"Tintin au Congo", le marronnier du CRAN

10 décembre 2014 10 commentaires
  • C'est reparti pour un tour de manège : un collectif antiraciste a envahi le rayon BD de la FNAC pour apposer sur les albums de Tintin au Congo un sticker marqué "produit toxique".

Que Tintin au Congo soit un album aux relents colonialistes, cela ne fait aucun doute. C’est une histoire suggérée en 1930 à Hergé par l’abbé Wallez, le directeur du XXe Siècle, un quotidien belge catholique, à la suite du très anticommuniste Tintin au Pays des Soviets.

En 1930, la Belgique est une grande puissance coloniale, l’une des économies les plus prospères au monde, et l’intention claire du Petit XXe, supplément de ce quotidien conservateur, était de donner au petits Belges une image positive du Congo afin de les amener à devenir les futurs cadres de cette colonie très rentable. Alors les Noirs sont présentés comme des braves gars un peu simplets, "civilisés" par des curés joviaux et bienveillants, en butte à l’obscurantisme de sectes animistes et à d’affreux Américains venus faire la concurrence dans le pré-carré belge.

"Tintin au Congo", le marronnier du CRAN
Un "marronnier" est une information journalistique qui revient à chaque saison pour mieux faire vendre les journaux.
Capture d’écran Dailymotion. DR.

Une œuvre colonialiste

Oui, Tintin au Congo raconte cela, personne ne l’a jamais nié, à commencer par Hergé qui déclara à Bernard Pivot dans Apostrophes en 1973, qu’il s’agissait là d’une œuvre de jeunesse, commandée par un "journal d’extrême droite" (c’est lui qui le qualifie ainsi, faisant allusion aux sympathies de son patron pour le fasciste Benito Mussolini).

Cela a été documenté mille et mille fois. Un procès a été instruit en Belgique en 2007 qui aboutit en 2012 à un arrêt de la Cour d’appel de Bruxelles qui souligne dans ses attendus qu’Hergé ne "pouvait avoir en 1930 le même état d’esprit que celui qui allait inspirer, un demi-siècle plus tard, la loi de 1981."[Loi belge qui réprime les propos racistes. NDLR].

En 2009, le Ministre de la culture français, M. Frédéric Mitterrand, répondit à ces questions à l’Assemblée Nationale, appelant à "ne pas banaliser la censure" : « ...l’album d’Hergé ne révèle ni virulence idéologique ni caractère haineux. Les limites consenties par le cadre législatif français au principe de liberté d’expression sont définies de manière stricte et ne sauraient justifier une systématisation des demandes d’interdiction. Une telle évolution serait contraire tant à l’esprit qu’à la lettre de la loi du 13 juillet 1990 tendant à réprimer les actes racistes, antisémites ou xénophobes. Le cas spécifique des publications à destination de la jeunesse, réglementé par la loi de 1949 qui confère des compétences en la matière à l’autorité administrative, n’autorise pas davantage à banaliser la censure. L’application de ces dispositions appelle une extrême vigilance et un discernement particulier, afin de parvenir à combiner en toute rigueur la préservation de la liberté de création, les sanctions aux atteintes à la dignité humaine et le respect de la pluralité des identités. »

Le CRAN monte d’un cran

Qui sont les gens de ce "collectif antiraciste" ? Nul ne sait, mais le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France ) en est le porte-parole par la voix de son président M. Louis-Georges Tin, qui réclame aux éditions Casterman une mention d’avertissement dans l’album, "comme cela existe au Royaume-Uni.". Exactement la même revendication qu’en 2009 et en 2012, contre un ouvrage, précise M. Tin "que nous estimons être raciste et même subtilement négationniste" [sic].


Un groupe antiraciste dénonce « Tintin au Congo » par 20Minutes

La légende noire de Tintin

Qu’est-ce qui fait que le CRAN revienne faire campagne, une fois encore, en décembre 2014 ? M. Tin le dit lui-même : c’est la période des cadeaux. Et l’occasion de se faire pour pas cher un peu de pub sur le dos de Tintin. Avec cet élément en plus : cette fois, un libraire voit, contre son gré, sa marchandise vandalisée par un autocollant portant la mention "produit toxique".

Le CRAN n’a-t-il pas mieux à faire que de s’attaquer à un album de 1930 alors qu’il y a mille et une action racistes à dénoncer aujourd’hui, tous les jours en France ? Quel sens cela aurait de mettre un tel avertissement que l’on devrait apposer aussi bien sur les œuvres de Jules Verne, de la Comtesse de Ségur, sur le Robinson Crusoé de Daniel Defoë, voire sur La Bible ?

