Tome & Hardy : "Nous entraînons le lecteur dans un univers qui est à l’opposé de ses repères"

15 juin 2005 1 commentaire
  • On ne présente plus {{Philippe Tome}} ({le Petit Spirou, Soda, Berceuse Assassine}) et {{Marc Hardy}} ({Pierre Tombal, Lolo & Sucette}). Ces deux auteurs sont habitués à réaliser des best-sellers. Pourtant, Ils ont pris un risque commercial et artistique en réalisant {Fille de Reptile}, le premier tome de {[FeuX->2359]}, une série atypique qui est à la croisée entre la bande dessinée européenne, les comics et les mangas. Ils nous entraînent dans un monde peuplé de dinosaures civilisés.

Vos séries respectives sont publiées chez le même éditeur, Dupuis. Comment est née votre rencontre professionnelle ?

Hardy : Nous avions envie de travailler ensemble depuis une dizaine d’année. Mais nous étions tous les deux très accaparés par notre travail et n’avions pas le temps de nous atteler à d’autres projets. En 1999, nous nous sommes revus et avons discuté plus sérieusement de nos envies. Nous avons tout de suite trouvé un terrain d’entente.

Aviez-vous dès le départ envie de réaliser une histoire au rythme narratif rapide, à la croisée de la bande dessinée franco-belge, des mangas et des comics ?

Hardy : Philippe Tome avait cette optique. J’ai été un peu surpris par cette démarche : les albums devaient faire un minimum de quatre-vingt pages. Financièrement, cela m’intéressait moins car j’ai six enfants à nourrir ! Et puis, en y réfléchissant, je me suis aperçu que c’était une occasion unique de dessiner un autre type de bande dessinée. J’ai rapidement été enthousiasmé par cette idée.

Tome & Hardy : "Nous entraînons le lecteur dans un univers qui est à l'opposé de ses repères"

FeuX est une série très différente de votre production actuelle...

Tome : Quel aurait été l’intérêt de travailler ensemble si cela n’avait pas été le cas ? Si un scénariste traite le même sujet sur différentes séries, il finit inévitablement par parodier son propre travail ! J’essaie d’écrire des histoires différentes pour chacun des auteurs avec lesquels je collabore. Je suis heureux d’être le scénariste du Petit Spirou, de FeuX, et de Berceuse Assassine.

C’est une manière de sortir de l’image « scénariste de BD grand public » que vous avez, suite au succès du Petit Spirou...

Tome : L’étendue du public du Petit Spirou ne me dérange pas. C’est plutôt une forme de reconnaissance ! Mais c’est vrai qu’à une certaine époque, lorsque je travaillais sur Spirou et Fantasio, je ne voulais pas que cette étiquette me colle à la peau.

De toute manière, les gens font toujours référence à l’œuvre qui est la plus connue. Le succès du Petit Spirou fut considéré, à un moment, comme exceptionnel ! C’est donc normal que les gens associent mon nom à ce personnage. Mais je suis tout aussi heureux d’avoir publié des BD qui ne se sont vendues qu’à cinq mille exemplaires !

Le succès du Petit Spirou n’était pas gagné d’avance. Nous avons dû nous battre pour imposer l’idée à notre éditeur et pour que le tirage du premier album soit relativement important !

On vous sent ouvert à un autre type de bande dessinée.

Hardy : Tout à fait. La bande dessinée évolue, au même titre que d’autres arts. Il y a cinquante ans, lorsqu’un réalisateur filmait un oiseau, il employait un cadrage simple où l’on voyait l’oiseau s’envoler. Aujourd’hui, on arrive à immiscer une caméra au milieu d’une migration d’oies sauvages ! Cet exemple peut paraître anodin, mais on doit tenir compte de cela, et donc faire évoluer la narration. La bande dessinée franco-belge reste relativement classique et bêtement réaliste. La plupart des dessinateurs se réfèrent à des clichés qui existent depuis des années.

Je voulais faire d’autres choses. Je n’aurais pas pu les faire dans Pierre Tombal, car même si le trait évolue d’album en album, on ne peut pas le chambouler ; le lecteur se perdrait.

Etiez-vous impliqué dans la création de la collection Cosmo ?

Hardy : Non, pas du tout. Nous avons présenté notre projet au bon moment. À vrai dire, je venais de subir une expérience désastreuse avec la publication de Lolo & Sucette (scénario de Yann) dans la collection Humour Libre des éditions Dupuis. Nous n’avions le contrôle sur rien. Dupuis nous imposait la maquette de couverture : un minuscule dessin au centre d’un large espace coloré. J’ai même freiné le lancement de cette série, tellement j’en étais retourné ! Finalement, j’ai cédé car l’éditeur avait racheté les droits de Lolo & Sucette à Glénat et je voulais quand même voir publier l’album inédit que j’avais dessiné. Mais le temps m’a donné raison : Dupuis est revenu ensuite à des couvertures plus traditionnelles pour ce label. Après cette expérience, je n’ai plus voulu être « prisonnier » d’une collection !

