Tiphaine Rivière : "On est tous frappés par ce virus de la bêtise..."

7 mars 2019 0 commentaire
  • Ses Carnets de thèse avaient marqué au-delà du petit milieu des doctorants, et le neuvième art attendait au tournant Tiphaine Rivière, qui nous revient avec un nouvel album traitant... de la bêtise. Nous l'avons rencontrée pour qu'elle nous explique la genèse de ce nouveau projet très prometteur.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ? Comment êtes-vous passée d’une carrière universitaire à la rédaction de romans graphiques ?
Pendant ma thèse, un peu par hasard, j’ai commencé à faire une mini BD, dessinée en bonhommes bâtons, pour l’anniversaire d’un ami. J’ai tellement aimé faire ça qu’au final, j’en ai fait 70 pages. C’est la première fois que je ressentais une telle euphorie en faisant quelque chose. En tout cas je n’avais jamais ressenti autant d’enthousiasme pendant ma thèse ! La BD ne ressemble à rien car je ne savais pas dessiner, mais à partir de là j’ai décidé que j’allais essayer d’en faire un métier.
Comme ma thèse n’était pas financée, je gagnais ma vie en étant prompteur chez Canal+ et secrétaire à la Sorbonne. Quitte à n’avoir aucune reconnaissance sociale, aucun débouché professionnel et peu d’argent, je me suis dit qu’au lieu de faire une thèse dans laquelle je sombrais, je pourrais faire de la BD et explorer un nouvel univers.

Tiphaine Rivière : "On est tous frappés par ce virus de la bêtise..."

Alors j’ai abandonné ma thèse et je me suis concentrée sur le dessin. Avec un ami qui voulait apprendre aussi, on se donnait RDV très tôt le matin pour dessiner à une terrasse de café. On dessinait les gens qui passaient pendant une demi-heure, puis on faisait des exercices techniques (type perspectives) d’après un manuel de dessin une demi-heure, puis on recopiait des photos dans des magazines pendant encore une demi-heure. Quand je sortais du travail je m’entrainais encore en recopiant des BD, en bonhommes bâtons et décors géométriques, pour comprendre le découpage et l’utilisation de la perspective que les auteurs faisaient. J’ai ensuite ouvert un blog pour m’entrainer et avoir des retours. Au départ c’était vraiment très laid, mais quand on dessine tout le temps, les progrès sont très visibles.

Votre premier album, Carnets de thèse, racontait le quotidien d’une doctorante et ses galères, à la fois scientifiques, administratives et humaines, en s’inspirant de multiples histoires de doctorants que vous aviez entendues. Comment a-t-il été accueilli au sein de la grande confrérie des doctorants, et plus généralement au sein du milieu des universitaires ? Vous a-t-on reproché votre descriptif très sombre de ce milieu qui pourrait dissuader de futures vocations ?

La Sorbonne Nouvelle, où j’ai fait mes trois ans de thèse, a organisé un immense événement pour la sortie de la BD. Ils ont proposé à tous les doctorants qui avaient fait des projets artistiques de venir les présenter et ont fait venir spécialement un libraire pour que ma première séance de dédicace ait lieu chez eux, dans une salle de réception. Beaucoup de directeurs de thèse de Paris 3 ont assumé qu’ils avaient parfois des comportements comme celui de Karpov et que c’était difficile d’être toujours présent pour leurs doctorants. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres universités, mais à la Sorbonne Nouvelle, les chercheurs ont l’air d’avoir beaucoup d’humour et d’auto-dérision. Contrairement à ce que laisse penser la BD, c’est une communauté que j’aime beaucoup !

De façon générale, j’ai été très surprise qu’autant de doctorants se reconnaissent en Jeanne. Je pensais être un cas isolé, et avoir dessiné un personnage qui cumulait toutes les tares et les échecs. Pour moi, c’était la Mister Bean de la thèse. Et en fait elle s’avère beaucoup plus représentative de ce qu’il se passe à la fac que prévu. Carnets de thèse est dans toutes les bibliothèques universitaires et plein de directeurs la font lire à leurs étudiants au début de leur thèse pour qu’ils évitent les gros écueils de la thèse. Honnêtement pour moi c’est génial, parce que, du coup, elle s’est très bien vendue, alors que je pensais qu’elle toucherait très peu de personnes.

