Thierry Bouüaert & Benoît Bekaert : "Rien n’est jamais blanc ou noir dans le Style Catherine"

9 mars 2005 0 commentaire
  • Au début de l'année 2004, {{Thierry Bouüaert}} signait {[Urgent Besoin d'Ailleurs->1181]}, le premier album d'une nouvelle série. L'auteur a accordé un soin particulier à la narration et aux récitatifs qui viennent en contrepoint de l'action. Catherine, l'héroïne, se révèle être profondément sensible et attachante. A l'heure où paraît le second volume du {Style Catherine}, nous avons rencontré Thierry Bouüaert et son habile coloriste Ben BK, alias {{Benoît Bekaert}}.

Quel a été votre parcours jusqu’au premier album du Style Catherine ? Vous semblez sorti de nulle part...
Thierry Bouüaert : Pas tout à fait ! J’ai dessiné plusieurs comic-strips pour le journal de Spirou dans les années 90. J’ai ensuite signé un premier album aux éditions Claude Lefrancq sous le pseudonyme de Wilbur H. Dusquesnoy. Il s’agissait du Train Fantôme, un album de la série Edmund Bell. Par la suite, j’ai travaillé avec Mauricet sur une histoire de 126 pages intitulée John et Franny. Malheureusement, Jacques Glénat a rompu le contrat, alors que nous entamions la seconde moitié de l’album. Un peu dégoûté par le milieu de la bande dessiné, je me suis consacré à divers travaux dans le design produit, la communication et la peinture. En 2002, l’envie est revenue...

Comment est née cette série ?
Thierry Bouüaert & Benoît Bekaert : "Rien n'est jamais blanc ou noir dans le Style Catherine"TB : Au cours de ces vingt cinq dernières années, j’ai connu plusieurs personnes victimes de violences sexuelles et ce au sein même de leur cellule familiale. Certaines se sont confiées à moi, et leurs propos m’ont bouleversé. L’affaire Dutroux, hyper médiatisée, s’ajoutant à la prise de conscience du phénomène plus répandu que je ne l’aurais cru... J’ai vécu avec leurs confidences pendant une dizaine d’année, et souhaitais trouver le moyen de les partager et ainsi me décharger de ce poids. Réaliser une bande dessinée me paraissait être une manière constructive et positive de le faire. Je n’ai pas abordé leurs cas, mais je voulais évoquer leurs souffrances et montrer le courage qui les anime. On est totalement impuissant face aux victimes, et il est difficile de leur apporter le moindre confort émotionnel.

Le personnage est-il né facilement ?
TB : J’ai croisé une jeune fille à la Gare Centrale de Bruxelles. Je l’ai regardé une fraction de seconde, et j’ai su que c’était elle... Cette passante correspondait à l’idée que je me faisais de Catherine. J’ai dessiné un croquis sur le vif près des quais.

Extrait de la couverture du T2

Les deux couvertures présentent Catherine dans une pose dénudée... Est-ce une volonté commerciale ?
TB : Pas du tout ! Elle a un rapport particulier avec l’eau, et il me semblait important de montrer le personnage dans un environnement qui la rassure. Il fallait en même temps créer un décalage entre la froideur du décor (des carrelages) et la chaleur dégagée par le corps de Catherine. Elle semble vulnérable sur la deuxième couverture. Pourtant l’univers d’eau la rassure. Rien n’est jamais blanc ou noir dans le Style Catherine, tout est plutôt gris. J’aimerais que les lecteurs apprécient tous les personnages de l’histoire, car ils illustrent la complexité du comportement humain.

Vous abordez la sexualité du personnage, sans être d’une vulgarité affolante.
TB : Entendons-nous bien, mon but n’est pas de faire une histoire érotique ou pornographique. Je raconte simplement la vie d’une jeune femme qui essaie de se construire, afin d’arriver à avoir une vie normale. Catherine n’a pas d’ambition particulière. Ce parcours passe par des moments de sexualité intense comme tout un chacun peut en avoir. Je les montre, mais sans être racoleur. Si j’avais réalisé cette série dans cette optique, je lui aurais fait prendre des poses plus aguichantes. Lorsque Catherine se regarde dans une glace, elle se demande si elle est capable de plaire. Elle se rend compte qu’elle a un problème pour entretenir une relation constructive de longue durée avec un jeune homme.

