Thierry Tinlot : "Le secret de la longévité de Fluide Glacial, c’est l’esprit de famille"

25 août 2009 7 commentaires
  • Fondé en 1975 par Gotlib et consort, le mensuel d’{Umour & Bandessinée} fêtera le 17 septembre sa 400ème parution. Et le gâteau a plutôt fière allure : un numéro extra large de 50 centimètres de haut sur 36 de large. Du jamais vu, pour fêter dans la bonne humeur la longue vie d’un des derniers canards de bande dessinée. Evocation du passé, du présent et du futur du magazine avec son rédacteur en chef actuel Thierry Tinlot.

Pour ce 400ème numéro, Fluide Glacial s’offre un format géant. Récemment il y avait eu les cartoons attacks, le numéro spécial Belgique, le spécial Suisse, le temps semble être à l’expérimentation…

Je crois que Fluide est un laboratoire. On doit essayer de surprendre nos lecteurs, donc mon rôle consiste à essayer de me casser la tête pour trouver de nouveaux trucs faisables. Ce numéro 400 est un cas d’école : parce que c’était normalement infaisable ! Bien sûr, l’idée est tellement idiote qu’il m’a fallu des mois pour la trouver. On s’est dit : faisons un grand numéro, mais alors très grand ! Faire un A3 ça n’avait pas de sens, ça n’était pas spectaculaire… Alors on est parti sur ce gabarit 50cm x 36cm (même si je rêvais secrètement qu’il soit encore plus grand). On a vite compris que ça n’était pas possible de l’imprimer en Europe. Ca allait coûter trop cher. Puis le gros problème, ç’était ensuite de l’envoyer aux abonnés. On a passé des mois et des mois à organiser des réunions avec des spécialistes, des gens du portage, de la poste, des gens qui s’occupent du routage des magazines,… Au bout du compte, on a défini ce format parce que, plié en deux, on arrive à la taille maximale pour entrer dans les boîtes postales normalisées. Malheureusement, il n’y a qu’un foyer français sur mille qui en possède une ! La mort dans l’âme, on a dû renoncer à l’envoyer aux abonnés. On voulait garder la qualité de papier habituelle, mais vu l’épaisseur (84 pages) et le poids (800 grammes), il était délicat de le plier pour envoi. On risquait d’abîmer un exemplaire sur deux.
La réalisation technique de ce numéro a été un véritable enfer. On a même passé plus de temps sur la fabrication que sur le contenu. Ca nous a pris six mois. Malgré ces complications techniques, on est fiers du résultat. C’est spectaculaire, Fluide Glacial 400 est plus grand qu’un tabloïd déplié !

Thierry Tinlot : "Le secret de la longévité de Fluide Glacial, c'est l'esprit de famille"
Fluide Glacial n°400
sera disponible uniquement en kiosques à partir du 17 septembre

Qu’arrive-t-il alors aux abonnés si vous ne leur envoyez pas leur exemplaire ? Est-il prévu un tirage plus important que d’habitude pour ce numéro spécial ?

J’ai envoyé une lettre d’explications aux abonnés. En leur mentionnant comme je viens de le faire que, pour des raisons techniques et financières, il était impossible de les servir à domicile. Je leur demande donc bien humblement, et en leur demandant de bien vouloir nous excuser, d’aller exceptionnellement chercher leur exemplaire en kiosque. En échange, tous les abonnés reçoivent deux numéros gratuits (plus précisément leur abonnement est prolongé de deux numéros). On ne voulait certainement pas flouer nos meilleurs lecteurs, c’est la solution la plus digne de leur confiance qu’on ait trouvée.

