Tout Hugo Pratt sous le pavillon de Casterman

26 novembre 2012 2 commentaires
  • C'est un rituel devenu bien agréable que d'éplucher les nouvelles sorties conjointes de la Cong, la société qui gère les droits d'Hugo Pratt, et de Casterman, qui contribuent de mettre en avant les bandes connues et moins connues du créateur de Corto Maltese. Petit tour d'horizon des "'inédits" et autres rééditions améliorées qui nous sont présentées en cette fin d'année.

Si vous êtes encore novice dans l’œuvre majeure d’Hugo Pratt, prenez le temps de lire les multiples articles publiés sur ce site, dont les principaux sont référencés ci-dessous. Dix-sept années après son décès, ses albums continuent à marquer l’actualité de la librairie, que ce soit par son empreinte indélébile dans l’histoire du 9e art, ou au travers de son influence directe ou indirecte.

Une biographie extensible

Tout Hugo Pratt sous le pavillon de Casterman
Presque devenu un incontournable, le calendrier des illustrations de Pratt

Lorsqu’on évoque Hugo Pratt, la légende rejoint très vite la biographie. En effet, quand Dominique Petitfaux parvient à contacter l’auteur pour la première fois, le papa de Corto le soumet à une étrange épreuve : il lui demande de rapporter des originaux à son éditeur. Mis en confiance lorsque les planches arrivent à bon port, il se prête alors volontiers à son déluge de questions. Dominique Petitfaux devint dès lors un de ses interlocuteurs privilégiés pendant les dernières années de sa vie. Le maître aimait jouer avec ses visiteurs, et il était sans doute parfois difficile pour eux de faire la part du vrai et du faux, entre son imaginaire et ses diverses réalités. De l’autre côté de Corto fut un des premiers ouvrages de référence à décrypter ses mystères.

Paru initialement en 1990, la quatrième réédition de cet ouvrage-clé permet davantage encore d’approfondir le mythe du coureur des 7 mers : non, Corto n’est pas mort pendant la guerre d’Espagne, mais il disparaît littéralement pour finir sa vie, suppose-t-on, auprès de Pandora et Tarao. Cette nouvelle édition ajoute bien des éléments à une bibliographie de l’auteur qui ne cesse de s’étendre, et allonge la liste des études qui lui sont consacrées [1], preuve, s’il en est, qu’il continue de fasciner.

Au cœur de ce recueil d’interviews et d’éclairantes notices, on peut également trouver Le Diable tente toujours les grandes âmes, un récit de Corto Maltese et Raspoutine inédit dans d’autres albums. Pratt l’intitula tout d’abord La Conjuration du caniche d’or ; c’est une bande publiée dans le quotidien La Repubblica à l’occasion de la biennale cinématographique de Venise en 1982. Ce récit qui évoque aussi bien Corto, que Raspoutine ou Humphrey Bogart, est une fantaisie qu’on situera entre Les Helvétiques et Fables de Venise et qui redonne encore un peu de sel à ces deux titres. En dehors de la publication dans ce livre d’entretien, ce court-récit n’a été publié que dans une édition pirate de Gathpourt, moins bien découpée et limitée à 100 exemplaires seulement. Pour ceux qui n’auraient pas encore succombé à De l’autre côté de Corto, qui passe au crible la vie du marin et celle de son géniteur, ce récit augmente encore l’intérêt de cet ouvrage.

Deux autres récits marquants enrichissent également son sommaire : Les Héros reviennent toujours, annoncé comme paru en 1965 en Argentine, et redécouvert en 2004. Ce court-récit de onze pages s’inscrit dans la période Fleetway de la production du dessinateur. Cet éditeur anglais spécialisé dans les récits de guerre a été la tête de pont d’une production argentine à laquelle Hugo Pratt était alors associée. On s’étonne d’ailleurs que cette histoire ne figure pas dans WWII, Histoires de guerre, un recueil de cette production paru en 2009 chez Casterman.

L’autre document est issu de la série Ernie Pike scénarisée par Héctor G. Oesterheld, un court récit de six planches au format allongée, à l’italienne. Pike interviewe trois "héros" dans un hôpital, l’occasion de revenir sur la folie et l’incongruité de la guerre. On regrette pourtant que la taille de ces vignettes ne permette de profiter au mieux des dessins de Pratt.

Les Héros reviennent toujours

Capitaine Cormorant sous le pavillon de Casterman

Si Casterman fut l’éditeur historique de référence de Corto Maltese en France sous la forme d’albums [2], Jacques Glénat, Dargaud et les Humanoïdes associés n’avaient pas manqué d’arracher quelques travaux périphériques au maître.

Plus de huit ans après la dernière publication de Capitaine Cormorant par Glénat, Casterman en republie une nouvelle version en format à l’italienne et en couleurs. L’intérêt de cette version est discutable, car si beaucoup des albums de Pratt furent colorisés de son vivant, les puristes préfèrent souvent le format originel, tel que pensé, en noir et blanc, par l’auteur. Par ailleurs, la seconde partie de l’ouvrage, publiée uniquement avec ses dessins, amputés de leur prolongement réalisé par Stelio Fenzo et présenté sans aucun accompagnement nous apparaît comme une trahison. À trop vouloir s’accaparer l’œuvre, on finit par nuire à son essence même. Le plaisir de la lecture, celui de l’aventure, sont sacrifiés au profit d’un tripotage indigne.

