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Thierry Bouüaert (La Garden Party) : "Katherine Mansfield avait un goût certain pour l’esthétique de l’instant"

  • {{Thierry Bouüaert}} transpose en bande dessinée une nouvelle de l’écrivaine Katherine Mansfield. Près d’un siècle après son écriture, le texte reste fort actuel. Au travers des non-dits, elle porte un regard cinglant sur les rapports entre les classes sociales.

Laura et ses sœurs se voient confier par leur mère l’organisation de la garden-party annuelle, très prisée par leurs amis, qui prend traditionnellement place dans les somptueuses roseraies du château familial. Le ciel est magnifique, les fleurs épanouies et la douceur de l’air idéale : on ne peut rêver plus parfaite occasion ! Mais l’adolescente est à un âge où tous les sens sont en éveil et le caractère incertain. Laura est sur le point de vivre un moment intime et définitif, là où toute candeur qui devient impossible. L’adolescente se trouve soudainement confrontée à la fragilité de l’existence …

Thierry Bouuaërt illustre ce récit intimiste, qu’il a transposé au 21e siècle, dans un parti-pris graphique audacieux, alternant les styles et les techniques. L’auteur s’en explique.


Thierry Bouüaert (<i>La Garden Party</i>) : "Katherine Mansfield avait un goût certain pour l'esthétique de l'instant"Pourquoi avez-vous eu envie d’adapter « La Garden Party », une nouvelle de l’écrivaine Katherine Mansfield ?

Le groupe de pop anglaise Divine Comedy avait sorti en 1994 un disque intitulé Promenade. L’une des chansons, « The booklovers » citait de nombreux auteurs, dont Katherine Mansfield. A cette époque, je découvrais la littérature anglo-saxonne grâce aux livres de Edward Morgan Forster et de David Herbert Lawrence. Je ne connaissais pas Katherine Mansfield, et j’ai eu envie de m’intéresser à son travail. J’ai particulièrement apprécié sa technique narrative et l’utilisation du monologue intérieur pour exprimer les non-dits. Cela permet aux lecteurs de pénétrer plus profondément dans la personnalité des différents protagonistes. J’avais déjà des envies d’écriture à cette époque. J’essayais d’intégrer une large place aux sentiments de mes personnages. Les livres de Katherine Mansfield m’ont réellement marqué. J’appréciais aussi ses dialogues fluides, « coulés », un grand talent d’évocation poétique, un sens très discret, mais incisif et volontiers ironique, de l’analyse, et un goût certain pour l’esthétique de l’instant. Katherine Mansfield (1888-1923) a vécu à l’époque des Modernistes. Elle était en rébellion contre son époque, tout en la sublimant par son existence ! En fait, je pense qu’à force me documenter sur elle, j’en suis peut-être un peu tombé amoureux …

Entre 2004 et 2007, vous aviez signé le Style Catherine. Un récit intimiste. Pourquoi ce goût pour l’introspection ?

Il m’est souvent apparu que je ne pouvais toucher les autres qu’à travers l’exhibition d’une part de moi-même. Sans nul doute mes scénarios révèlent des petits fragments de ma personnalité. Pourquoi les gens s’apprécient-ils ? Pourquoi le regard sur les autres évolue-il ? Comme chaque être humain, à ma naissance, j’ai réclamé de la nourriture et de l’amour. Et aujourd’hui, au fond, je réclame toujours de l’affection. Ce besoin d’affection suscite mon intérêt pour les autres.

Extrait de "la Garden Party"
(c) Thierry Bouuaërt & Quadrants.

Vous mettez à nouveau en scène une jeune adulte, à peine sortie de l’adolescence. Pourquoi ?

Je n’ai pas de réponse claire et définitive à vous donner quant au choix de l’adolescence. Je tends effectivement à raconter des histoires dont le personnage principal est une adolescente. Peut-être que ce qui me fascine, c’est ce moment difficile et improbable où l’on est obligé de quitter l’enfance pour progresser. Cette période est remplie d’éléments agréables, mais aussi d’autres beaucoup moins confortables. Mais l’adolescence est un moment extrêmement privilégié.

Je n’ai pas vécu cette époque comme une période heureuse. Je n’en ai pas beaucoup profité. J’éprouve peut-être un peu de nostalgie, et cela a peut-être des répercussions sur mon écriture.

