Thierry Gloris, la diversité scénaristique

11 août 2010 3
  • Pourquoi s’enfermer dans un genre alors qu’on désire juste transmettre des sentiments ? Ainsi, le 'papa' du Codex Angélique passe des super-héros au théâtre, de l’historique au manga, de la chronique contemporaine au fantastique parodique. Il a même présenté une aventure de Spirou & Fantasio !

Le mois dernier, nous vous parlions de la richesse scénaristique d’Alcante. Cette fois-ci, nous nous concentrons sur Thierry Gloris, un autre scénariste qui ne finit pas de ‘monter’ sans cesser de nous étonner.

Enfant de l’Histoire

Thierry Gloris, la diversité scénaristiqueC’est effectivement bien en Histoire que Thierry Gloris est diplômé, mais malgré divers travaux pour des journaux de cette matière, c’est bien à la bande dessinée qu’il désira se consacrer, celle qui le fait rêver depuis qu’il est tout petit.

Bien entendu, difficile de rejeter également ses autres centres d’intérêt, et le premier projet qu’il monte avec Mickaël Bourgouin fait rejaillir sa passion historique. Mais avec le Codex angélique, c’est aussi la montée en puissance du fantastique dans ce récit mettant en scène le Paris de la Belle Epoque. Ce pari réussi, grâce bien entendu au graphisme inspiré de Bourgouin, c’est le tremplin pour d’autres récits, mais ce jeune scénariste pourra-t-il confirmer l’intérêt qu’il a provoqué ?

En tout cas, c’est une nouvelle fois le mélange d’enquêtes et de l’Histoire qui est au cœur d’une autre série Waterloo 1911, sauf que nous naviguons en pleine uchronie : la France a en effet remporté la fameuse bataille de 1815, et c’est bien l’Empire qui est la première puissance mondiale au début de ce XXe siècle. Cela n’empêche pas une pièce rare de disparaître de la collection impériale, et c’est un Sherlock Holmes à la française qui va être chargé d’enquêter sur ce mystère. Le deuxième tome de la série sort d’ailleurs à la fin du mois.

On nage en pleine uchronie
© Gloris/Zarcone/Delcourt

« Waterloo 1911 est une série baroque », explique Thierry Gloris. « Cela vient du fait qu’Emiliano Zarcone a tellement mis sa patte graphique sur mon histoire qu’elle en a été profondément changée. […] Ceci dit, cette singularité me permet de travailler et d’expérimenter plein de nouvelles choses. Même au niveau narratif, je pense que nous surprendrons nos lecteurs qui nous suivront jusqu’au tome 3 ! »

Encore l’Histoire avec Malgré nous que nous avons déjà présenté : en pleine occupation, l’Alsace et la Lorraine cherchent une fois encore leur identité dans ces aléas de suprématie. Le second tome arrivera dans les librairies fin septembre. « Il y aura un troisième tome même si chaque album est quasi autonome », explique le scénariste. « Ma grand-mère était alsacienne. Même romancée, cette série est un peu un témoignage familial. Vous rajoutez à cela une de mes thématiques de prédilection, l’acceptation de la différence, et vous avez les origines de ce récit ! »

© Gloris/Terray/Quadrants

Du fait de ses études et de l’implication de ses récits, on pourrait donc croire que l’Histoire est le fil conducteur de son imaginaire ! « Je n’ai jamais considéré l’Histoire que comme un carcan » explique l’auteur. « Pour moi, c’est un atout pour la narration et une passion personnelle fort ancienne. » L’Histoire ne serait donc qu’un outil du récit, mais un autre piste semble importante : le théâtre.

L’importance du théâtre

Nous vous avions déjà présenté cette superbe série qu’est Saint-Germain : Comte et alchimiste le jour, voleur de gemmes la nuit, Saint Germain est un héros hors norme, mais plus que l’objectif de trouver un remède pour un maréchal empoisonné, le lecteur est intrigué par l’aspect étrange d’une dimension cosmique semblant représenter les forces en puissance dans l’Europe du XVIIIe siècle. Les auteurs s’étaient expliqués à ce propos, et au-delà de l’aspect historique et narratif, on retiendra cet attrait pour la comédie et le faux-semblant.

Plus qu’une bande dessinée, c’est donc à chaque fois une pièce de théâtre que Thierry Gloris nous propose, avec une empreinte plus ou moins marquée selon l’ambiance de chaque série.

Une impression similaire, mais accentuée sur la comédie, se dégage d’une autre nouvelle série illustrée par Jacques Lamontagne (les Druides. Encore nichée dans cette période charnière de la Belle Époque, elle met en scène un nouveau couple d’enquêteurs baroque, en proie avec le fantastique : Aspic, détective de l’étrange !