Vous aviez commencé une thèse portant sur la représentation de la bêtise dans Belle du seigneur d’Albert Cohen, que vous n’avez pas achevée. Peut-on considérer cet album comme un aperçu synthétique de quelques-uns des résultats vos recherches, avec notamment une classification que vous proposez des 12 formes de la bêtise ? Constitue-t-il, en un sens, un aboutissement de cette entreprise scientifique ?

En faisant ces recherches, j’ai découvert des théories que j’ignorais, de Robert Musil, Gilles Deleuze, Clément Rosset, Flaubert ou d’autres grands chercheurs de la bêtise, qui m’ont énormément marquée : je me surprends en permanence à agir moi-même d’une façon qu’ils décrivent typiquement comme une forme de bêtise, il ne se passe pas un jour sans qu’une de ces formes n’apparaisse chez moi ou dans mon entourage. Est-ce que les voir permet de les neutraliser ou de les atténuer ? Je ne sais pas. Mais ça me fait profondément rire.

Dans l’Invasion des imbéciles, je ne parle pas vraiment de mes recherches, j’illustre 12 formes de bêtise qui sont, je crois, les plus importantes. Le fait que j’en expose 12 sert les besoins de la narration : quand je lis une histoire, j’aime bien savoir où j’en suis, et du coup dire au lecteur qu’il y en a 12, ça permet de lui donner une idée de ce qui va arriver et de ne pas le laisser avancer dans un trop grand flou.

La vulgarisation scientifique en bande dessinée est actuellement en vogue. Des entreprises comme Sociorama, chez Casterman, ou comme La Petite Bédéthèque des savoirs, au Lombard, proposent ainsi des albums dans lesquels des chercheurs peuvent se mettre en scène ou en tout cas délivrent un récit scientifique directement, comme s’ils faisaient un cours. À l’inverse, vous avez choisi de passer par le biais de la fiction : pourquoi ?

À chaque fois que je lis des ouvrages de vulgarisation en bande dessinée, au début je suis très enthousiaste. Et puis je n’arrive pas à finir, je lâche avant la fin. C’est le cas typiquement avec Economix que j’ai commencé 25 fois, je trouve ça génial, et puis je ne passe pas les 50 premières pages. Le pitch d’Economix, c’est qu’on va pouvoir apprendre l’économie sans effort. Du coup dès que je dois faire un effort, j’arrête, j’ai beaucoup moins d’endurance que si je lis réellement un essai, dans lequel je sais qu’il va falloir me concentrer et surmonter des blocages.

Ce que je décris, c’est mon ressenti personnel, beaucoup de gens autour de moi les lisent avec le plus grand plaisir et très facilement. Mais comme j’ai tendance à penser que ce qui m’arrive arrive sûrement à d’autres aussi, je me suis demandé qu’est-ce qui pourrait s’apparenter à un apprentissage réellement sans douleur. Sociorama et La petite Bédéthèque des savoirs parviennent à faire ça, elles sont denses et très faciles d’accès.

Mais du coup, j’avais envie d’explorer une autre piste. Je me suis dit que j’aimerais qu’on me raconte une histoire qui m’embarque au point que j’oublie totalement qu’elle a été conçue pour incarner des concepts. C’est ce que fait Albert Cohen dans Belle du Seigneur. Ses théories philosophiques sont incarnées par les personnages et Solal les exprime. Mais quand Solal les exprime, c’est parce que son personnage a besoin de le dire, ça n’est jamais plaqué dans l’histoire. Cette fluidité parfaite entre les deux (l’histoire et la théorie), je ne suis pas encore sûre de l’avoir trouvée. Mais j’aimerais réussir à ce que les lecteurs soient embarqués par les trois tomes de l’invasion des imbéciles plus pour l’histoire que pour les 12 formes de bêtise qu’elle permet de comprendre.

On trouve dans votre album à la fois une tendresse pour la bêtise, et notamment pour la futilité, qui permet de créer du lien entre des individus enfonçant ensemble des portes ouvertes et avançant ainsi sans être paralysés par des vérités profondes mais déstabilisantes et complexes à regarder en face, et en même temps une dénonciation de cette futilité, qui s’accompagne d’une incapacité à hiérarchiser entre un discours sur les Birkenstock et une réflexion sur l’extinction prévisible de l’humanité. Cette possibilité de montrer des points de vue radicalement différents, sans trop avoir à les nuancer, est-il l’un des avantages principaux de la narration en bande dessinée par rapport à une production scientifique ?