Mon message par rapport à ce Fluide 400 c’est que vu sa présence uniquement en kiosque, les lecteurs intéressés ne devront pas trop traîner à se le procurer, ça pourrait vite devenir une denrée rare ! On a bien sûr prévu un tirage plus important. D’habitude, on place 80.000 exemplaires en kiosque. Là, on en a mis 110.000, auxquels s’ajoutent 5.000 exemplaires répartis entre la Belgique et la Suisse. Il faut savoir que les taux de retour dans la presse sont très impressionnants. Fluide Glacial tourne entre 55 et 60% de taux de retour. Ce qui est tout à fait viable et dans la norme. C’est très surprenant par rapport aux chiffres que l’on connaît pour les livres. L’économie de la presse est très particulière : pour vendre 4 magazines, il faut en mettre 10 en place. Un autre exemple méconnu : actuellement nous avons 25.000 abonnés (c’est environ 10.000 de plus qu’il y a 5 ans) mais garder le même nombre d’abonnés d’une année à l’autre est déjà une véritable gageure. On constate qu’il y a 40% de ces 25.000 qui partent chaque année, donc il faut attirer au moins l’équivalent de nouveaux lecteurs… Il y a une rotation insoupçonnée !

Hektor Kanon célèbre sa 400ème conquête et Libon multiple les cases
© Libon - Fluide Glacial

Venons-en au contenu, comment les auteurs ont-ils géré leurs pages au format extra large ?

Il y a eu trois cas de figure.

Tout d’abord, de simples planches agrandies. Dans ce cas, comme c’est un peu près homothétique ça ne pose pas de problèmes. Quelqu’un comme Binet qui travaille en A4, on a simplement agrandi ses planches. Goossens, qui travaille en grand format, ses planches sont à 1/1, à leur taille originale.

Ensuite, il y a ceux qui ont joué sur la taille.
Par exemple : Bruno Léandri a fait le premier roman-photos grandeur nature, où toutes les images sont certifiées être à taille réelle : il y a même une toise pour le prouver ! Beaucoup de nos dessinateurs ne sont pas privés pour faire des dessins pleines pages, vu le format de publication c’était du pur plaisir pour eux !

Enfin, il y a un côté un peu commémoratif vu qu’on fête le 400ème numéro.
Phil Casoar raconte toute l’histoire de sa chronique depuis les tous débuts. Il y a un portrait de famille des collaborateurs actuels,…

En comparaison avec les débuts de Fluide Glacial, quelle est aujourd’hui l’importance de la vente des albums par rapport à celle du magazine ?

Actuellement c’est du 50-50. Alors qu’au départ c’était 100-0. À l’origine Fluide Glacial était uniquement un magazine, les albums étaient une espèce de bonus. Il n’y en avait que quelques-uns et ça n’était pas très grave s’il ne fonctionnaient pas. Comme tout était prépublié dans Fluide, les albums étaient facilement rentables. Aujourd’hui les règles du jeu ont changé vu le contexte économique du livre. Il y a plus de demande que de pages dans le magazine.

Du coup, certains albums ne sont plus que partiellement prépubliés, voire pas du tout. Ces albums-là sont plus difficiles à équilibrer, car on doit les payer en avance.

Au début des années 2000, il y a eu un grand changement avec le passage à la couleur, est-ce que les auteurs ont vu cela comme une évolution ou une révolution ?

Et bien, c’est Albert Algoud, mon prédécesseur et Louis Delas, le PDG, qui ont amené la couleur. Je pense que ça s’est passé sereinement. Ce qui est amusant c’est que Binet, qui est le moteur de notre catalogue, est le seul à encore publier en noir et blanc. De temps en temps, un auteur débarque avec quelques pages en noir & blanc, c’est un peu anachronique, mais je trouve ça assez délicieux.

Le journal ne coûtait pas grand chose à fabriquer avant qu’on ne passe en quadrichromie.

Ce passage à la couleur s’est donc répercuté sur le prix de vente ?

Un peu. Mais une chose à souligner dans le fonctionnement de Fluide Glacial, c’est qu’on fonctionne sans publicité. Tous nos revenus sont tirés de nos ventes. C’est une de nos grandes forces. On est absolument pas soumis à des fluctuations de chiffre d’affaire d’investisseurs de pub. La presse est en train de crever la gueule ouverte à cause de la crise dans la publicité, nous on s’en fout, on en a pas besoin !