Vous abordiez aussi Catherine à la fin de l’adolescence…

Oui, mais pour cette histoire-là, il y avait d’autres raisons. La Belgique se relevait à peine de l’affaire Marc Dutroux, et d’autres histoires connexes liées à la pédophilie. J’avais rencontré au cours de mon existence des personnes abusées. La fiction « Le style Catherine » est née de ces rencontres.

« Garden Party » était l’un de mes récits préférés de Katherine Mansflied, avec Bliss et At The Bay. Au moment où je me suis décidé à l’ adapter, la crise économique s’annonçait. On était en 2007. Les événements économiques qui ont suivi ont conforté mes choix pour cette nouvelle. Katherine Mansfield y aborde les différences sociales, le gouffre insondable qui existe entre les riches et les pauvres. Laura, le personnage principal de La Garden Party, est issue d’une famille bourgeoise, récemment fortunée. Elle a vécu dans un monde relativement aisé et a joui d’ une éducation tournée vers l’extérieur. Ses parents la poussaient à avoir de l’intérêt pour ce qu’elle ne connaissait pas. Malgré cela, Laura est en rébellion par rapport à son monde. En lisant les souvenirs et la correspondance de Katherine Mansfield, on s’aperçoit que La Garden Party est en partie basée sur des souvenirs personnels de l’auteure. Ceci dit, tous les biographes ne s’accordent pas sur le fait que Mansfield souhaitait évoquer ses propres expériences, le distinguo est donc à faire.

Extrait de "la Garden Party"
(c) Thierry Bouuaërt & Quadrants.

« La Garden Party » a un côté aérien et mélancolique.

La narration de Katherine Mansfield s’articule autour d’instants inoffensifs et sans importance de la vie quotidienne. Nous avons tous été au moins une fois dans notre vie à une garden party à l’occasion d’ un mariage ou pour fêter un anniversaire. Ces événements, si importants soient-ils pour les protagonistes, sont faits de petits riens. À partir de ces moments anodins, Katherine Mansfield nous amène à un drame. Le lecteur comprend peu à peu la teneur de ces événements lorsque les non-dits sont dévoilés. Mansfield met en évidence les petites choses imperceptibles, qui font parfois le drame d’une vie.

Vous avez modifié votre technique graphique pour « La Garden Party » : les personnages sont entourés d’un halo lumineux. Cela renforce ce sentiment de flottement entre les décors et les personnages. De plus, vos couleurs sont relativement « flashy ».

Tout à fait. J’ai voulu marquer graphiquement la fragilité de l’être humain par rapport à son environnement. Cette envie partait de la réflexion suivante : L’humanité a beau essayer de se construire un monde le plus confortable pour elle-même, le plus asservi à son propre confort, elle n’arrive pas pour autant à éviter le désespoir, les souffrances et les douleurs. L’humanité tend naturellement à une amélioration, et pourtant elle ne parvient pas à gommer les effets néfastes de sa volonté de croissance, de bien-être. Cette impuissance et ce manquement est dans la nature humaine. C’est un leurre de croire que l’homme peut se protéger de tout ! L’humanité ne résoudra jamais ce problème.

Suite à cela, j’ai décidé de ne pas encrer mes personnages. Ils sont crayonnés sur mes planches, et j’ai soutenu les ombres avec un lavis dense et un fond crème. Les décors sont encrés et mis en couleurs à la manière d’un collage avec des teintes parfois saturées. Je voulais que les lecteurs aient l’impression, s’ils éloignaient le livre d’eux, de voir un massif fleuri d’un parc à l’anglaise. Cette variété de couleurs est sensée rappeler celles des roses , des camélias, des lys, qui agrémentent la propriété de la famille Beauchamps.

Extrait de "la Garden Party"
(c) Thierry Bouuaërt & Quadrants.

Votre album a bénéficié de différentes aides. Était-ce important pour vous de bénéficier de ces subventions ?