Oui complètement ! Chaque personnage peut porter une théorie différente, elles peuvent être totalement contradictoires les unes avec les autres et pourtant s’enrichir mutuellement. Le problème de la production scientifique, c’est que les concepts doivent être clairement séparés, puis confrontés les uns avec les autres, tout doit être défini. La fiction permet d’assumer une certaine porosité. Des contours flous. Pour moi, la polyphonie en littérature (le fait de suivre plusieurs personnages à la fois) permet de suivre différentes conceptions d’une même chose sans jamais avoir à les hiérarchiser, en n’ayant pas d’autre but que de se laisser embarquer par chacune d’elles. Je suppose que l’intérêt de la fiction sur ce point, c’est qu’on vit affectivement la théorie qui est exposée, en s’identifiant aux personnages. Qu’on n’est plus là pour la juger, mais pour la ressentir de l’intérieur.

La métaphore graphique est-elle finalement la meilleure manière de transmettre à la fois rapidement et efficacement un message complexe ? Est-ce l’ellipse propre à la bande dessinée et le caractère visuel de l’information qui permettent au lecteur de reconstruire une idée, de se la figurer et ainsi de mieux la comprendre que si elle devait être définie dans sa totalité par le biais de l’écrit ?

Je ne sais pas si le dessin est plus efficace que l’écrit. Le dessin oblige à laisser de côté un certain nombre de nuances pour lesquelles il faudrait trop de planches et trop de personnages différents à explorer. Mais il permet d’en explorer d’autres, et en premier lieu évidemment les nuances qu’autorisent les métaphores. Une métaphore met en lumière des similitudes entre deux situations. Mais elle ne les exprime pas clairement. Elle donne plus une impression qu’une idée. Bill Watterston, dans Calvin et Hobbes, ou Boulet, dans ses Notes, sont très forts pour faire comprendre une situation à coup de métaphores. Leur travail explore génialement bien les possibilités qu’offre la BD : glisser en toute fluidité d’un univers à un autre. Apporter à une situation banale tout l’univers affectif et sensitif d’une situation totalement différente. Mais ça, des auteurs de romans le font aussi. C’est la force de La Recherche du temps perdu de Proust. Il s’exprime beaucoup par métaphores et elles sont très puissantes. Peut-être que le dessin est tout simplement plus accessible, demande moins d’effort au lecteur ? Ces procédés sont de plus en plus utilisés sur Internet par les youtubeurs aussi.

Le Seuil est avant tout une maison d’édition en sciences humaines, qui publie très peu d’albums de bande dessinée, et ces derniers sont en général de la pure vulgarisation, comme par exemple l’Histoire dessinée de la Guerre d’Algérie. Pourquoi avoir choisi cet éditeur et comment se passe cette collaboration ?

Bruno Auerbach, qui est éditeur au Seuil, m’a appelée à l’époque où je faisais mon blog, pour me proposer de faire une BD sur la thèse. Lui-même n’avait pas pensé spécialement faire une BD. Il pensait faire quelque chose sur la thèse, après avoir vu qu’il y avait 70.000 thésards en France. Il s’est dit qu’il y avait un marché. En regardant qui écrivait sur le sujet sur Internet, il est tombé sur mon blog et m’a contactée. J’avais tellement envie de faire de la BD à l’époque, que je lui ai dit qu’il fallait absolument qu’il me confie le projet, que je travaillerai jour et nuit pour faire cette BD. J’ai accepté de travailler quasiment à mes frais (5000 euros d’avances, 2500 au début, 2500 à la fin). Mais aucun vrai éditeur de BD ne m’aurait confié ce projet, vu mon dessin au moment de la signature du contrat. Le Seuil était beaucoup moins concentré sur l’univers graphique que les autres éditeurs. Ils m’ont donné carte blanche.

Le problème d’être au Seuil, c’est qu’ils ne sont pas dans le réseau BD. Donc aucune pub sur des sites de BD, aucune présence dans les salons, et un grand nombre de librairies spécialisées BD auxquels ils ne l’envoient pas. Mais l’avantage, c’est que quand ils envoient ma BD aux journalistes, ils reçoivent des essais de socio très exigeants, des pavés de 1000 pages, et… ma BD, en couleur. Je crois que Carnets de thèse, noyée dans 20 BD d’un gros éditeur serait passée totalement inaperçue.

