Tibet : dix ans après son décès, on le découvre écrivain

4 mars 2020 0 commentaire
  • A l'occasion des dix ans commémorant sa disparition, nos collègues d'Auracan ont eu l'excellente idée de mettre en lumière une facette méconnue du prolifique Tibet en rééditant non seulement son autobiographie, mais également deux romans et quatre pièces de théâtre qu'il avait écrits.

Une grande émotion secouait le petit monde de la bande dessinée le 3 janvier 2010 : Tibet tirait sa révérence, de manière impromptue, comme un de ces gags dont on n’avait pas prévu la chute. Rieur, chaleureux, travailleur, Tibet était très apprécié par ses collègues, les lecteurs, les journalistes et les éditeurs. Vous pouvez retrouver sous cet article quelques-uns des nombreux hommages qui lui ont été rendus à ce moment-là.

La grande majorité des lecteurs connaissent ses deux séries phares, Chick Bill ainsi que le détective-journaliste Ric Hochet scénarisé dans ce cas par son ami A.-P. Duchâteau. Les férus se souviennent encore du Club des Peurs-de-rien ou de la série Aldo Rémy qu’il avait initiée quelques années avant sa mort.

Par contre, peu savaient que Tibet s’était également lancé dans l’écriture. Il y avait bien sûr eu cette très belle autobiographie parue en 2007, mais c’était l’arbre qui cachait la forêt, comme l’a découvert Marc Carlot. Après une campagne de crowdfunding, le fondateur d’Auracan a publié quatre livres de l’auteur : deux romans, la réédition de l’autobiographie, et un recueil de quatre pièces de théâtre.

Tibet : dix ans après son décès, on le découvre écrivain

Une autobiographie touchante

Pour ceux qui ne l’avaient pas découverte à sa sortie, cette réédition de Qui fait peur à maman ? est une magnifique occasion de mieux comprendre la riche personnalité de l’auteur. En effet, on pouvait se demander comment ce Marseillais d’origine était devenu un Brusseleir, un habitant de Bruxelles comme on les appelle dans le dialecte local.

Tout est lié à sa mère, atteinte d’envahissants troubles du comportement. Folle ? Non, pour le jeune Tibet qui a quatre ans, sa maman a juste peur. D’effroyables crises d’angoisse qui rejaillissent sur son mari et ses quatre enfants. Après plusieurs séjours en centre psychiatrique près de chez eux en France, le couple semble enfin trouver un établissement qui lui convienne en Belgique. Mais cette bonne nouvelle s’accompagne d’un déchirement familial : le père doit repartir à Marseille où il travaille. Les enfants resteront en Belgique, dans ce pays froid, en pensionnat pendant que maman se soigne.

Ce pathos représente très mal le ton de cette remarquable autobiographie, car Tibet s’y livre avec une bonne humeur et une gouaille très contagieuses. Même si l’émotion n’y est pas absente, comme le souligne son ami Salvatore Adamo dans sa préface, ce sont surtout ces petits bouts de vie qui sont merveilleux à découvrir par la bouche et le ton de Tibet.

Par le jeu de petits chapitres composés de deux à six pages, Qui fait peur à maman ? se dévore littéralement. On s’émeut devant la situation familiale, on vit les aventures scolaires et surtout scoutes auprès de Tibet, son goût pour le cinéma et la comédie, et ses premières amours, et surtout ses débuts dans le 9e art, lorsqu’il sonne à la porte d’un certain Hergé.

André-Paul Duchâteau et Tibet.
Photo : Laurent Mélikian

Touchants, ces petits morceaux de vie reviennent constamment à cette situation familiale très particulière, cette famille éclatée et ces enfants parfois livrés à eux-mêmes dans la Bruxelles de l’Occupation ou de l’Après-guerre. Échappant à tout misérabilisme car raconteur d’histoire avant tout, Tibet s’offre une vraie conclusion à cette "autobiographie de jeunesse", laissant presque le lecteur orphelin de ce partage si franc et gai malgré la difficulté de la vie.

Le Bout de mon pouce

Prolongeant la réussite de son autobiographie, Tibet a choisi d’écrire deux œuvres de fiction à la première personne, toujours dans un style vivant, très dynamique et s’apparentant à des confidences orales. On ressent d’ailleurs une proximité entre les deux héros-narrateurs et l’écrivain-auteur : ces personnages principaux ont une situation familiale complexe (père et/ou mère morts prématurément), une profession liée à la création... Enfin ces deux romans sont à la fois empreints de mystère, d’amour, d’amitié et d’une folle volonté de croquer la vie.

Rédigé en premier, Le Bout de mon pouce met en scène Nico, un créatif de la publicité. En ménage depuis plusieurs années, ce joyeux drille s’éteint dès qu’il rentre à la maison, ne s’étant jamais imaginé que son mariage ramènerait au quotidien l’acariâtre mère de sa femme jusque dans son salon. Loin pourtant d’être un coureur, notre héros tombe sous le charme de Manon, la nouvelle arrivée au bureau. Elle devient sa raison de vivre, orientant indirectement ses choix personnels ou professionnels pour avoir juste la chance de la croiser. Car la belle est aussi mariée et notre Nico ne voudrait en rien perdre le plaisir des sourires de Manon, en lui dévoilant son amour qui a de grandes chances d’être éconduit...

