Toshio Saeki, héros et gourou de l’ero guro

10 août 2019 0 commentaire
  • Cornélius poursuit sa politique d'édition patrimoniale avec un second ouvrage de l'un des maître de l'ero guro, Toshio Saeki. Livre le plus célèbre de cet artiste qui a marqué le genre érotico-grotesque, il nous ouvre les portes de l'inconscient et de l'imagination de son auteur et de son pays, le Japon, en nous donnant à voir des dessins aussi fins et précis que troublants.

Après Sarkozy-Kadhafi : des billets et des bombes, Roucou d’Alberto Montt et Lettres d’amours infinies de Thomas Gosselin, nous poursuivons notre mini-série des rattrapages de l’été avec Red Box de Toshio Saeki, paru au début du printemps chez Cornélius. Second ouvrage chez cet éditeur de l’un des maîtres de l’ero guro, genre artistique et littéraire comme seul le Japon sait en inventer, Red Box permet d’entrer de plain-pied dans un univers dérangeant entre horreur, érotisme et humour.

Toshio Saeki est une référence dans le domaine de l’ero-guro, que nous pouvons traduire par « scènes érotico-grotesques ». Il a d’abord travaillé pour la publicité à Osaka, avant de s’installer à Tokyo et de rechercher sa véritable voie. Pour cela et pour gagner sa vie, il dessine dans la revue érotique SM et commence à publier des livres dès 1970, alors qu’il n’a que vingt-cinq ans. Ses thèmes de prédilections sont déjà présents, mêlant des visions de cauchemar aux images japonaises traditionnelles.

Toshio Saeki, héros et gourou de l'ero guro
Rêve écarlate © Toshio Saeki / Cornélius 2016

C’est le début d’une longue et riche carrière, qui n’est pas terminée puisqu’il a lui-même contribué à l’édition française de Red Box, réalisée entièrement à partir des originaux, en revoyant les couleurs et en traçant un nouveau kanji pour le titre de l’ouvrage [1]. Toshio Saeki a publié une vingtaine de livres et participé à une quarantaine d’expositions au Japon, aux États-Unis, en France et à Taiwan notamment. Il devient rapidement populaire au Japon puis est connu en France grâce au travail de Romain Slocombe pour Albin Michel qui publie Japon intime en 1990. Cornélius reprend le flambeau en 2016 avec Rêve écarlate [2].

Si, après avoir quitté SM à la fin des années 1980, Toshio Saeki s’est mis à l’écart de l’ébullition tokyoïte, il ne s’est pas complètement coupé du monde. Le rythme de ses publications s’est en effet accéléré dans les années 1990 et 2000, ainsi que celui de ses expositions individuelles. Sa renommée dans l’ero guro est dorénavant indubitable et le place dans le lignée Suehiro Maruo et Hideshi Hino.

Red Box page 17 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 21 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 29 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 39 © Toshio Saeki / Cornélius 2019

Red Box (Akai Hako) a une histoire particulière, qui a très probablement influencé sa réalisation. Haga Shoten, éditeur de Toshio Saeki au début des années 1970, lui donne toute latitude pour réaliser un livre. Le dessinateur s’y attaque en 1972, alors que son épouse est poursuivie par un maniaque qui les menace avec une pression croissante. Le couple en vient même à se cacher dans un hôtel, l’un des ces lieux fréquentés par les amants japonais souhaitant la discrétion. C’est là que Toshio Saeki dessine Red Box, en l’espace de deux mois. Cette ambiance angoissante, qui se termine par un dramatique climax lors duquel le harceleur tente de tuer la femme de Saeki avant de se suicider, irrigue le livre.

La fabrication artisanale soignée du livre choisie alors par l’éditeur met certes en valeur les dessins de Saeki, mais renchérit son coût. Cela ne l’empêche pourtant pas de devenir rapidement culte au Japon. John Lennon et Yoko Ono choisirent même l’un de ses dessins pour accompagner leur album Sometimes in New York City (1972) : une anecdote qui révèle l’impact des images de Toshio Saeki. Il faut cependant attendre 2007 pour qu’une nouvelle édition voit le jour au Japon et 2019 en France. La Galerie Arts Factory a pour cette occasion organisée une exposition, en mars et avril de cette année, rassemblant des dessins originaux, des sérigraphies et des estampes.

Red Box page 59 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 61 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 63 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 73 © Toshio Saeki / Cornélius 2019
Red Box page 85 © Toshio Saeki / Cornélius 2019

Il suffit de feuilleter Red Box pour comprendre l’engouement qu’il a pu provoquer. Une observation attentive renforce les premières impressions. Les grands dessins de Toshio Saeki entraînent interrogation, attirance et malaise, dans le même mouvement. Les scènes représentées n’ont rien de réaliste mais donne une impression de possible : comme dans un mauvais rêve. Elles font se côtoyer et interagir des figures banales ou traditionnelles du Japon et des créatures fantastiques, grimaçantes et inquiétantes. Les situations sont parfois scabreuses, toujours étranges.

Outre les personnages et les ambiances, l’étrangeté réside également dans le style de Toshio Saeki. Il emploie une ligne claire et des aplats de couleurs d’une simplicité contrastant vivement avec l’ero guro qu’il cultive. Il mélange une finesse de représentation et la précision de certains détails à des décors presque abstraits voire inexistants. Tout - sujet et graphisme - contribue donc à semer le trouble, faisant osciller la raison : nous savons que ce n’est pas réel, mais un doute subsiste.

En accord avec la législation japonaise, Toshio Saeki ne représente jamais les sexes de ses personnages. La plupart des scènes n’en sont pas moins explicites, mais il évite ainsi la pornographie tout en inventant d’ingénieuses solutions pour faire passer un érotisme qui n’est pas de pacotille. La contrainte sociale et l’imagination de l’artiste s’associent dans ce cas pour créer des images apparemment absurdes, mais qui finalement reflètent une partie des fantasmes de leur auteur et de son pays, voire au-delà.

Eros et Thanatos sont, nous le savons depuis les Grecs anciens, intimement liés. Toshio Saeki et l’ero guro le confirment.

Rencontre avec Toshio Saeki dans l’émission Tracks de la chaîne Arte en 2016 :

(par Frédéric HOJLO)

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Red Box - Par Toshio Seaki - Cornélius - préface (français / anglais / japonais) de Jean-Louis Gauthey - collection Lucette - 30 x 20,1 cm - 104 pages couleurs - couverture cartonnée & toilée avec marquage à chaud - parution le 28 mars 2019.

Lire la préface de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

[1Ces informations, ainsi que d’autres qui suivront, sont tirées de la préface rédigée par Jean-Louis Gauthey.

[2Collection Pierre, 17 x 25 cm, 192 pages couleurs, parution le 11 février 2016.

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