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Tristan Demers : « Je suis un communicateur de la BD. »

  • À dix ans, Tristan Demers était « l’enfant prodige » de la BD québécoise. Du jour au lendemain, son personnage Gargouille a connu un succès fulgurant, envahissant les écrans de télévision et multipliant les apparitions dans les salons et les magazines. Aujourd’hui, Demers constate avec plaisir que ses personnages ont conquis une nouvelle génération. De plus, il exerce avec passion son rôle d’ambassadeur de la BD auprès du public québécois, tout en préparant trois nouveautés pour l’automne, dont un ouvrage documentaire sur l’influence d’Hergé au Québec.

En 1983, à l’âge de dix ans, vous vous lanciez dans la publication de Gargouille magazine, un fanzine artisanal qui, à ses débuts, était vendu au dépanneur [1] local. Aujourd’hui, plus de vingt-cinq ans plus tard, vous avez fait paraître le onzième tome des aventures de Gargouille, intitulé Embarquement hilarant. Quel regard portez-vous sur votre œuvre, de ses débuts à aujourd’hui ?

C’est un regard un peu amusé. Surtout, lorsqu’on regarde les premiers albums, qui sont toujours disponibles en librairies, je dis aux enfants : « Regardez, j’avais votre âge ». C’est ce qui amuse les enfants, mais il y a quelque chose de très naïf là-dedans. C’est d’ailleurs ce qui a fait la force du personnage car je pense que les gens se sont identifiés au « petit bonhomme », au « ti-cul » qui vendait des revues. Heureusement, les choses ont évolué mais on est encore dans le même trait, dans le même personnage qui est fait rapidement, qui est relativement simple, avec des couleurs à plat et vives. Je n’ai pas réinventé le style. Ça fait un peu penser à L’agent 212, aux BD franco-belges traditionnelles de personnages aux gros nez. Mais c’est honnête, je crois, et ça rejoint encore son public, vingt-six ans plus tard. Ce qui me fait rire, depuis trois ou quatre ans, et ce qui m’amène à porter ce regard, à voir le temps qui passe, ce sont les gens qui amènent leurs enfants dans les salons et qui disent qu’ils me lisaient quand ils avaient l’âge de leurs enfants et qui prennent la relève. Je suis donc arrivé récemment à cette deuxième génération de lecteurs d’une même famille. C’est ce qui est incroyable. L’adulte a grandi, il a laissé tomber Gargouille, évidemment, mais quand il me revoit avec sont enfant de huit ans ou sept ans, il a envie de le lui faire découvrir. La boucle est bouclée. C’est très rigolo.

Parlez-nous un peu d’Embarquement hilarant.

Tristan Demers : « Je suis un communicateur de la BD. »
© Tristan Demers et Boomerang

J’avais envie d’aller vers autre chose. Je dois me renouveler constamment. J’ai encore du plaisir à dessiner Gargouille. À un moment donné, j’en avais moins, il y a quelques années, mais j’ai repris plaisir car j’ai une autre série qui s’appelle Cosmos Café. C’est un snack-bar dans l’espace, pour les ados. C’est un peu plus mordant même si ça reste familial. Alors en alternant d’une série à l’autre, quand je reviens à Gargouille c’est d’autant plus intéressant. J’ai repris vie, j’ai retrouvé plaisir à faire vivre les histoires de Gargouille. Mais j’ai quand même besoins de renouveler un peu la formule. Je trouvais intéressant l’idée que Gargouille puisse gagner un quiz télévisé, dans des circonstances un peu absurdes, et qu’il se retrouve à faire le tour du monde : c’est le prix qu’il a gagné dans une émission de type Tous pour un. Il se retrouve avec sa voisine qui se trouve là par erreur, sa femme, son fils. Alors les quatre personnages parcourent quatre pays que j’ai moi-même visités, et c’était ça le but : je les ai envoyés dans le Grand Nord, en Côte d’Ivoire, à Cuba et en Chine. Comme c’est des pays que j’ai visités, je pouvais y mettre de mes propres impressions culturelles. Évidemment, il se passe des choses drôles, il y a des gags. Ce n’est pas un regard ou un jugement sur le pays, mais de la comédie de situation, des histoires des maladresses par rapport aux coutumes du pays. Ça fait sourire mais ça permet aussi de découvrir un peuple et de faire des liens avec les enfants. Il y a même une carte géographique où on voit le parcours de Gargouille. J’ai voulu aller ailleurs. C’est pour ça que j’ai intitulé l’album Embarquement hilarant : on part en avion et on fait le tour du monde.

