Thierry Mornet : "Le Comics a toujours fait partie de la culture BD chez Delcourt"

7 avril 2005 0 commentaire
  • Thierry Mornet, ex-responsable du catalogue comics chez Sémic, vient de passer chez Delcourt. Il nous parle de ses projets et des nouvelles orientations comics de Delcourt.

Comment voyez-vous le marché de la BD aux USA par rapport à la France ?
Je pense qu’en termes de genres, on trouve absolument tout ce que l’on peut trouver en France... les super-héros en plus.
En revanche, en termes de format, le marché français offre sans doute plus de possibilités. Mais à mon sens, là où la différence reste la plus importante, c’est en matière de distribution. Malgré l’éveil du réseau « livres » qui s’ouvre à la BD aux USA, les circuits de distribution disponibles en France sont réellement de grande qualité et fiables.

Quels sont selon vous les auteurs actuels de comics importants ?

Thierry Mornet : "Le Comics a toujours fait partie de la culture BD chez Delcourt"Des auteurs tels que Mike Mignola, Brian Vaughan, Joe Kubert, Alan Moore, Pascual Ferry, Robert Kirkman, Geoff Johns, Joshua & Jonathan Luna, Joshua Middleton, Phil Hester, Brian Bendis, Troy Hickman, Ron Marz, Paul Chadwick, Steve Epting, Mark Waid, Darwyn Cooke, Andy Diggle... font partie de ceux que je suis plus particulièrement, car ils font école et renouvellement les genres. Mais cette liste est loin d’être exhaustive. Il me faudrait plusieurs pages pour les citer tous...
Parmi ces auteurs, certains sont connus et reconnus et d’autres sont en train d’émerger. Je pense aussi à Eric Powell, le créateur de The Goon, à Jason Hall (scénariste de Trigger) ou encore Sam Hiti (Tiempos Finales).
Au moment où la BD mondiale vient de perdre Will Eisner, l’un de ses derniers géants, la relève semble assurée. Cet éternel renouvellement constitue l’un des aspects les plus passionnants de la création en BD.

Quel est votre avis sur la situation de la traduction de la bande dessinée anglo-saxonne en France ?

Très honnêtement, le lecteur n’a jamais bénéficié autant de choix et de qualité. Même si on peut trouver des différences parfois importantes en termes de qualité des adaptations chez tel ou tel éditeur français, le lecteur a réellement la possibilité de trouver une histoire à son goût, dans des genres différents et selon des registres graphiques extrêmement variés.
Par ailleurs, et cela m’apparaît très important de le marteler à l’attention des lecteurs que le mot « comics » rebute encore : la BD US offre énormément de genres, de formats et d’histoires qui ne sont pas des séries de super-héros. Alors pourquoi refuser de bonnes histoires de SF, de polar, fantastiques ou d’horreur... sous prétexte qu’il s’agit de comics ? Heureusement, les mentalités semblent évoluer dans le bon sens.

Voyez-vous une évolution positive ou négative ? A quoi tient-elle selon vous ?

Je pense qu’en quelques années, le comics - notamment grâce à son développement au sein du réseau de distribution des librairies - a acquis ses lettres de noblesse. C’est également dû, c’est une évidence, à la qualité intrinsèque des séries, des histoires et des auteurs proposés, mais aussi des adaptations. Impossible pour un lecteur de BD de ne pas avoir entendu parler de La Ligue des Extraordinaires Gentlemen, Watchmen, Les Sentiers de la perdition, Batman, X-Men ou encore Hellboy. Le cinéma a contribué à sortir le genre de la confidentialité.
En revanche, je ne pense pas que l’on puisse s’improviser éditeur de comics. Idem pour le manga. C’est un domaine où la qualité de la sélection des histoires mais aussi l’attention portée aux adaptations (traduction, lettrage, packaging, etc.) feront toujours la différence.

Quelle est la spécificité de Delcourt dans ce domaine ?