Chez Dargaud, même si la griffe de la collection Cosmo est bien visible, nous ne sommes soumis à aucun impératif !

Ce premier album fait office d’introduction.

Tome : Nous voulions entraîner le lecteur dans un univers qui est fondamentalement différent de ce qu’il a appris dans les livres d’histoire. Les dinosaures vivent en communauté, sont évolués, et ont un culte. Ces éléments sont en totale contradiction avec le monde tel que nous le connaissons. Cet album présente un univers particulier et est fait pour susciter une seule envie chez le lecteur : celle d’en découvrir davantage ! J’espère que nous aurons intéressé notre lectorat et qu’il nous suivra dans les quinze prochains albums. Le premier cycle tiendra en quatre tomes.

Ce type de narration vous permet également une plus grande liberté graphique que Pierre Tombal.

Hardy : Pierre Tombal est une série à gags et possède ses repères. La liberté, en bande dessinée, c’est de raconter une histoire. Il est hors de question de faire un beau dessin gratuitement, sans que le scénario ne le demande. Un dessinateur se doit d’être au service de la narration. J’ai beaucoup de plaisir à dessiner FeuX et Pierre Tombal. Mais c’est vrai que je peux m’éclater dans cette série en dessinant des plus grandes cases.

N’est-ce pas lassant de dessiner Pierre Tombal ?

Hardy : Pas du tout ! Raoul Cauvin parvient encore à me surprendre alors que le sujet est difficile à aborder. Le personnage de la mort prend de plus en plus d’importance.

Philippe Tome, dans Berceuse Assassine, vous traitiez d’une même histoire au travers le regard de personnages différents. Ce type d’écriture n’avait jusque-là pas encore été tellement utilisé en bande dessinée franco-belge.

Tome : C’est un procédé connu des gens qui s’intéressent au scénario. On l’appelle « Rashomon », en référence au film d’Akira Kurosawa (1951). A ma connaissance, même au cinéma, on ne l’a exploité qu’a de rares exceptions sur tout un film.

J’avais initialement un sujet : les tourments d’un être qui se sent légitimé à assassiner sa femme. Je me suis rendu compte que j’aboutirais à une histoire dense et amusante, mais caricaturale. Je craignais d’être mal compris, et ai donc opté pour un second point de vue. Le regard de Martha dans le second récit crée une sorte d’équilibre, si tant est que cette notion ait du sens dans l’horreur.

L’éditeur avait annoncé trois titres dès la publication du premier album. Je comptais donc sur la curiosité de ceux qui avaient saisi la logique de cette sorte de parabole sur la haine ordinaire et cherchaient à deviner l’identité et le but du troisième larron.

Le tueur était en quelque sorte une victime.

Tome : Tout à fait ! L’idée était -entre autres- de « victimiser » suffisamment le criminel pour entraîner le lecteur à adhérer malgré lui à son atroce projet et démontrer ensuite qu’en ne distillant qu’une part seulement des informations, il était possible de faire d’un bourreau une victime et inversement. La manipulation de l’information a atteint un tel niveau de banalité aujourd’hui que je croyais que la plupart des lecteurs s’apercevraient rapidement que j’enfonçais une porte sacrément ouverte. Ce ne fut pas le cas !

Vous publiez ce mois-ci un nouvel album de Soda, intitulée « Code Apocalypse ». Quelle en est la trame ?

Tome : Le passé et les enquêtes réalisées par Soda attirent l’attention d’une agence spéciale couverte par l’administration et spécialisée dans la suppression de personnalités jugées dangereuses. On va ainsi contraindre David à devenir un tueur patenté.

Pouvez-vous nous présenter votre prochain projet, RageS, à paraître dans la collection Cosmo ?

Tome : Dan Verlinden m’a toujours épaté par son talent. Je suis heureux de lui écrire cette histoire. Il s’agit d’une saga amoureuse dans un univers futuriste exclusivement peuplé d’animaux. Un couple de pandas vit dans un pays divisé par un mur supposé infranchissable. Au Nord domine l’oppression, tandis qu’au Sud est censée rêgner la liberté. Les deux héros tentent, malgré les risques, de fuir ensemble au Sud mais ils sont interceptés. Lui se sacrifie pour qu’Elle puisse franchir la frontière. L’histoire commence alors qu’il s’échappe pour tenir sa promesse de "la" rejoindre... Au Sud pourtant les épreuves l’attendent...

(par Nicolas Anspach)

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Le site officiel de Marc Hardy.

Les images sont (c) Tome, Hardy & Dargaud.
La photo des auteurs est (c) Nicolas Anspach.

 
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