Thierry Bellefroid ("L’Horloger du rêve") ½ : « Nous ne voulions pas réaliser un art-book ! »

17 septembre 2014 0 commentaire
  • À l’occasion de l'exposition "Revoir Paris" qui sera présentée du 20 novembre au 9 mars, à la Cité de l'architecture et dont l'album sort dès le 5 novembre chez Casterman, la maison tournaisienne réédite la splendide monographie que Thierry Bellefroid a réalisée à l’occasion des 40 ans de carrière de François Schuiten l'année dernière. Privilégiant les illustrations et le parcours de l’auteur, il s’agit certainement du plus bel ouvrage qui n’a jamais été consacré au maître bruxellois.

Thierry Bellefroid ("L'Horloger du rêve") ½ : « Nous ne voulions pas réaliser un art-book ! »Comment s’est mis en place cet Horloger du Rêve ?

François m’a proposé ce cadeau qu’on ne peut pas refuser, parce que nous sommes assez proches et que j’apprécie beaucoup son travail. Nous avions réellement la même idée du livre que nous voulions réaliser, en termes de qualité graphique, de maquette et de contenu. Nous tenions également tous les deux au format carré. Et comme nous sommes deux perfectionnistes, nous ne pouvions que nous entendre à la perfection !

Mais quelle montagne vous tombe alors dessus, car François Schuiten a besoin de réaliser plein de petits projets pour entretenir sa passion sur d’autres ouvrages plus conséquents !

Il ne s’agit pas d’une monographie qui retrace toute sa vie, car même lui ne se souvient pas de tout ce qu’il a pu faire. J’ai donc pris tout ce que j’avais et ce qu’il m’a donné, et j’ai voulu trouver des points communs, des lignes conductrices. Car il y a bien entendu la bande dessinée, mais pas seulement !

Vous dégagez sept grands chapitres...

Oui, car c’est ce qui passionnait François : retrouver des fils conducteurs dans son travail. Il n’était pas certain que c’était possible, mais en son fors intérieur, il ressentait une cohérence dans tous ces différents « métiers ». François savait que je n’étais pas un théoricien de la bande dessinée, comme peut l’être Thierry Groenstenou... Benoît Peeters, si ce n’est que Benoît n’aurait sans doute pas eu la distance nécessaire pour l’appréhender. François était aussi intéressé par le fait que je sois également un raconteur d’histoires.

Dès les premières pages, vous « racontez » effectivement François Schuiten, comme s’il s’agissait d’un récit.

Je voulais surtout que le lecteur se place au-dessus de l’épaule de François. Il était impossible de se mettre à sa place, un romancier aurait peut-être pu y arriver, mais cela n’aurait alors été que sa vision subjective. Pour ma part, je voulais que le lecteur devienne une petite caméra invisible qui puisse suivre le créateur dans son travail et ses œuvres. Ainsi, je propose de survoler ces quarante années, comme si nous avions été présents, au quotidien.

La masse de travail est proportionnelle à la taille de l’ouvrage que vous avez réalisé. Fallait-il d’ailleurs parler de la bande dessinée, au risque d’éclipser le reste ?

Nous avons hésité, pour finalement nous accorder sur le fait que le sujet demeurait incontournable. La thématique des Cités obscures était certainement la plus compliquée à aborder, car ils avaient énormément écrit sur le sujet, mais des études d’analystes extérieurs avaient également déjà été publiées. En plus des films, des happenings, des expositions, je me suis demandé ce que je pourrais encore apporter sur ce chapitre. J’en ai discuté avec François, mais étrangement, alors qu’il a développé une mémoire incroyable pour tous les à-côtés, il garde peu de souvenirs de la bande dessinée en elle-même. C’est tellement devenu son quotidien que cela ne marque plus durablement ses souvenirs. C’est tout le contraire pour Benoît Peeters. Après quelques essais, j’ai rassemblé les deux auteurs pour tenter de sortir de l’inédit. C’est ainsi que nous sommes à chaque fois partis des idées de départ de chaque album, et des remords éventuels. Et nous avons donc pu montrer la cohérence entre la bande dessinée et le reste de ses travaux.

Certains chapitres sont emplis d’émotion, comme la biographie dans laquelle est rapportée sa collaboration avec Métal Hurlant ?

Oui, cette courte période de collaboration est fondatrice pour lui : à son âge, il touchait Dieu du doigt. Il en garde encore une très grande émotion. Même si après coup, François Schuiten est resté l’homme d’(A Suivre), il est d’ailleurs resté très fidèle à Jean-Paul Mougin, une grande amitié !

Vous avez donc eu l’occasion de beaucoup échanger avec François Schuiten et d’autres personnes de son entourage professionnel. Cet ouvrage s’est-il donc écrit à quatre mains, voire plus ?