Le Comics a toujours fait partie de la culture BD chez Delcourt. Cela est lié à l’intérêt porté par Guy Delcourt lui-même à ce secteur, mais aussi au pôle d’auteurs, souvent jeunes et inspirés par le manga et le comics, qui collaborent ici. Parmi les premiers albums publiés par Delcourt il y a près de 20 ans (un anniversaire qui se fêtera l’année prochaine !!) se trouvaient d’ores et déjà des comics US. Ce n’est donc pas - loin s’en faut - un positionnement opportuniste, mais au contraire l’affirmation d’une présence sur un secteur que Delcourt connaît bien depuis de nombreuses années. De fait, Delcourt a créé un label, baptisé Contrebande, qui accueille les adaptations de BD venues de l’étranger, en particulier des USA.
Aujourd’hui, nous souhaitons renforcer cet aspect des choses au même titre que le manga - présent avec le label Ataka - a su trouver une place de choix au sein de la production Delcourt.
Quant aux spécificités de Delcourt dans ce domaine, elles sont de deux ordres. Tout d’abord affirmer son rôle d’acteur majeur de l’édition Comics grâce à une double présence en kiosques d’une part (Aspen Comics, Top Comics, et sans doute un troisième titre bientôt annoncé), et un développement du catalogue comics en librairie. L’ensemble bénéficiant d’une qualité de production reconnue sur le marché, et d’une identité forte.
Nous souhaitons dans un second temps développer des passerelles entre comics et BD. Vaste chantier, mais pour lequel nous explorons d‘ores et déjà des pistes extrêmement enthousiasmantes...

Parlez-nous un peu de votre parcours. Qu’est-ce qui vous a amené chez cet éditeur ?

Amateur de BD en général, et fan de comics en particulier, je suis issu du fanzinat. Premières armes dans les pages de Scarce et celles de l’Inédit. J’ai ensuite collaboré avec les Éditions Bethy, puis avec Panini, en tant que rédacteur externe sur Hulk, Marvel le magazine, Kaboom et quelques autres titres.
Il y a un peu plus de 6 ans, j’ai été contacté par Semic afin de m’occuper du catalogue Comics alors mis à mal par la perte de la licence Marvel au profit de Panini.
À l’aide d’une équipe très motivée, nous avons dépoussiéré ce catalogue, réorienté les choix éditoriaux vers d’autres éditeurs US et surtout réussi l’implantation du comics en librairie grâce à la création du label Semic Books. J’ai démissionné de chez Semic fin 2004. J’ai alors été contacté par divers éditeurs, et j’ai opté pour Delcourt, dont les objectifs, l’enthousiasme pour ce métier et les envies correspondent aux miens. Et je suis dorénavant en charge du catalogue Comics.

Va-t-il y avoir des changements significatifs dans la politique éditoriale comics de Delcourt ?

Le changement le plus visible concerne l’arrivée des titres en kiosques. Au-delà de cela, notre volonté est d’élargir la palette de l’offre comics au sein du catalogue Delcourt. Jusqu’alors, les titres de la collection Contrebande étaient avant tout orientés vers des titres d’auteurs. Nous ne souhaitons aucunement nous éloigner de cette voie, simplement l’élargir. Les sorties des mois à venir - outre de nouveaux comics d’auteurs (The Goon, The Gray Area...), vont contenir également des séries orientées personnages (Invincible par exemple... même si je pense qu’il s’agit autant d’une série d’auteur que d’une série orientée personnage).
Au final, nous souhaitons réellement proposer le meilleur de la production US, en offrant quelques bonnes surprises et coups de cœur aux lecteurs.

Quels sont vos projets ?

Nous venons de redéfinir le contenu des diverses collections Star Wars, qui rencontrent - à juste titre - un succès croissant. Côté séries en cours Hellboy revient, ainsi que BPRD et Sandman d’ici la fin d’année. Nous préparons également quelques one-shot décapants : Cla$$war (de Rob Williams, Trevor Hairsine & Travel Foreman), Zone d’Ombre (John Romita jr & Klaus Janson) ou encore Desperadoes (de Jeff Mariotte & John Cassaday). L’humour déjanté de The Goon devrait plaire aux amateurs de Hellboy. Dans un registre plus doux, Ultra (des Luna Brothers) représente réellement une très bonne surprise que nous sommes ravis de faire découvrir aux lecteurs français. Quant à Invincible, il s’agit d’une série qui renouvelle entièrement le genre super-héros : le Spider-Man des années 2000 ! La Perdida de Jessica Abel s’inscrit dans la même veine que des ouvrages tels que le Blankets de Craig Thompson ou le Blonde Platine de Adrian Tomine, et sera l’une des belles sorties de la fin d’année.