« L’aventure Aspic a connu ses prémices à la fin du premier tome du Codex angélique », commente le scénariste. « Je m’amusais énormément à donner vie aux deux inspecteurs de police Nimber et Pujol, mais j’étais obligé de me réfréner car ils n’étaient que des personnages secondaires. […] Aspic est né de cette frustration, [… et du fait] que je voulais de l’humour, du second degré, de la fantaisie. Jacques Lamontagne fut enchanté par la démarche et me dit que ce qu’il désirait, c’est faire évoluer son dessin et qu’une veine plus caricaturale l’intéressait au plus haut point ! »

Fantastique, enquête et humour créent un mélange détonant !
© Gloris/Lamontagne/Quadrants

Aspic nous propose effectivement une enquêtrice jeune, aussi intelligente qu’effrontée, accompagnée d’un client plutôt revêche. Le duo fonctionne d’autant mieux que l’anachronisme souligné de certaines situations vient renforcer l’aspect comique du récit. « Flora est une fille du XXIe siècle qui vit à la fin du XIXe : indépendante, courageuse, ambitieuse. Pour ce faire, j’ai tordu la chronologie historique pour donner des indices aux lecteurs de cet anachronisme : elle est diplômée de polytechnique… Chose parfaitement impossible à cette époque pour une femme, même issue de la haute bourgeoisie. Ensuite, il est vrai que Flora a son petit caractère… Mais c’est ce qui fait son charme ! »

Des super-héros aux mangas

Dans Missi Dominici, dont le tome 2 paraît fin septembre, un étrange duo doit retrouver l’Infant zodaïcal, au cœur de la région baltique. Cette aventure prend place en plein moyen-âge, au cœur des contrées baltiques. Sous un format très franco-belge, c’est pourtant un récit aux relents comics que présente le scénariste. « La petite ambiguïté de cette série - mais qui selon moi en fait le sel - est qu’il s’agit d’une histoire de super-héros et non de d’historique ésotérique. Dans ce tome 2, nous approfondirons le passé de Wolfräm et l’infant zodiacal sera encore au cœur du maelström. Les seules choses que je peux dire c’est que l’album sera plus violent, plus sanglant et plus fantastique. Âme sensible s’abstenir ! »

C’est donc le mélange des genres qu’affectionne en particulier Thierry Gloris, regroupant toute une série d’éléments pour être sûr que son lectorat trouvera des surprises et de l’inattendu dans ses récits. Pourtant, plus que des buts en eux-mêmes, l’Histoire et le théâtre (la comédie) semblent être des moyens pour traiter de sujets plus profonds, comme la tolérance, cette acceptation de l’autre dans cette différence qui peut être également utile.

Un Moyen-âge torturé
© Gloris/Dellac/Vents d’Ouest

Ce point ressort d’avantage dans son dernier-né, un manga à la sauce française nommé Tokyo Home et sorti en juin chez Kana. En deux mots, le récit présente une jeune fille, Julie, qui quitte sa mère avec laquelle elle vit pour débarquer chez son père vivant au Japon. Cette culture lui étant totalement inconnue, elle doit faire de gros efforts pour s’intégrer, tout en tentant de préserver sa personnalité et ses secrets ! Le double entretien que les auteurs ont accordé à Florian Rubis nous en apprend beaucoup plus sur la thématique et le support choisi pour raconter cette histoire tendre et drôle.

Du réalisme à la fantaisie

Un autre récit qui est paru ces derniers mois nous en apprend beaucoup sur l’ouverture d’esprit et la richesse de Thierry Gloris : Ainsi va la vie. Derrière ce titre fourre-tout, se cache un très bon conte contemporain mettant en scène cinq amis que la vie a rassemblé, puis a séparé. Jonglant entre les flashbacks et les scènes actuelles, le récit se construit progressivement tout au long de ses 132 pages, avant de trouver sa plénitude en fin de volume.

Un superbe récit, plein de vécu et de sensibilité
© Gloris/Charve/Drugstore

Difficile de résumer son propos, car AVLA (comme le nomme l’auteur) parle de nous, dans nos vies, nos amours, nos regrets, nos espoirs, nos attentes et nos réussites. C’est un récit fort et entier, un superbe livre qui mérite réellement de s’y plonger. Ce récit est sans doute le plus proche de Thierry Gloris. Il s’en explique :

« L’histoire d’AVLV m’est très personnelle, sorte de témoignage sur une époque dans laquelle je vis et j’ai vécu. J’ai toujours eu des difficultés pour parler des événements difficiles qui m’ont marqué. Je préfère écrire des albums pour expliciter mes ressentis. Ceci dit, je me définis essentiellement en bande dessinée comme un dramaturge et donc, j’ai une profonde réticence à me mettre en scène en tant qu’acteur de mes histoires. J’utilise donc essentiellement la fiction pour mettre en scène mes expériences personnelles. Qu’est ce qui est moi, qu’est qui ne l’est pas dans AVLV ? Je laisse au lecteur le soin de se faire sa propre idée. »

Le petit format permet d’aborder un rythme de lecture plus axé sur le roman graphique, et heureusement que les auteurs ont pu trouver un éditeur qui accepta de publier l’album comme un tout, car il n’aurait pas supporté d’être découpé en trois tomes distincts.

