Tomi Ungerer, disparition d’un grand du dessin

11 février 2019 1 commentaire
  • Les arts graphiques et la littérature jeunesse sont endeuillés : Tomi Ungerer, artiste français né en Alsace mais à la carrière internationale, est décédé ce samedi 9 février. Il a marqué la seconde moitié du XXe siècle par son regard lucide sur notre monde, qu'il a su transcrire et interpréter en s'adressant aux enfants comme aux adultes. Sa disparition n'est pas une surprise - il avait 87 ans - mais laisse un grand vide.

« Moi, personnellement, ce qui me dérange dans la bande dessinée, c’est d’avoir de tels talents de dessinateurs et que l’image soit "bousillée" par le ballon, avec le texte dedans. Quand je vois ces grands artistes, supérieurs à tout ce que je fais, dans la bande dessinée française, je voudrais que chaque dessin soit en pleine page, et sans ce sacré ballon qui vienne se promener pour me gâcher tout le truc au niveau graphique ! »

Tomi Ungerer était capable d’avis très tranchés, comme il l’avait prouvé lors d’un entretien pour ActuaBD réalisé par Florian Rubis en 2009. Ce n’était cependant pas des opinions à l’emporte-pièce. Même une assertion pleine de malice avait chez lui un fond de vérité et était le résultat d’une réflexion personnelle. Humour, attention à l’autre, recul sur sa vie et sa pratique artistique, engagement humaniste : ce sont quelques-uns des traits de Tomi Ungerer, qui en ont fait outre un artiste reconnu internationalement, une personnalité admirée.

De l’Alsace à l’Irlande via New York

Tomi Ungerer, disparition d'un grand du dessin
In Extremis © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018

Né en 1931 à Strasbourg, Ungerer reste marqué toute sa vie par sa jeunesse alsacienne. La Seconde Guerre mondiale est le terreau de son œuvre, de son caractère, de ses choix. La demeure et l’entreprise familiales sont réquisitionnées par les Allemands alors que l’Alsace est annexée par le IIIe Reich. Il apprend des chants nazis à l’école et doit dessiner un juif comme premier devoir à faire à la maison. Mais sa mère continue de lui parler français malgré l’interdiction et lui s’amuse à dessiner l’occupant, Hitler en tête, pour s’en moquer.

La fin de la guerre ne signifie pas l’apaisement. De nouveau française, l’Alsace doit s’adapter et c’est l’alsacien qui est interdit à l’école. Les études secondaires d’Ungerer ne sont pas une réussite, mais il trouve un autre moyen de se créer sa propre culture : le voyage. D’abord en France puis en direction du Cap Nord, en Algérie sous l’uniforme français et dans toute l’Europe pendant les années 1950, il parcourt le monde avec pour bagage sa débrouillardise.

Black Power/White Power © Tomi Ungerer / Musées de Strasbourg / Diogenes Verlag AG Zürich 1967

La légende - en est-ce une ? - veut qu’il arrive à New York, en 1956, avec soixante dollars en poche et un carton plein de dessins. Il s’y installe pour quelques années d’un succès fulgurant mais pas sans anicroche, son travail n’étant pas des plus consensuels. Il dessine pour les journaux et revues de référence, publie quatre-vingt livres pour enfants et réalise des affiches à la réputation mondiale. Ainsi, son affiche contre la ségrégation raciale Black Power/White Power est devenue une véritable icone.

Après quelques années au Canada, il s’installe en Irlande, pays d’origine de sa compagne Yvonne. Il continue cependant de voyage et n’oublie pas son Alsace natale. Il fait en effet don de dessins et de jouets à la ville de Strasbourg dès 1975 et promeut la langue et l’identité alsaciennes, tout en défendant la construction européenne et la coopération franco-allemande. C’est à Cork qu’il décède le 9 février 2019, quelques semaines après s’être rendu à Paris pour l’exposition que la Galerie Martel lui consacrait.

Tout au long de sa carrière, Tomi Ungerer varie les thèmes et les tons : en parallèle de la littérature jeunesse, il crée des dessins satiriques et d’autres érotiques. Auteur de nombreux livres, il ne délaisse jamais l’illustration pure. Trente à quarante mille dessins sont de sa main. Difficile de résumer un œuvre d’une telle ampleur !