Il semble bien que les services de communication du CRAN manquent un peu d’imagination. Il faut donc s’attendre à ce type d’action pendant quelques années encore car Hergé n’en a pas fini avec sa "légende noire" : il lui faudra bientôt aussi s’excuser auprès des Juifs pour L’Étoile mystérieuse, des Japonais pour Le Lotus bleu, des Américains pour Tintin en Amérique, des Russes pour Tintin au Pays des Soviets...

Avec pour chacun à la clé une action dans les FNAC avec un sticker dédié, collectors appréciables... Qui a dit que Tintin n’intéressait plus personne ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
10 Messages :
  • "Tintin au Congo", le marronnier du CRAN
    10 décembre 2014 12:56, par Pierre

    Dans l’histoire Tintin au Congo c’est surtout les blancs qui passent pour des "salauds".

    Répondre à ce message

    • Répondu par laurent le 10 décembre 2014 à  22:55 :

      Sérieux, un M. Tin qui s’en prend à Tintin ! Ses vieux auraient dû l’appeler Rémi-Georges.

      Répondre à ce message

  • "Tintin au Congo", le marronnier du CRAN
    12 décembre 2014 00:07

    ca m’étonnerait que des parents donnent encore cela à lire à leurs enfants. C’est tellement ringard et il y a des bd plus intéressantes à leur donner.
    Heureusement, Hergé s’est rattrapé avec "ON a marche sur la lune". Un coup de génie.Ca me console un peu !

    Répondre à ce message

    • Répondu le 12 décembre 2014 à  09:15 :

      et j’ajouterai que non seulement parce que c’est ringard mais idéologiquement je ne l’ai jamais mis dans les mains de mes enfants.On a des valeurs ou on en a pas ; il n’y a pas de milieu.

      Répondre à ce message

    • Répondu par Richard Foin le 12 décembre 2014 à  09:35 :

      Moulinsart & Casterman devraient, pour calmer les mécontents, retirer de la vente la version "moderne" et ne proposer,dans son contexte, que la version du Petit XX°. Car pour moi, la seconde version est pire puisqu’elle ajoute une bonne couche de mercantilisme, pas étrangère à la personnalité de l’auteur.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Oncle Francois le 12 décembre 2014 à  10:59 :

        ou lala, le politiquement correct vous dégouline de la bouche, on dirait de la bâve ; attention à ne pas salir vos belles cravates ! Il me semble que Hergé s’est excusé de ses péchés de jeunesse, puisqu’il était malléable aux idées de la droite de l’époque coloniale et sans complexe (aprés tout, sans l’immense Congo belge, la Belgique serait à peine plus riche que notre Nord-Picardie), donc inutile de venir jouer les moralisateurs indignés ! Hergé n’est pas responsable de la colonisation, point-Barre sans Raymond !

        Répondre à ce message

  • Après "Tintin au Congo", Tintin en Amérique
    17 mars 2015 16:00, par Laurent Colonnier

    La connerie humaine a encore fait un grand pas en avant. Après ceux qui n’ont rien d’autre à faire de leur vie qu’interdire Tintin au Congo, voilà des canadiens qui veulent faire interdire Tintin en Amérique (pour racisme bien-sûr). On attend encore les extraterrestres qui voudront faire interdire Vol 714 pour Sydney.

    http://ici.radio-canada.ca/regions/manitoba/2015/03/16/009-winnipegois-plainte-librairie-chapters-retrait-livre-tinitn-amerique-herge.shtml

    Répondre à ce message

    • Répondu par Michel Dartay le 17 mars 2015 à  17:57 :

      Merci pour l’info. Cela fait partie des limites du "politiquement correct" en vogue aujourd’hui.

      Répondre à ce message

      • Répondu par AntoineL le 19 mars 2015 à  23:42 :

        Pitié... La notion de "politiquement correct" a atteint ses limites il y a déjà bien longtemps. C’est une manière de traiter les problèmes sur le plan du discours, c’est à dire de les évacuer sans les considérer.

        Il me semble à peu près aussi absurde d’attaquer les albums des années 1930-1940 de Hergé parce qu’ils sont bourrés de clichés des années 30-40 (dont certains sont racistes, oui), que de vouloir les défendre coûte que coûte. Libre à chacun de filer à lire un catalogue d’expo coloniale ou Tintin au Congo a ses gosses. Malgré les efforts de ses éditeurs et de des zélotes pour le faire passer pour universel, Tintin est une oeuvre qui appartient à une époque et à un espace. Il n’est donc pas étonnant que certains de ces albums se révèlent moins pertinents avec le temps ou moins bons, au regard des productions suivantes. Voire pas adaptés à une partie du public qu’ils sont en mesure de toucher.

        Répondre à ce message

  • "Tintin au Congo", le marronnier du CRAN
    18 mars 2015 23:28, par Sly

    J’ai personnellement beaucoup ri :

    https://twitter.com/JustAsEasy/status/578242069354930176

    PS : accessoirement ça occuperas le CRAN...

    Répondre à ce message