Vous parlez certainement du soutient de la commission d’aide à la bande dessinée de la communauté française de Belgique ? J’ai réalisé un très gros travail de recherche graphique et narrative. Je n’avais jamais passé autant de temps à un tel cheminement. J’ai également traduit le texte original de Katherine Mansfield en Français. À la lecture des précédentes traductions, j’avais eu le sentiment que ces versions correspondaient plus à l’époque de la vente de ces livres en français, qu’à celle où l’auteur l’a écrit. Je chipote peut-être un peu (Rires). Mais je n’arrivais pas à retrouver dans les traductions la musicalité que j’avais perçue dans le texte original. Et cette musicalité, nécessaire à l’accomplissement de ce projet particulier, je voulais la retranscrire visuellement. Une traductrice et un docteur en linguistique m’ont donc également aidé à la relecture. J’ai pu grâce à cela comprendre certaines nuances que le profane que je suis ne pouvait pas forcément capter. Je ne les ai pas retrouvées dans les autres traductions de cette nouvelle de Katherine Mansfield . Je souhaitais également tenir compte de ses années passées en Nouvelle-Zélande, en Angleterre ou en France.

Pour en revenir à la subvention, heureusement que j’en ai bénéficié ! Aujourd’hui, les auteurs sont payés au lance-pierre dès qu’ils sortent du format classique de 46 planches. Ce n’est pas évident pour un auteur de subsister dans ces conditions et je ne m’estime même pas représentatif du plus grand nombre dans ce cas. J’ai mis un an à effectuer des recherches, à me documenter et à réaliser les travaux de traduction. Évidemment tout travail est perfectible. Dans la phase de recherche et de création, dans les horaires autorisés par l’ONEM [1], j’ai réalisé cette enquête-là. Cela m’a pris beaucoup de temps. Et malgré l’aide de la Commission de la Communauté Française, il a quand même fallu que je gratte les fonds de tiroir. Je n’ai pas peur de le dire, j’ai réalisé cet album à perte ! Ce n’est pas avec ce que j’ai gagné en le réalisant que je rentre dans mes frais.

Extrait de "la Garden Party"
(c) Thierry Bouuaërt & Quadrants.

Peu d’auteurs abordent cette question-là dans des interviews.

Effectivement. Une étude a récemment été effectuée par deux chercheurs, suite à une demande de l’ASBL Smart, sur la condition des auteurs en Belgique. C’est une photographie incontournable. Il y a cette réalité. Peu d’auteurs vivent correctement de leur art. Ce n’est pas parce qu’un auteur de BD passe à la radio, à la télévision et que l’on parle souvent de lui dans la presse, qu’il gagne forcément bien sa vie ! Il y a un grand malentendu par rapport à cela ! Les auteurs touchent des avances sur les droits qui découleront de la vente des albums. Mais aujourd’hui, (a fortiori si on sort des sentiers balisés) le marché étant saturé, il est devenu plus difficile de combler les à-valoir, et ainsi pour les auteurs de toucher des droits supplémentaires. Il y une grande différence entre la réalité et le « décorum à paillettes ».

Bien sûr, les malheurs financiers des artistes n’intéressent pas le public, et c’est normal. Celui-ci attend avant tout que l’auteur réalise une BD qui lui procurera un moment agréable et (ou) instructif. Mais la bande dessinée ne doit pas se résumer à un exercice de style ou à un moment de détente. Un bon quart (et je suis sympa) des nouveaux albums n’ont rien à voir du tout avec la culture. Ces livres permettent aux éditeurs de générer des bénéfices très confortables et d’occuper l’espace commercial. Ces livres-là, s’ils sont sans aucun doute nécessaires dans une économie de marché sont, pour moi, généralement sans aucun intérêt. Mais c’est vrai que potentiellement, ils permettent de financer des œuvres non rentables. Mais lorsqu’un éditeur sort des livres avant tout pour occuper de l’espace commercial chez les libraires, c’est beaucoup plus discutable. Il reste plus que jamais fondamental de favoriser la coexistence de la plus grande diversité culturelle dans ce secteur d’activité, à l’heure où le financier a pris le pas sur l’entrepreneur.

Quels sont vos projets ?

Dans l’avenir proche, une intégrale des trois volets en noir & blanc du « Style Catherine » est programmée pour cet été, avec un « moment volé » inédit en album... Je me suis aussi attelé à l’écriture d’une fiction brutale au ton emprunté au documentaire, qui aura pour toile de fond la précarité en Russie durant la présidence de Boris Eltsine, et le rôle des mafias russes dans la Fédération et en ex-Yougoslavie.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


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Lire une autre interview de Thierry Bouüaert : "J’aime que le lecteur se laisse aller" (Mars 2007)

Lire la chronique du Style Catherine T1.

Lien vers le site de l’auteur

Illustrations (c) T. Bouüaert, Quadrants.
Photos (c) DR.

[1L’Office National de l’Emploi, les Assedics belges. NDLR.

 
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