Un auteur pédagogue

Otto, autobiographie d’un ours en peluche © Tomi Ungerer / L’Ecole des Loisisrs 1999

Pédagogue ? Ce qualificatif n’aurait pas manqué de faire rire ce grand provocateur. Et pourtant, Tomi Ungerer est certainement davantage présent dans les bibliothèques de classe que beaucoup d’autres auteurs recommandables. Il n’y a guère d’élèves dont le parcours n’ait pas croisé Jean de la lune (1966) ou Otto, autobiographie d’un ours en peluche (1999). Cet homme-là a sans doute plus fait pour la lecture, le plaisir des mots et des images que bien des méthodes pédagogiques.

Allumette © Tomi Ungerer / L’Ecole des Loisirs 1974

Les Trois Brigands (1961) ou Allumette (1974) ont davantage fait pour la tolérance, le respect de l’autre que bien des leçons de morale civique. Ungerer pensait que l’on pouvait tout aborder avec les enfants : question de forme, question de style aussi sans doute. Il l’avait démontré avec brio en ne s’interdisant aucun sujet, fusse-t-il difficile voire traumatisant.

Cet autodidacte terriblement doué s’autorise tout. La diversité de sa production qui, bien entendu, ne se limite pas au public scolaire ou aux enfants témoigne de cette capacité à embrasser tous les sujets. Rare artiste à posséder un musée dédié à son œuvre de son vivant à Strasbourg, Tomi Ungerer fait partie de ces auteurs qui ont contribué à faire découvrir les ressources et les possibilités offertes par la littérature jeunesse, une démarche pourtant pas toujours évidente, ce genre restant encore aujourd’hui sous la surveillance de groupes de pression qui n’hésitent pas à s’ériger en censeurs ou gardiens des bonnes mœurs. Nul doute que cela doit bien faire rigoler le père du Géant de Zéralda (1967) !

Le Géant de Zeralda © Tomi Ungerer / L’Ecole des Loisirs 1971

Un dessinateur satirique

The Party © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018

Le regard acéré, lucide, sans concession de Tomi Ungerer lui a permis de dessiner des satires féroces de ses contemporains. La société nord-américaine était l’une de ses cibles privilégiées. Il sait pointer les absurdités de la comédie humaine et mettre en lumière les petits travers et gros défauts des gens de pouvoir comme des sans-grades.

Il y eut notamment The Underground Sketchbook en 1964 (Pensées secrètes, Les Cahiers Dessinés, 2016) ou encore The Party en 1966 (Les Cahiers Dessinés, 2018). Ces ouvrages rendent compte non seulement de la difficulté des relations interpersonnelles et de la vacuité des mondanités, mais révèlent aussi les angoisses du dessinateur. La mécanisation, l’industrialisation et la déshumanisation comme corollaire sont des questions existentielles qui n’empêchent pas de se moquer de l’hypocrisie et des faux-semblants.

The Party © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018

Préférant souvent le trait à la plume, parfois rehaussé d’aplats noirs ou de couleurs, Ungerer dessine avec précision des situations à la fois risibles et pitoyables. Ses lignes exagèrent, se font presque fantastiques à force de caricature, mais laissent une durable impression de réel. Recourant au grotesque voire au pathétique, il reste pourtant tranchant. Cela lui valut quelques inimitiés : la première édition de The Party, par exemple, finit directement au pilon.

Héritier de Gustave Doré et Honoré Daumier, de Georges Grosz et Otto Dix, Tomi Ungerer reconnaissait surtout l’influence de Saul Steinberg. Ils ont en commun un graphisme simple mais expressif, qui n’empêche pas quelques envolées. Ils partagent également un grand sens de l’observation et une fine connaissance de leur société. Mais Ungerer se démarque par des satires sans indulgence, presque sarcastiques, d’autant plus dures que leurs modèles perdent en humanité.