Pour rappel, Capitaine Cormorant a été réalisé en 1962 et est souvent considéré comme annonciateur de La Ballade de la mer salée. Ici, le récit se déroule en 1778 dans les îles du Pacifique. Entre indigènes et pirates, le Capitaine Cormorant, "le meilleur marin de ces mers et un homme libre", respecte la loi quand elle est juste, mais la brave lorsque est le fait d’hommes comme Raffles ou le Gouverneur.

Ce bel album présenté dans son fourreau est néanmoins sauvé par la présence de Billy James et de L’Assaut du fort, deux récits scénarisés respectivement par Milani & Ongaro, à qui on devait déjà les adaptations de Kidnappé !, de L’Île au trésor et de Sandokan pour le premier, ainsi que L’Ombre pour le second. Ces deux récits ont ce point commun avec Capitaine Cormorant qu’ils ont été réalisés en 1962 [3]. Pratt n’est pas encore au faîte de son art, mais ces bandes livrent déjà toute les facettes de ses passions, en particulier celle pour les guerres franco-anglaises en Amérique du Nord. C’est alors qu’il revient de l’Amérique du Sud, en 1962, qu’Hugo Pratt aligne ces récits avec une vitesse déconcertante, comme l’indique Antonio Carboni dans les premières pages de cet album.

Mais comment se contenter l’introduction bien-pensante de cette édition 2012 quand on la compare à celle signée en 1980 par Dionnet & Manœuvre aux Humanoïdes Associés ou au très beau texte explicatif de Pratt lui-même ?

Une belle présentation de Billy James en trois bandes et en couleurs.

Quoiqu’il en soit, cette publication en trois bandes permet de retrouver tout le souffle de l’aventure de Billy James, un album épuisé depuis des lustres, et qui exigeait des amateurs un "trésor" de patience pour le dénicher. L’édition des Humanos reprenaient aussi L’Attaque du fort, reprise ici sous le titre L’Assaut du fort, une bande qui avait d’ailleurs été également éditée chez Dargaud sous le titre de Fort Detroit [4], mais aussi dans une édition pirate tirée à 1000 exemplaires en 2003, "constituant en cela une contrefaçon illégale tout à fait dans l’esprit des auteurs" écrivait l’éditeur anonyme à l’époque. Le travail de réédition de la Cong permet donc de continuer à faire vivre Hugo Pratt, sans que les amateurs soient obligés de passer par ces éditions vendues sous le manteau.

Reformatage pour Fort Wheeling

AvecCorto Maltese et le goût de Pratt pour les récits contemporains de guerre, le conflit franco-anglais en Amérique du Nord au XIXe Siècle constitue sa troisième thématique de prédilection. Il suffit de lire Le Roman de Criss Kenton [5] pour en être persuadé.

Dans le format des Récits de Guerre et des Scorpions du désert, Casterman prolonge son édition sous la forme de publications d’une taille intermédiaire entre l’album classique et le format de poche. Wheeling reprend bien entendu les deux époques de Fort Wheeling, mais également Les Légendes indiennes.

Afin d’entrer dans ce format, une grande partie de cases de Fort Wheeling ont été retaillées et la mise en page sérieusement bouleversée. Alors que cette première époque avait été réalisée en 1962, la seconde époque fut dessinée près de vingt ans plus tard, le dessinateur vénitien utilisant des cases plus hautes, cadrant globalement son action sur des plans rapprochés. Les pages de cette seconde époque ont donc été transposées tel quel, sans réelle modification à l’exception de quelques retouches aux arrières-plans des dessins. [6]

Il peut toujours paraître choquant d’avoir dû recadrer les cases de la première époque, mais force est de constater que cette mise en page est une réelle réussite, car elle permet de lire d’une traite l’ensemble des deux récits en harmonisant les styles entre les deux albums.

Les fans de Pratt seront particulièrement intéressés par le dernier tiers de ce recueil, qui reprend quarante Légendes indiennes, dont la plupart sont inédites en France, puisque quatre d’entre elles seulement étaient parues dans le Billy James paru des Humanos.

Ces légendes ont également été réalisées en 1962 ! Et c’est sans doute ce qui justifie ces différentes rééditions : le souci pour Casterman et Cong de réunir dans une seule collection tout le travail que Pratt a pu réaliser au cours de sa vie afin d’offrir les éditions les plus complètes possible au lecteur francophone. En dépit de quelques trahisons difficilement pardonnables, on ne peut qu’encourager ces initiatives car, à chacune d’elle, Hugo Pratt semble à nouveau proche de nous.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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D’Hugo Pratt, quelques articles parus sur ActuaBD :
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Toutes les illustrations sont © Cong SA et Casterman.

[1On regrette cependant qu’elle ne tienne pas compte des articles réalisés sur l’Internet...

[2Publicness l’avait précédé dans une très belle édition, mais en tirage limité.

[3Dans De l’autre côté de Corto, Dominique Petitfaux indique que ce récit aurait été entamé "dès 1963".

[4Dans L’Univers d’Hugo Pratt.

[5Le Roman de Criss Kenton, par Hugo Pratt, traduit de l’italien par Paolo Rota, 1989, Favre, ISBN : 2-8289-0425-3

[6Nous comparons la version actuelle avec l’édition couleur de 1981 parue aux Humanos. L’édition de la seconde époque chez Casterman en 1995 et la réédition complète avec aquarelles, Le Sentier des amitiés perdues, reprennent déjà ces quelques retouches.

 
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