Thierry Joor : « Je suis béni des dieux »

23 février 2005 0 Interviews par Nicolas Anspach
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  • Le monde n'est plus si petit que cela pour {{Thierry Joor}} depuis qu'il a décidé de mettre un point final à sa librairie pour rejoindre les éditions Delcourt. Il y assume depuis peu le poste de directeur littéraire. Fin connaisseur et passionné du Neuvième Art, Thierry Joor a toujours porté un regard éclairé sur le travail créatif des auteurs. Rencontre avec ce modeste et sympathique bruxellois, qui se considère -à juste titre- comme étant béni des dieux.

Le Festival de la BD d’Angoulême a mis à l’honneur deux albums de la récente collection Mirages.
L’un a été nominé pour le meilleur dessin (La Malle Sanderson, de Jean-Claude Götting) et l’autre pour le prix du meilleur premier album (Trois Eclats Blancs, de Bruno le Floc’h). C’était cependant un peu convenu de placer le livre de Jean-Claude Götting dans la catégorie du meilleur dessin. Les lecteurs et les professionnels savent que ce dessinateur a un excellent graphisme. L’album méritait plus que cela, car l’histoire et la narration sont très intéressantes. C’est donc frustrant, mais en même temps, cela donne un bel éclairage à La Malle Sanderson.
Trois Eclats Blancs a reçu le prix Goscinny, qui récompense le meilleur « jeune » scénariste de l’année.

Thierry Joor : « Je suis béni des dieux »
La Malle Sanderson
(c) Götting & Delcourt.

Cette collection s’adapte aux oeuvres qu’elle accueille.
Le format des livres est similaire, mais leur pagination est différente. Les histoires doivent faire un minimum de 64 planches pour y être publiées. Nous irons jusqu’à 180 pages pour certains titres. Je pense notamment à Fritz Haber, réalisé par David Vandermeulen. Ce récit devrait être découpé en trois albums de 180 pages ! Il nous racontera l’itinéraire et les états d’âme d’un chimiste d’origine juive, prix Nobel, qui s’avère être l’un des créateurs de la guerre chimique et, à ce titre, associé à la mise au point du Zyklon B...

Quelles seront les autres oeuvres prévues dans Mirages ?
Cette collection est une porte ouverte aux envies plus introspectives et intimistes des scénaristes et des dessinateurs. Plusieurs de nos auteurs vont y faire un album. Citons entre autres Jean Claude Götting qui prépare un nouveau livre. Au début du printemps, nous y publierons L’Eau et La Terre. Séra signera un récit profondément humain et poétique sur le Cambodge des années 1975 à 1979. Il y abordera bien évidement le génocide.

Chaque année, vous accueillez des graphistes exceptionnels. Comment faites-vous pour les dénicher ?
Par nos relations. Les auteurs, eux-mêmes, nous montrent les dossiers de leurs amis. Nous sommes très curieux, et Angoulême nous permettra peut-être de trouver une nouvelle perle rare. J’ai notamment vu un dossier d’un auteur espagnol qui possédait un style très abouti.

Vous diversifiez les séries parallèles de vos titres phares (Le Chant des Stryges, Golden City, Donjon, etc). Leur accueil est-il bon ?
Globalement, les ventes sont légèrement moindres que les séries mères, tout en restant plus qu’honorables. Ce sont les auteurs eux-mêmes qui nous proposent d’explorer leurs univers dans d’autres séries. Si le projet est intéressant, nous sommes preneurs, et fonçons avec eux...
Fred Blanchard fera son grand retour dans la bande dessinée, en signant une série parallèle à Travis. Cela s’appellera Travis KarmaTronics. Le premier album paraîtra en avril.

Quel regard portez-vous sur la production actuelle ?
Il y a effectivement de plus en plus d’albums qui sont publiés. Mais je ne pense pas que l’on puisse parler de surproduction par rapport au marché. De nouveaux éditeurs sont apparus ces dernières années. Je songe à Denoël Graphic, ou encore aux éditions Paquet.
Beaucoup plus de titres sont donc offerts en « pâture » au public. Mais il y a, aujourd’hui, plus de gens qui lisent de la bande dessinée. Leurs choix se portent en particulier sur les grosses ventes (Blake & Mortimer, Lucky Luke, etc). Mais fort heureusement des niches se créent : par exemple, un lecteur de Persepolis (Marjane Satrapi) ne va pas forcément acheter un Sillage. Les éditeurs savent également qu’ils ne vendront qu’entre cinq et dix mille exemplaires de certaines séries selon les caractéristiques intrinsèques de l’œuvre... Les adultes d’aujourd’hui lisent des bandes dessinées, et en offrent plus facilement à leurs enfants, qui achètent eux-mêmes des albums. Il y a donc de la place pour tous les éditeurs, mais il faut que chacun privilégie la qualité... Des titres n’auraient jamais dû être publiés en 2004, même chez Delcourt !

La surproduction effraie les libraires...
Ils sont peut-être inquiets lorsqu’ils reçoivent leurs livres, mais pas quand ils voient le chiffre d’affaires de leur magasin augmenter ! Ils en sont même heureux.

Comment définiriez-vous votre métier ?
Je suis avant tout éditeur ! Je suis en permanence en contact avec les auteurs pour les suivre. J’essaie de faire émerger ce qu’ils ont de meilleur en eux et qu’ils se surpassent dans leur travail. Je m’amuse beaucoup dans mon métier. Je suis béni des dieux ! J’ai beaucoup de chance, d’autant plus que ma relation avec Guy Delcourt et avec les auteurs se déroule à merveille.
Petit, je lisais des bandes dessinées, et j’étais émerveillé par certains univers. A présent, je suis content d’apporter ma petite pierre aux livres que les adolescents et les adultes d’aujourd’hui apprécient.

Votre métier a également un côté créatif...
Il faut effectivement avoir l’œil, et expliquer les défauts d’une planche ou d’un scénario. Je propose généralement des solutions pour ouvrir l’esprit de l’auteur. Mais celles-ci ne doivent pas forcément être adoptées. L’important, c’est de susciter la réflexion.

Quels seront les grands événements des éditions Delcourt en 2005 ?
Le dixième anniversaire du label Série B. Notre festival, à Bercy, sera fortement orienté vers les séries qui y sont éditées. La publication de certains albums va marquer : Fritz Haber, dont je vous parlais tout à l’heure. Et puis Etoile, qui plaira aux enfants et aux adultes. Peter Elliott et Rascal, deux auteurs venant du livre jeunesse traditionnel, ont signé une histoire savoureuse et dynamique qui se déroule dans le monde du cirque.
Nous aurons de grands événements commerciaux qui sont doublés d’un grand travail de création. Je songe à Nävis et même aux Blagues de Toto. Thierry Coppée a réalisé un formidable travail de créateur en ancrant les personnages de Toto dans une famille. Il ne se contente pas seulement de nous raconter une blague, mais construit peu à peu un véritable univers.

Etoile
(c) Peter Elliott, Rascal & Delcourt.

Et les séries à succès ?
Elles seront presque toutes au rendez-vous : Le Chant des Stryges, Sillage, Golden City, De Cape et de crocs...

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Portrait de Thierry Joor par Ever Meulen (c) Sans Titre & Ever Meulen.

 
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