J’ai écrit le livre seul, puis je l’ai donné chapitre par chapitre à François, qui l’a commenté. Benoît l’a également relu, afin de revenir sur certains éléments (n’oublions pas qu’il est lui-même éditeur) ou des dates. Puis nous avons surtout travaillé l’illustration avec notre maquettiste, Stéphane de Groef. À la différence d’autres livres, nous n’avons pas livré un produit fini à Casterman, et nous avons donc pu profiter de ce fabuleux partenariat pour fignoler l’ouvrage comme nous le désirions.

Vous avez donc privilégié l’aspect visuel de son œuvre...

François venait de faire un gros tri dans ses documents, en vue de la donation qu’il a effectuée. Nous avions donc le choix parmi une multitude de documents, mais nous voulions privilégier l’inédit, des produits épuisés, ou disposant de nouvelles couleurs (pour les sérigraphies), etc. Mais nous ne voulions pas réaliser un art-book ! Pour deux raisons : tout d’abord car un précédent essai n’avait pas été une franche réussite, peut-être parce que le lectorat francophone a été rebuté par les textes anglais, qui ne sont traduits qu’en fin d’ouvrage. Puis, une présentation pleine-page des images avec un texte en tout petit déconsidérait les heures d’interviews et d’écriture que nous avions consacrées. Le choix des illustrations s’est donc imposé pour qu’elles servent le texte, même si cela ne saute directement pas aux yeux, car les images sont époustouflantes.

On retrouve pourtant cette cohérence thématique dans les chapitres.

Oui, mais il ne s’agit pas d’une cohérence chronologique. Pour François, la section consacrée à l’enfance ne pouvait pas comporter de photo de lui, ni de sa famille. Alors qu’il les avaient montrées lors de rencontres internationales à Angoulême, il a également choisi de ne pas produire de dessins d’enfance. Car il voulait que le livre demeure esthétique de bout en bout, sans qu’il le gâche (à ses yeux) par des dessins réalisés à 10 ans ou plus tôt. Il a donc fallu légender certains images pour qu’elle puisse coller au texte, ce qui a permis de réaliser un second livre en plus du texte. Puis un troisième livre s’est également écrit, sur base des citations de François que l’on retrouve de page en page. Il s’agit de morceaux d’interviews que je n’ai pas utilisées dans le texte, et j’ai donc proposé à François de les intégrer, tel un fil rouge complémentaire. Une partie de ces commentaires ont été retirés par François car elle ne servait plus vraiment la cohérence du livre. Il en a donc proposé d’autres, comme des témoignages de sa propre lecture. L’Horloger du rêve peut donc être lu par le texte, agrémenté des images : en suivant uniquement les visuels et les visuels, tel un voyage dans son monde, de manière presque chronologique ; puis par ces « textos » qui ricochent sur les images en vis-à-vis.

Parler de l’enfance sans montrer des dessins d’enfant

Vous évoquez certaines anecdotes qui enrichissent le portrait de l’auteur, comme celle de Marie la blanchisseuse…

Oui, toutes ces petites histoires donnent du corps à son univers. Mais il a fallu aller les chercher car il ne pensait pas directement en parler. Par exemple, son travail pour L’Exposition Universelle d’Hanovre a été sans doute un de ses plus grands projets scénographiques, sur lequel Casterman avait publié Voyage en Utopie. Mais ce livre ne comprenait que peu de textes, et le lecteur ne comprenait peut-être pas forcément la portée du projet. J’ai donc voulu creuser le sujet avec lui, et après avoir tenté différentes approches, j’ai dû reprendre l’élaboration du projet minute par minute, salle par salle. Et certains souvenirs en stimulant d’autres, nous avons alors pu tirer le fil afin de faire vivre au lecteur qui ne l’avait pas visitée, ce qu’avait été cette incroyable aventure.

Je suppose qu’il a fallu s’arrêter à un certain moment ? Car ses travaux sur Grand Paris vont se retrouver dans son prochain livre qui sort en novembre ?

Oui, certains projets sont encore en cours d’élaboration. Nous avons abordé le Musée du train, mais il faudra attendre son ouverture en 2015 pour en savoir plus. Puis Revoir Paris, le prochain album de François et Benoît hors des Cités obscures, est une telle prolongation du travail sur le Grand Paris qu’il aurait été dommage de l’aborder partiellement dans cet ouvrage. Je n’en présente donc qu’un bref échantillon, mais François l’a voulu ainsi, et le lecteur pourra mieux le comprendre dans quelques semaines, avec cette sortie prochaine prévue pour le 5 novembre 2014.

Thierry Bellefroid
Photo : (c) CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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À paraître le 5 novembre 2014


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Photos : (c) CL Detournay

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