Dans ce premier roman, Tibet reproduit l’alchimie de son autobiographie : un style direct, un mélange d’humour et de franchise, le tout regroupé dans de petits chapitres très efficaces. Le résultat est redoutable d’efficacité et dès les premières lignes (reproduites ci-dessous), on cherche à comprendre qui est ce personnage, ce qui lui est arrivé, et ce qui l’a conduit à de telles extrémités.

Même si le suspense maintenu dans une bonne partie du roman donne parfois quelques signes de lassitudes, c’est pour mieux surprendre le lecteur dans une formidable scène d’amour. Les mots sont précis et évocateurs, les phrases s’envolent en évoquant la passion, le lecteur vibre au diapason des personnages d’une confondante humanité. Comme le traduit si bien A.-P. Duchâteau dans sa préface !

Bien sûr, on a du mal à caser Le Bout de mon pouce dans un registre. Pas assez sombre pour un polar, trop gai pour un mélodrame... Tant mieux, ce délirant mélange restera inclassable, et surtout d’une énergie terriblement contagieuse.

Le Trône

Un drôle de titre, pour un second roman qui ne l’est pas moins ! Une fois de plus, Tibet se fout des genres, avec ce jeune écrivain mis à la porte de ses tuteurs car il leur sort pas tous les trous. Apprenant qu’il a été floué pendant des années, le jeune homme reprend son avenir (et son héritage) en main. Le début de l’aventure !

Traversant la France, il tombe par hasard sur un aubergiste des plus accueillants... et la maison de ses rêves ! Ni une ni deux, notre nouvel exalté se décide à l’acheter. Elle appartient à une vieille femme qui ne veut plus en entendre parler, une vieille Sicilienne qui a le bonheur d’avoir une fille belle comme un cœur. Notre héritier en tombe amoureux, et s’évertue à acquérir cette grande bâtisse isolée malgré la malédiction qui pèse sur elle. Que fait d’ailleurs cet immense trône au milieu du salon ? Et pourquoi est-il maculé de vieilles tâches de sang ?

Prenant le contre-pied du Bout de mon Pouce où le personnage principal égrène ses souvenirs en restant une partie du roman sur une banquette près de sa belle, Le Trône s’accorde plus avec le style de Tibet : vivant (voire exubérant), entraînant le lecteur dans son sillage de découvertes, d’amitié et de bons sentiments.

Les formules sont fleuries, le héros est addictif, et on suit son périple en se demandant si la vie va ou non se retourner contre lui. Cette découverte de la vie se révèle fascinante : bien sûr, elle évoque les secrets de chacun, mais aussi et surtout l’intérêt à faire confiance à l’autre. Car la surprise de la rencontre reste toujours au rendez-vous.

Au final, Tibet livre une conclusion aussi intéressante que son premier roman ! De quoi autant se féliciter du voyage parcouru en sa compagnie que des images et des bons sentiments qu’il nous a insufflés.

Le Théâtre de Tibet

Quatrième et dernier livre publié ce début d’année, ce recueil préfacé par Pierre Arditi rassemble quatre pièces écrites par Tibet. Liberté chérie met en scène un naïf un brin voyeur qui vient de gagner au Loto et a tout le mal du monde à annoncer cette grande nouvelle à ses proches. Dans Attention violeur, une kyrielle de personnages haut en couleurs se donne la réplique autour d’un quiproquo assez audacieux. Vingt ans avant traite de l’accès de paranoïa ressentie par un américain lorsqu’une vieille connaissance refait surface. Enfin, Le Poulet se centre un homme qui, lassé d’être cocu, décidé de se marier avec une femme à la beauté discutable, ce qui ne réjouit pas sa famille.

Malgré des thématiques assez variées, le style de Tibet rend ses pièces aisément identifiables. L’auteur tord le cou aux préjugés... et aux cons, car il faut bien appeler un chat, un chat ! Et Tibet ne s’embarrasse pas toujours de formules policées pour caractériser certains et certaines réfractaires au recul sur soi. Il fait voler les points d’exclamation, les faux-semblants, et noms d’oiseaux. Au diable ceux à qui cela ne plait pas !

On évite pourtant tout sarcasme, car même si certains sujets semblent plus rudes, Tibet traite avant tout d’amitié, de tendresse et d’amour, avec toujours des personnages haut en couleur. Comme ces souvenirs du Midi qu’il portait encore en lui après avoir habité près de 75 ans dans la grise Belgique.

Même s’il faut être habitué à lire du théâtre, Tibet nous régale de jeux de mots dont il avait le secret. Alliant la truculence du verbe aux histoires de familles et au bon fond qui réside encore dans pas mal de cœurs, il nous fait rentrer dans l’intimité de ses personnages, détenteurs de petits ou de grands secrets, pour mieux nous faire apprécier notre prochain... qui n’a finalement pas que des mauvais côtés.

Au final, ces quatre livres sont à conseiller à tous ceux qui apprécient et ont apprécié le talent de Tibet au travers de ses bandes dessinées. Ils retrouveront des bouts de lui au travers de ces ouvrages qui traduisent bien son humour, son énergie et son amour des autres et de la vie. Seul regret : à le lire ainsi, si proche de nous dans son style très direct, on se rend compte comme il nous manque encore cruellement. Alors on se replonge dans ses histoires, qu’elles soient écrites ou dessinées. Certainement le meilleur témoignage qu’il nous ait laissé !

(par Charles-Louis Detournay)

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