The Party © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018

Un artiste « engagé »

In Extremis © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018

Si nous pouvons qualifier Tomi Ungerer d’artiste « engagé », ce n’est pas pour quelques broutilles. Très tôt, il prend clairement position dans ses dessins. Il se fait remarquer, aux États-Unis, pour sa participation à des campagnes d’affichage percutantes. Qu’il s’agisse de la Guerre du Vietnam, de l’armement atomique, de l’environnement, des relations franco-allemandes ou de la Révolution française et de la République, ses œuvres traduisent une pensée profondément humaniste et libertaire.

In Extremis © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018

Le recueil In Extremis (Les Cahiers Dessinés, 2018) donne un bon aperçu de ses dessins politiques. Les images sont directes. Ses affiches contre la Guerre du Vietnam furent d’ailleurs refusées par l’Université de Columbia, sans doute estimées trop violentes et provocatrices. L’une de ses grandes détestations est la folie atomique. Il signe ainsi l’affiche de Dr. Strangelove (Stanley Kubrick, 1964) et compose des dizaines de dessins où la bombe est à la fois un objet de vanité ridicule et un symbole de mort.

À la plume ou au pinceau, il n’a de cesse de dénoncer les injustices. Mais s’il représente la sexualité et la violence très crûment, il sait aussi jouer de subtilité pour provoquer l’émotion. Ses illustrations de Yossel Rakover s’adresse à Dieu (1946), livre de Zvi Kolitz sur le Ghetto de Varsovie, sont toutes de retenue et de respect. Ses dessins, finalement, cachent une certaine tristesse, celle de voir les hommes incapables de vivre mieux, et une dignité, celle qui pousse à se révolter malgré tout.

In Extremis © Tomi Ungerer / Les Cahiers Dessinés 2018
Tomi Ungerer forever © Tomi Ungerer / Les Arènes 2016

Certes, Ungerer n’a pas produit d’album de bande dessinée au sens classique de l’expression. Mais il était proche de cet art par l’esprit, la technique et une certaine manière de voir le monde à travers ses dessins. Pour s’en convaincre, il suffit de revoir toutes les contributions réalisées par ses confrères pour ses quatre-vingt ans, présentés à Strasbourg et réunis dans un ouvrage paru il y a quelques années aux Arènes, Tomi Ungerer Forever.

« Entre le bien et le mal, il y a quelque chose qui est bien plus intéressant : c’est le No Man’s Land entre le bien et le mal ! Où le bien apprend à rigoler avec le mal et où le mal apprend un petit peu à s’améliorer… », nous disait-il en 2009. Aussi grand par la taille que par le talent, le dessinateur alsacien restera parmi l’un des plus fameux illustrateurs de notre époque, et un artiste au-dessus de la mêlée.

Le Nuage bleu © Tomi Ungerer / Musées de la Ville de Strasbourg / Diogenes Verlag AG Zürich 2000

(par Frédéric HOJLO)

(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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In Extremis - Par Tomi Ungerer - Les Cahiers Dessinés - avant-propos de Thérèse Willer - 17,5 x 23,5 cm - 2018 pages noir & blanc et couleurs - couverture cartonnée - parution le 8 novembre 2018.

The Party - Par Tomi Ungerer - Les Cahiers Dessinés - avant-propos de Thérèse Willer - traduit de l’anglais par Aurélie Roche - 1ère édition : Paragraphics Books, Grossmann Publishers, New York, 1966 - 22 x 28 cm - 128 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 8 novembre 2018.

Consulter le site officiel consacré à Tomi Ungerer (en anglais) & lire un entretien sur The Comics Journal (en anglais, propos recueillis par Gary Groth).

Lire également sur ActuaBD :
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Merci à Stéphane Beaujean pour le portrait photographique de Tomi Ungerer.

 
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1 Message :
  • Tomi Ungerer, disparition d’un grand du dessin
    11 février 11:58, par Philippe Wurm

    J’ai adoré le travail de ce géant du dessin dont j’avais vu l’expo rétrospective à Paris en 1981.
    Dans une interview télévisée de l’époque il avait parlé de "Zeichnen durch disziplin" et ça m’est resté d’autant plus fort qu’il semblait dessiner avec son regard sarcastique fait de liberté et de spontanéité !
    Prochainement Blutch va être exposé dans le Musée Ungerer à Strasbourg... L’Alsace est sauvée.

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