Thierry Tinlot ("Omaha Beach, le 6 juin 1944") : « Toute la difficulté pour l’auteur, est d’arriver à s’effacer derrière le sujet. »

6 juin 2014 4 commentaires
  • Étonnant album que ce "Omaha Beach, 6 juin 1944" ! Mi-bande dessinée, mi-documentaire sur Robert Capa, un des plus grand photo-reporters du XXe Siècle, le livre multiplie les ouvertures pour fasciner le lecteur de bout en bout ! L'éditeur du projet nous en dévoile les coulisses...

Les lecteurs se rappellent de vous comme rédacteur-en-chef du Journal de Spirou, puis de Fluide Glacial. Maintenant que vous travaillez au quotidien Le Soir depuis 2011, on vous redécouvre éditeur chez Aire Libre. Un retour à la bande dessinée ?

Thierry Tinlot ("Omaha Beach, le 6 juin 1944") : « Toute la difficulté pour l'auteur, est d'arriver à s'effacer derrière le sujet. »Lorsque j’ai quitté la direction de Fluide Glacial, il y a trois ans, c’était pour aller rejoindre la rédaction du quotidien Le Soir où j’officie d’ailleurs toujours. J’ai passé une première année à diriger le service culture avant de trouver que c’était beaucoup trop épuisant pour mon grand âge. Je n’avais jamais travaillé pour un quotidien et, en quelques mois, je me suis rendu compte que ce serait au-dessus de mes forces. Je suis plein d’admiration pour mes collègues qui font cela au quotidien, mais je trouve cela bien trop épuisant et stressant. J’ai donc souhaité lever le pied et je travaille aujourd’hui sur des opérations spéciales, à mi-chemin entre la rédaction et le marketing. Par exemple la mise sur pied d’un univers consacré au vin

Plus près de la BD, j’ai, avec Daniel Couvreur, opéré un rapprochement avec le Prix Diagonale et la Fondation Leblanc pour organiser ensemble les prix Diagonale-Le Soir, qui sont les principales distinctions BD en Belgique francophone – et les mieux dotées !

Et quand j’ai le temps, j’emmène des jeunes quadragénaires écouter du jazz ou alors je papillonne sur diverses missions comme free-lance. Et c’est dans ce cadre que, après un déjeuner avec le camarade Morvan, j’ai parlé à Dupuis de l’idée que Jean-David avait développée avec Magnum Photos. Et Dupuis a sauté dessus en me proposant de réfléchir à cette collection.

Pourquoi avoir pensé à Aire Libre (et donc Dupuis) plutôt qu’une autre collection et éditeur ?

Dupuis avait une légitimité depuis la parution du Photographe (Guibert, Lefèvre & Lemercierart7285) qui avait cartonné. Et « Aire Libre » dit bien son nom : c’est vraiment un espace de liberté éditoriale. Ils sont en train d’exploser les formats et de penser la fabrication en fonction du livre. C’est génial comme postulat pour des auteurs de pouvoir concevoir un objet depuis le début, quasi sans contrainte.

Feroumont et Baudoin avaient déjà cassé le mythique format d’Aire Libre, voilà que la collection passe à l’italienne et en petit format pour cette collaboration avec Magnum Photos, ce choix d’une publication "en paysage" convient particulièrement à la photographie...

On voulait un objet singulier, petit et complice. Même si, quand on a vu arriver l’ouvrage imprimé, on s’est tous dit qu’on le trouvait un peu trop petit. Résultat : lorsqu’il sera réimprimé, ce qui ne saurait tarder (la mise en place a été excellente pour ce genre d’ouvrage, près de 12 000 ex. en Belgique et en France), on le refera un brin plus grand. Sur l’aspect horizontal, c’est simplement l’envie de suivre la dynamique de la photo : puisqu’elle est allongée, on allonge le bouquin. Si la prochaine photo est en hauteur, on suivra aussi !

Est-ce Jean-David [Morvan] qui est venu avec l’idée de travailler avec Dominique Bertail ?