Comment décidez-vous de traduire telle ou telle BD ?

En étant en « veille technologique » constante... c’est-à-dire que je regarde les séries qui sont susceptibles de trouver leur place au sein du catalogue Delcourt. Cela dépend du genre, de nos capacités à bien nous occuper (en termes d’adaptation, mais aussi de soutien promotionnel et commercial)... et un peu du feeling, c’est évident. Cependant, la recherche de la qualité reste quoiqu’il advienne notre principal souci.
En revanche, d’autres éditeurs en interne (notamment Thomas Ragon qui continue à suivre Sandman et Hellboy par exemple), et Guy Delcourt lui-même (grand spécialiste - entre autres - de Star Wars) amènent également idées et suggestions. Lorsque le consensus se fait sur une série ou un projet, nous approchons les auteurs, les agents ou les éditeurs en question pour en négocier les droits. Je dispose donc d’une importante liberté, mais il est à la fois rassurant et très stimulant de travailler en équipe en ce qui concerne le processus de décision.

Pourquoi avoir choisi les séries Top Cow et Aspen, pourquoi les distribuer en kiosque plutôt qu’en librairie ?

Nous avons sélectionné ces titres, car elles ouvrent notre catalogue à des séries plus « grand public » (auteurs, thèmes, genres, etc.) capables d’amener une bonne visibilité en kiosques à l’ensemble de notre production comics. Par ailleurs, la presse permet de plus grandes interactivité et réactivité avec les goûts et les attentes du public. Elle permet de toucher plus rapidement un lectorat le plus large possible, grâce à un réseau de distribution très bien implanté sur l’ensemble du territoire.
Enfin, la presse permet à ces ouvrages d’exister dans une approche et une forme plus « populaires » que l’album cartonné. N’oublions pas que la BD est née en presse ! Nous souhaitons conserver une grande qualité à l’ensemble de nos ouvrages, mais pas forcément dans des formats albums.

Que pensez-vous qu’elles vont apporter à Delcourt en terme de placement dans le marché maintenant varié de la traduction de comics ?

Il s’agit simplement d’une ouverture, d’un élargissement vers un autre lectorat à qui nous souhaitons proposer ce qu’il attend, au format où il l’attend. C’est du moins ce que nous tentons de faire.

Pouvez-nous nous en dire un peu plus sur ces « passerelles entre comics et BD » ?

Il est encore trop tôt pour en parler... mais il s’agit de faire se rencontrer des envies et des passions de créateurs et d’éditeurs, mises au service du public. Il sera sans doute plus aisé d’en parler à la rentrée 2005.
C’est effectivement le genre de terrain de jeu que j’affectionne particulièrement, ayant eu l’occasion de pratiquer cet exercice auparavant (Crisse sur Tellos, Spawn : Simonie, etc.). Mais je sais que l’on peut aller encore plus loin dans les projets...

Que pensez-vous que la tradition comics et la tradition franco-belge ont à s’apporter mutuellement ?

Il se trouve que nous vivons sur une planète qui « rétrécit », c’est-à-dire que les moyens de communiquer et d’échanger se sont multipliés de manière exponentielle ces dernières décennies, rendant possibles des collaborations et les créations quelques soient les distances. L’avènement du numérique a définitivement libéré certains auteurs d’un carcan logistique. Cette évolution est tout simplement naturelle.
Cela est particulièrement vrai en matière de BD, et dans le domaine artistique. Les influences croisées s’expriment plus largement et ouvertement. Et les envies de collaboration se mettent en place plus facilement.
Quant à savoir ce que Comics, Manga (qu’il ne faut pas oublier dans l’équation) et BD Franco-Belge peuvent s’apporter mutuellement, je pense qu’il faut considérer une amélioration globale de la façon de raconter des histoires, au profit du lecteur. Au final, c’est le meilleur de ces différentes manières de raconter des histoires qui lui sera proposé.
Attention, il ne s’agit pas d’une mondialisation, juste d’une richesse supplémentaire apportée à chaque genre et chaque culture : le comics bénéficie de certaines influences manga, tandis que la BD franco-belge joue avec des codes narratifs américains, qui dynamisent certains aspects. Mais cela fonctionne dans l’autre sens également, avec une structuration de l’écriture de nombreux comics de la part d’auteurs qui ont regardé ce que font les auteurs européens.

(par François Peneaud)

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