Tintin et l’alcool, le livre interdit

20 août 1999 2 commentaires
  • Vous ne trouverez pas "Tintin et l'alcool" de Bertrand Boulin en librairie. Sinon, comme moi, sous le comptoir d'un libraire goguenard, trop heureux de pouvoir faire la nique aux censeurs. C'est que ce livre a été saisi à la demande de la société Moulinsart et de la Fondation Hergé.

A le lire, pourtant, on se demande bien ce que les héritiers d’Hergé sont allés faire dans la galère d’un procès et de la surmédiatisation qu’il entraîne inévitablement.  
Sans cela, ce livre ne se serait pas vendu. Aujourd’hui, on se l’arrache en salle de vente à des prix démesurés. Sans aucun rapport avec son véritable intérêt. Mal écrit, mal corrigé, mis en page approximativement, édité avec amateurisme, il n’en possède d’ailleurs pas beaucoup pour les amateurs d’Hergé.

Dura lex...

Dès la mention du copyright, on pouvait deviner que la société Moulinsart, qu’on sait impitoyable, ne pouvait laisser passer ça. Alors que l’essentiel du livre est constitué de coupures d’albums d’Hergé, son nom est absent des crédits, limités à "© Editions Chapitre Douze", Bruxelles-Paris, 1985"

Une incroyable erreur de l’éditeur, sur laquelle les avocats ont dû sauter à pieds joints : si, effectivement, la loi sur le droit d’auteur autorise la citation de courts extraits d’une oeuvre à des fins "historique, scientifique ou polémique", elle impose que soit crédité l’auteur d’origine.


 De même, il est probable que les avocats n’ont pas eu trop de mal à convaincre le juge qu’un livre constitué pour moitié de dessins d’Hergé ne pouvait être considéré comme publiant de "courtes" citations. D’autant plus qu’il est visible qu’une police large de caractères a été choisie pour augmenter artificiellement la proportion du texte par rapport aux dessins.. afin de faire valoir le droit de citation ?

Oui, juridiquement parlant, il y avait matière à se fâcher. De là à faire saisir le livre et à en faire un des collectors les plus coûteux de la Hergémania, il y a un pas qu’il ne fallait pas franchir.
Car ce livre, mal écrit, est d’un intérêt très limité pour les non-alcooliques.


 Alcaul, vou zécrivé sa coman ?

Un exemple de l’écriture de Bertrand Boulin, page 13, dans un court classement des oeuvres accompagné de l’âge d’Hergé (la ponctuation anarchique est de l’auteur) :

"1938 Le sceptre d’Ottokar Hergé a 31 ans. Il faut noter que à cette époque qu’il conçoit Tintin au pays de l’or noir, mais que la guerre éclatant, il ne fut pas achevé. C’est d’ailleurs pourquoi on ne saura jamais comment Haddock entre dans histoire."

Les fautes d’orthographe et coquilles sont nombreuses. Visiblement, aucun correcteur professionnel n’a vu les pages de ce livre. Aucun graphiste ni metteur en page non plus, d’ailleurs. Des blocs de texte succèdent à des blocs d’images collées sans la moindre recherche d’équilibre. Les vignettes des albums ont été découpées n’importe comment, souvent en en amputant le bord, et sans les traiter infographiquement pour rectifier les effets du scan : par transparence, elles laissent apparaître le verso de la page dans de nombreux cas. De l’amateursime, donc. A tous les niveaux.


Un exemple de "mise en page" (sic !)

Herg...hic !...gé est un vis..hiv !...visionnaire, burps !
Bertrand Boulin, ancien alcoolique, a vu l’oeuvre d’Hergé avec le prisme déformant de son obsession. Il voit en Hergé un visionnaire qui "connaissait ou pressentait l’ensemble des grandes questions liées à l’alcoolisme" et qui "pose toutes les questions fondamentales du produit alcool, de l’anéantissement des tribus indiennes aux hallucinations ou rêves éveillés qu’il suscite avec une prodigieuse acuité" (je cite).

Au travers de seize chapitres ("L’alcool frustration", "l’alcool manque", "l’alcool dépendance", etc.), l’auteur fait le parallèle entre diverses scènes de "Tintin" et le comportement de l’alcoolique et de son entourage, cherchant derrière la case les non-dits d’Hergé, les "allégories" qu’il croit y trouver. Et qu’Hergé, probablement, n’a jamais eu l’intention d’y placer. Si, sans doute, le créateur de Tintin avait un côté visionnaire, il n’est pas certain que ce soit au niveau des rapports de l’individu à l’alcool qu’il se situe.

Il est indéniable que l’alcool fait partie intégrante de l’oeuvre d’Hergé et cela a déjà été maintes fois mentionné. Le personnage d’Haddock et très clair à ce sujet et Milou, lui aussi, a un penchant certain pour le whisky Loch Lomond. Mais le sujet, qui pourrait faire l’objet d’un bon article de quelques pages, ne valait pas un développement sur 180 pages (constituées, il est vrai, d’une bonne moitié de reprises de vignettes).

Un live bâclé, donc, dont la valeur de collection exorbitante a comme unique origine son interdiction et sa saisie par la justice. Démonstration, une fois de plus, que la censure est bien la pire des attitudes. Un autre mauvais livre en a profité lui aussi : "Tintin en Suisse". C’était il y a plus de vingt ans et le censeur, cette fois, était Hergé lui-même. Il a permis à ce livre médiocre, en le faisant interdire, de devenir un des titres les plus convoités. C’est bien ce qui est en train d’arriver à "Tintin et l’alcool". On le vend 100.000 FB en salle de vente. Au dos, le prix d’origine est encore mentionné : 195 FF. Cent fois moins.

(par Patrick Albray)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les dessins de cette page sont ©Moulinsart.
Les deux reproductions de pages sont extraites de "Tintin et l’alcool", par Bertrand Boulin, Editions Chapitre Douze

 
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2 Messages :
  • Je vous écris pour dire que je trouve votre critique mal orientée et plutôt sévère !
    Il est vrai que ce livre n’est pas une grande oeuvre, ni littéraire, ni dans la catégorie de la BD et donc du graphisme ; il n’en reste pas moins une très belle expression d’une association qui luttait contre l’alcoolisme (et lutte toujours ?)et qui aurait peut-être pu sensibiliser les alcooliques à leur problème...qui plus est la diffusion devait rester assez restreinte je crois.

    On aurait pu attendre des descendants d’Hergé plus de compréhension et voir, à l’inverse d’une interdiction et censure "###" (inutile), l’apport d’une aide constructive à tout point de vu !

    Pour conclure, on peut constater que ces choix vont à l’encontre de tout esprit artistique...et s’oppose forcement a tout ce qu’Hergé voulait transmettre et aurait pu souhaiter, qui sait ?

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  • > Tintin et l’alcool, le livre interdit
    23 février 2006 10:48, par DIM

    JE POSSEDE UN EXEMPLAIRE DE CE LIVRE ; JE ME POSE LA QUESTION DE LA METTRE EN SALLE DES VENTES. UN TINTINOPHILE AURAIT IL UNE ADRESSE , EN FRANCE UNIQUEMENT ?
    LE FAIT QUE LE LIVRE AIT ETE INTERDIT ET RETIRE DE LA VENTE NE LE REND IL PAS DIFFICILE A VENDRE ?
    MERCI DE VOS REPONSES...

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