Lors de nos discussions avec Morvan (et Séverine Tréfouël, qui travaille avec Jean-David et signe ici son premier co-scénario), deux choses étaient claires concernant les dessinateurs : nous souhaitions faire appel à des dessinateurs académiques (je vois mal Trondheim ou Cestac s’emparer d’un univers aussi réaliste) et privilégier une approche humble et un peu en retrait par rapport au travail du photographe. Un dessinateur trop typé aurait détourné l’attention du lecteur vers son style trop identifié. Toute la difficulté, tant pour le scénariste que pour le dessinateur, est justement d’arriver à la fois à s’effacer derrière le sujet mais à faire preuve de talent dans sa mise en scène. C’est toute la difficulté liée aux biopics, par exemple : est-ce que Spielberg arrive ou non à se faire discret derrière son sujet, pour mieux le renforcer ? Est-ce qu’on aurait cru à Lincoln si c’était Jim Carrey qui l’avait incarné ? Et puis, je vous jure que c’est vrai : en sortant, à Paris, d’une réunion où on avait listé des dessinateurs potentiels, dont Bertail, Morvan tombe sur qui ? Sur le très talentueux Dominique himself, assis à une terrasse de café !

L’angle se veut avant tout humain, il met en avant l’homme qu’était ce grand photographe, mais aussi sa "lâcheté" de quitter la plage de l’enfer…

Robert Capa était un homme fait de joies, de plaisirs et de peurs. Il a été confronté à cette situation « bigger than life » et a réagi comme un homme : en essayant de faire son métier, mais aussi en craignant pour sa vie. Ce mec avait des cojones. Je rappelle que Capa est décédé en sautant sur une mine en 1954 pendant la guerre d’Indochine. Dans sa main, il serrait l’appareil qu’il venait d’utiliser pour une dernière photo, prise quelques secondes avant sa mort. C’est d’ailleurs la seule photo en couleurs que nous avons reproduite dans l’album.

Au-delà de l’opération militaire et du photographe, vous relatez aussi l’histoire incroyable qu’ont vécue les négatifs…

C’est invraisemblable : Capa arrive vivant sur la plage, il file ses négatifs à une estafette militaire qui les ramène à Londres au bureau de Time-Life. Et là patatras : le laborantin est tellement nerveux qu’il flingue la quasi-totalité des images. Restent onze photos, un peu floues, mais qui ont largement contribué à la légende de Capa. Qui a intitulé son autobiographie « Slightly out of focus » : juste un peu flou.

Vous multipliez les portes d’entrées dans cette partie documentaire : les photos rescapées du Débarquement, le portrait du photographe, les raisons (politiques) de relayer l’info du Débarquement, la technique photographique, l’enquête pour identifier le soldat photographié. On n’aurait pas cru qu’autant de fils pouvaient partir d’une simple photo…

On a abordé cette photo, avec les auteurs et Magnum, en multipliant les angles d’attaque, persuadés qu’une bonne histoire (et c’en est une) a plusieurs abords possibles. Et on aurait pu continuer pendant pas mal de pages encore, on n’avait pas fini. Dupuis développe d’ailleurs d’autres projets avec Magnum Photos. Car, si le projet qui nous occupe appartient au patrimoine mondial (la photo a 63 ans !), Magnum Photos c’est 83 photographes qui, tous les jours, font leur métier dans le monde entier.

Et si on inventait des passerelles avec eux aussi ? Si on bossait ensemble sur un projet éditorial rassemblant le meilleur de nos compétences respectives ? C’est le genre de choses auxquelles les deux partenaires réfléchissent aujourd’hui. J’en profite pour remercier Magnum Photos et son directeur éditorial Clément Saccomani qui nous ont fait confiance. Ils n’avaient jamais collaboré avec l’édition BD et ils ont joué le jeu avec un enthousiasme totalement communicatif. Tous les jours, Clément nous appelait pour nous faire de nouvelles suggestions (Clément, you killed me !). Quelle géniale manière d’avancer, c’est une collaboration totalement réjouissante et productive pour tout le monde.

La partie documentaire de l’album
(c) Dupuis / Magnum

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Omaha Beach 6 juin 44 - Par Morvan & Bertail d’après les photos de Robert Capa - Aire Libre/Magnum Photos

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Photo en médaillon : © LE SOIR

 
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