Le livre des Feys récèle bien des secrets
© Gloris/Bordier/Soleil

Mais cette approche très impliquée n’empêche le scénariste d’écrire des séries plus fantaisistes, comme Souvenirs d’un elficologue. Ce récit aborde le Mont St-Michel, partiellement transformé en bagne au XIXe siècle. Alors que nous ne sommes qu’aux balbutiements de cette technique, un photographe a la surprise de trouver des êtres du petit peuple sur les clichés qu’il développe. Cela va l’entraîner à en savoir plus sur ces elfes invisibles.

Une fois de plus, Gloris joue avec le duo improbable, une enquête sur d’étranges événements et une ambiance précise de l’Histoire pour placer ce récit en hommage à Pierre Dubois. Le deuxième tome, qui paraît en novembre, devrait nous donner plus d’informations sur le traitement des elfes, de quoi faire entrer le récit de plein pied dans la fantaisie.

Projets

Nous citions Saint-Germain précédemment. Si le premier diptyque est bien achevé, le second n’est pas encore mis en route : Glénat souhaitant d’abord publier le troisième avant d’établir l’opportunité du quatrième. « Or, nous avions signalé dès l’origine du projet que nous ne travaillerions que sur des diptyques. Il nous est apparu complètement saugrenu de commencer une aventure sans pouvoir certifier à nos lecteurs qu’ils en auraient la conclusion. »

Réfléchissant à une manière de rebondir, Thierry Gloris a ressorti une histoire dans laquelle il plongeait Spirou en pleine science-fiction [1]. : « À notre grande joie (et aussi notre surprise), les éditions Dupuis nous ont pris au sérieux. Pour l’instant rien n’est encore fait, mais nous en saurons plus d’ici quelques semaines. Quoiqu’il advienne de cette aventure, ce fut un plaisir de mettre nos pas pendant quelques pages dans les traces des grands anciens. »

Spirou deviendrait-il un ’Men in Red’ ?
© Gloris/Bergeron/Dupuis

Thierry Gloris sortira également une nouvelle série en janvier chez Delcourt : Méridia. Il s’agira d’une histoire de mystère et d’ambition dans un univers mêlant fantaisie et renaissance. « Graphiquement très fort, un ingrédient du récit risque de surprendre le lectorat traditionnel », nous promet-il. « J’écris également un opus pour une série concept et un nouveau diptyque purement historique. J’ai aussi en tête une grande saga d’anticipation, qui demandera un éditeur ambitieux, et enfin, je planche sur une ou deux adaptations pour la télévision ou le cinéma ! »

Comme on le voit, le scénariste ne se ferme donc aucune porte et ses passions lui donnent l’avantage de certaines ambiances pour transmettre au mieux les récits qu’ils portent en lui. Que cela soit sur un ton personnel ou narratif, ses récits ambitieux sont souvent de très bons moments de bande dessinée. Gageons que nous rencontrions prochainement d’autres belles histoires provenant de sa plume.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire les premières planches d’Ainsi va la vie

Lire notre interview de Thierry Gloris & Cyrielle concernant Tokyo Home

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[1Gloris a travaillé pour la rédaction du magazine de Spirou. Voir l’interview qu’il nous a accordée.

 
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3 Messages :
  • Thierry Gloris, la diversité scénaristique
    13 août 2010 09:23, par Jean

    Rencontré sur un salon, ce monsieur est l’un des plus gros "melon" de la BD, un personnage peu sympathique qui s’écoute beaucoup parler. Je vois ici qu’il arrive néanmoins à trouver des gens pour relayer son "génie" sans vraiment de recul ou d’analyse critique de son "oeuvre". C’est dommage et m’incite à lire les autres interviews avec moins de naïveté.

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 13 août 2010 à  12:50 :

      Merci pour votre critique constructive.

      Je n’ai jamais rencontré Thierry Gloris, même si c’est moi qui l’ai contacté afin de réaliser ce tour de ses scénarios.

      Je n’ai jamais dit qu’il était ’génial’, mais que le niveau de ses scénarios était globalement de très bonne facture, avec certains au-dessus de cela et d’entre en-dessous.

      Difficile de décortiquer une quinzaine d’albums en détails sur un seul article. Je vous renvoie donc aux chroniques ciblant particulièrement tel ou tel récit, désirant ici traiter des sorties à venir (donc non lues), ainsi que deux très bons albums dans leur domaine : Ainsi va la vie et Aspic.

      De là à jauger de la taille du melon des auteurs, je peux vous assurer qu’il y rarement un lien de cause à effet avec la qualité de leur album (auteur ou dessinateur). Je me maintiens donc au support de ce qu’il désire transmettre, leurs histoires en bande dessinée.

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    • Répondu par Flavien le 17 août 2010 à  12:21 :

      Thierry n’est pas le scénariste le plus modeste de ces dernières années ? peut être mais ce que vous prenez pour de la vantardise est plutôt le reflet d’une ambition sans borne et d’une grande envie de percer dans cet univers si vaste qu’est aujourd’hui la bd. Et comme il a été dit en première réponse à votre commentaire, il est préférable de s’attarder sur son œuvre plutôt que sur son "melon". C’est du moins mon avis sur cet auteur que j’ai rencontré à de (très) nombreuses reprises.

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