Depuis quelques années, il y a un renouvellement de l’équipe. On a vu arriver des gens comme Arthur De Pins, Riad Sattouf, Libon, Lindingre,… Ca a rafraîchi le catalogue et on a l’impression que l’esprit de groupe s’est renforcé entre auteurs de différentes générations…

C’est sûr, j’essaie de perpétuer cet esprit de famille. Pour vous, lecteurs, il s’exprime essentiellement dans les fameuses marges de la gazette. Tous les mois, on rassemble toute l’équipe de Fluide dans les bureaux de la rédaction pour manger, boire, discuter le coup et faire les marges. C’est Gotlib qui avait inventé ça, et grosso modo, on peut dire qu’il a inventé le team building avant que le mot n’existe ! Je pense vraiment que c’est cet esprit de famille qui fait que la plupart des anciens auteurs historiques (les Fluidosaures comme dirait Frémion) sont toujours là. Quatre cents numéros plus tard, Gotlib bosse encore pour Fluide Glacial ! Il y a aussi des gens qui reviennent. Dupuy & Berberian ont commencé leur carrière dans les pages de Fluide, sont allés faire plein de chouettes choses ailleurs, et reviennent parce qu’il s’y sentent bien. Une des raisons de leur retour c’est Riad Sattouf. Ils se sont dit que si Riad, un des auteurs emblématiques de la jeune génération qui a un esprit bien à lui sans être pointu de chez pointu, est dans ce journal-là, ils avaient envie d’y être aussi. Et puis l’arrivée de Margerin a été un événement : ça faisait trente ans que tout le monde chez Fluide rêvait de le voir rejoindre l’équipe, on y est ! Même si ce transfert s’est effectué dans les tristes circonstances de la déconfiture des Humanoïdes Associés, Margerin est ravi de faire partie de la famille.

On est un des derniers endroits où l’on prépublie. C’est important et c’est un plus indéniable pour les auteurs. La plupart des éditeurs n’ont pas cette chance. Cela dit, est-ce qu’aujourd’hui on lancerait un journal si on ne l’avait pas… Et bien oui ! On publie déjà le mensuel Fluide Glacial, et le trimestriel Or Série, on va créer un nouveau journal qui sera semestriel : Fluide Glamour ! On est ambitieux, on a la patate, et fuck la crise !

Un numéro XXL
de 50 cm sur 34.

C’est donc ça la recette pour faire perdurer un magazine d’humour pendant presque 35 ans ?

C’est surtout le côté familial. Également, j’insiste là dessus, on ne dépend pas de la publicité, on ne doit jamais s’auto-censurer, on n’a pas de compte à rendre. La seule obligation c’est d’équilibrer le budget, on n’est pas fous non plus. Depuis 1990, Fluide Glacial appartient aux éditions Flammarion, qui possèdent principalement deux éditeurs BD : nous et Casterman depuis 1999. Casterman est donc une société sœur et nous avons le même patron. Flammarion dépend d’un holding italien qui s’appelle RCS Media Group, en fait le seul groupe de presse non berlusconien en Italie. Ils publient le quotidien Il Corriere della Sera.

Désormais on peut suivre l’actu du magazine via sa page Fluidebook, ça veut dire que le Ouèbe Fluide est complètement has been ?

Deuxième scoop : à partir de début septembre, on aura un blog à l’adresse http://www.fluideglacial.com/blog qui permettra d’annoncer l’actu, de prépublier des
exclusivités, bref un support plus léger. Vincent Solé qui était le webmaster s’occupe maintenant des albums, donc le site est en stand by, mais il fait toujours partie de nos projets. Pour l’anecdote, notre page Fluidebook est entièrement gérée par un fan : Eric 2, qui fait ça comme un chef. Les choses se mettent en place, mais on est un toute petite équipe : 7 personnes pour faire seize magazines par an et cinquante albums : nos nuits sont courtes !

Qu’est ce qu’on pourrait souhaiter à Fluide Glacial pour la suite ?

Je voudrais reprendre une idée de Jean-Christophe Delpierre (rédacteur en chef de 1990 à 2000) qui était les couvertures techniques. Chaque année, il publiait un Fluide avec une astuce de fabrication : couverture à gratter, couverture puante, etc. On travaille sur un retour de cette excellente idée en 2010 !

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos © M. Di Salvia

Fluide Glacial n° 400 sera en kiosque à partir du 17 septembre

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