Parler de la bêtise des autres, c’est prendre le risque de la figure surplombante jugeant avec cynisme. Comment avez-vous réussi à échapper à ce risque ? Par le biais de l’humour ?

Oui c’est un gros problème. L’humour oui, j’espère, permet d’éviter cet écueil, et aussi le fait peut-être, que le personnage qui expose les théories, Yvonne Letigre, est bourrée de défauts : elle est menteuse, égocentrique, arriviste, manipulatrice, mais tellement énergique que normalement on ne peut pas s’empêcher d’être embarquée par elle. Personnellement, quand je suis ce genre de personnages (par exemple le héros de Malaterre me fait cet effet-là), je n’ai plus l’impression qu’il y a des jugements sur le bien et le mal, il n’y a plus vraiment de morale, ce qui me touche, c’est la vie, l’énergie, l’humour, le fait de bouger les limites. On est tous frappés par ce virus de la bêtise, nos cerveaux sont empêchés de fonctionner par lui, il est protéiforme et tentaculaire, et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

Dans Carnets de thèse comme dans L’Invasion des imbéciles, vous intégrez des éléments de votre vie personnelle, sans pour autant proposer un album clairement autobiographique. Envisagez-vous d’écrire un jour un album à la première personne du singulier ?

Non, je ne pense pas ! Je préfère pouvoir raconter n’importe quoi. Mais surtout je serais terriblement gênée de parler de gens qui existent réellement. J’aurais peur de leur faire de la peine si je ne les décris pas comme des héros, et ils seraient tous tout lisses !

Votre dessin fait désormais plutôt penser à Sfar ou à Sempé qu’à Pénélope Bagieu. Pouvez-vous nous décrire votre méthode de travail ? D’un point de vue graphique, celle-ci a-t-elle changé depuis votre premier album ?

Le blog de Pénélope Bagieu m’a énormément influencée. Les poses de ses personnages, leurs expressions, sont très justes et très modernes. Peu de dessinateurs, à part Bill Watterson, Boulet, ou Aude Picault sont aussi attentifs à ces détails. Je travaille devant un miroir et je vérifie toutes les expressions ou les poses que je dessine. Quand un personnage a une corpulence trop éloignée de la mienne, je fais des tests en demandant à des gens autour de moi de poser et je prends des photos.

Pour les décors, je prends des photos de pleins d’angles différents de l’endroit que je veux dessiner, et ensuite je les recopie, en prenant les plans qui me paraissent les plus adéquats. J’aime bien les plans un peu caricaturaux, vus de tout en haut ou vus de tout en bas, qu’on a très peu l’habitude de voir dans la vraie vie et qui correspondraient plus à ce que voient Yvonne et Opiou. Je suis meilleure en dessin maintenant, mais bon, ce que j’arrive à dessiner est toujours très loin de ce que j’avais en tête.

Pour l’univers des extraterrestres, ça a été très difficile pour moi parce que je ne sais pas assez bien dessiner pour inventer totalement un monde. Au final, j’ai contourné la difficulté en imaginant un univers fait de formes géométriques, faciles à décliner, et non soumises à la gravitation. Je suis contente du résultat !
J’aimerais beaucoup arriver à avoir un dessin aérien comme Sfar ou Sempé. Je trouve que leur ligne est très élégante, un jour j’espère pouvoir dessiner comme ça.

Votre album s’arrête en plein milieu du récit, presqu’en plein milieu d’une phrase, ce qui appelle une suite rapide. Quel est votre calendrier pour la suite de l’aventure et combien d’albums prévoyez-vous pour celle-ci ?

Il y en aura trois, chacun à un an d’intervalle en janvier. Donc le 2e sortira en janvier l’année prochaine.


Avez-vous d’autres projets d’albums de pure fiction distincts de votre passé de chercheuse ? Envisagez-vous de collaborer avec des dessinateurs ou des scénaristes dans le futur ?

Oui, il y en a beaucoup, j’ai hâte de pouvoir les faire !

Je n’envisage pas de collaborer avec des scénaristes, parce que ce qui m’intéresse c’est le scénario. Mais avec des dessinateurs, ce serait génial. Je me sens très limitée en dessin, c’est très frustrant !

(par Tristan MARTINE)

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