Benoît Bekaert, comment devient on coloriste ?
BB : Je fréquentais les organisateurs du Festival de la BD d’Andenne. Tony Larivière et l’équipe de la Grande Ourse m’ont permis de rencontrer de nombreux professionnels de la bande dessinée, dont Mauricet. Celui-ci m’a présenté à ses amis, dont Thierry Bouüaert. Ensuite, j’ai étudié le dessin à Saint Luc (Bruxelles), mais je passais le plus clair de mon temps à refaire le monde avec eux, plutôt qu’assister aux cours... De fil en aiguille, ces auteurs m’ont proposé de réaliser leurs couleurs.

Ben BK à Andenne en 2003

Devez-vous vous plonger dans un état d’esprit particulier pour colorier cette série aux ambiances si particulières ?
BB : Le Style Catherine et Les Coulisses du Pouvoir sont les deux seules séries réalistes sur lesquelles je travaille pour le moment. Les teintes de la série de Thierry Bouüaert sont fort sombres, et il faut respecter certaines tonalités moins joyeuses. Elles sont à l’inverse des couleurs chatoyantes de Tamara ou des Petits Diables...

Thierry, êtes-vous directif ?
TB : Je l’ai été pour les premières pages du premier album. Il fallait définir les teintes de la série. Nous avons beaucoup discuté ensemble : Benoît réalise un véritable travail de création, et il est logique que je tienne compte de son avis.

Coloriste, est-ce un métier difficile ?
BB : Actuellement, j’ai la chance d’avoir continuellement des propositions de travail et j’ai le luxe de pouvoir choisir celles auxquelles je participe. (Pourvu que ça dure !). Maintenant, je vis correctement de ma profession, mes débuts étaient tout de même plus difficiles... Cependant il n’est pas rare que des coloristes souffrent d’un manque de reconnaissance des éditeurs. Ceux-ci n’ont souvent pas le même égard avec nous qu’avec les dessinateurs ou scénaristes. Parfois, nous avons l’impression d’être les petites mains qui viennent aider, sans aucun pouvoir de décision sur l’œuvre. Mais cette tendance commence à changer.

Thierry, le deuxième album du Style Catherine est plus introspectif.
TB : Oui. Je favorise le monologue qu’a Catherine avec le lecteur. Elle a réussi à sortir sa sœur de ses ennuis, mais n’arrive pas à retrouver un équilibre dans sa vie. Catherine s’oublie dans les saouleries avec ses amies. Elle a un comportement autodestructeur, car elle n’a jamais appris à vivre normalement. Catherine doit faire le deuil de son passé. Dans cet album, on découvrira qu’elle souffre d’une sensation d’impuissance face à son destin. Elle aimerait tant aller mieux, mais n’y arrive pas. La jeune femme va avoir besoin de se confier au lecteur, qui deviendra indispensable à sa recherche de la solution pour pallier à son déséquilibre.

Le troisième album sera plus optimiste ?
TB : Résolument ! Catherine va retrouver son père et va enfin tourner la page. Cette histoire sera bucolique et positive.

Avez-vous d’autres projets ?
TB : Je vais dessiner un livre pour la future collection Rebelle des éditions Casterman. Il s’agira d’un one-shot sur John F. Kennedy, scénarisé par Jean-François et Maryse Charles et colorié par Benoît. L’album devrait sortir en mars 2006.

John F. Kennedy
(c) JF & Maryse Charles, Bouüaert & Casterman

(par Nicolas Anspach)

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Lien vers le site de Benoît Bekaert (Ben BK).

Les photos des auteurs sont (c) Nicolas Anspach.
Les images tirées du Style Catherine sont (c) Thierry Bouüaert & Bamboo.

L’extrait de "John F. Kennedy" est (c) Thierry Bouüaert, JF & Maryse Charles et Casterman.

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