Dès la création de Gargouille, vous avez commencé à fréquenter les salons, puis vous avez fait de la télé. En 1988, vous avez publié votre premier album aux éditions Mille-Îles. En 1997, après quatre albums, vous lanciez une anthologie à Angoulême et vous entrepreniez une première tournée internationale. Comment expliquez-vous ce parcours d’ « enfant prodige » ?

À l’époque Gargouille était porte-parole de TVJQ, la Télévision des jeunes du Québec, qui n’existe plus. Quand j’avais treize ans, Gargouille était à la télévision tous les jours. J’avais des partenaires comme Vidéotron, Superécran, je faisais des tournées de salons du livre avec le micro, la mascotte, les autographes. On a joué sur l’âge que j’avais.

Mais vers quatorze ou quinze ans, c’était plus difficile, je n’étais plus le petit cute derrière la table qui vendait des revues, j’étais le grand dadais avec des boutons. Alors on ne s’intéressait plus à ce que je faisais en raison de mon âge et on s’est plutôt mis à regarder mon graphisme. Et ce que je faisais était bien plus ordinaire que le succès que j’avais. Alors il a fallu que je pédale pour faire mes preuves et démontrer que j’avais encore ma place dans le milieu, et avec le temps ça a fonctionné. Avec le temps, je me suis entouré d’une bonne équipe, mon coup de patte s’est raffiné, j’ai travaillé en Europe et surtout, j’ai développé mon côté communicateur. Les gens ont compris que ma place, dans ce milieu-ci, ce n’est pas tant de renouveler le Neuvième art, car ce n’est pas du tout ce que je fais. C’est bien sympathique, c’est fait avec honnêteté, mais ça ne réinvente rien, même si je crois dans l’intelligence des jeunes lecteurs. Mais c’est plus que ça : je suis un communicateur de la BD. J’ai réussi à trouver ma place ; les gens de l’industrie ont compris et m’ont fait cette place. Je ne suis pas un bédéiste qui travaille sur sa table à dessin et qui ne va pas dans les salons. C’est le contraire.

Vous êtes en quelque sorte un ambassadeur ?

Oui, une espèce d’ambassadeur. Je travaille dans 70 écoles, je rencontre 30 000 jeunes par année. 30 000 jeunes à qui je donne le goût de faire de la BD à travers la mienne, tout en cherchant à les éveiller aux autres BD québécoises. S’ils lisent Gargouille à huit ans, qui nous dit qu’ils ne vont pas se tourner vers Rabagliati ou autre chose vers quatorze, dix-sept, vingt-trois ou trente-deux ans ? Finalement, c’est peut-être la clé vers une BD d’ici. Ça permet aux enfants de s’identifier à des héros de chez nous. C’est ma petite contribution à l’univers de la BD, à ma façon.

En 2008, le Salon du livre de l’Outaouais a présenté l’exposition rétrospective « 25 ans de Gargouille ».

Vous avez également contribué à la rédaction de La bande dessinée en classe, un guide pédagogique destiné aux enseignants.

C’est intéressant car il y a vingt ans, on disait aux enfants : « Ne lis pas de la BD », et maintenant on achète des guides pédagogiques, je vais dans des congrès donner des formations aux enseignants pour qu’ils puissent utiliser la BD comme outil de pédagogie en classe, c’est ce qui a changé. Moi je le vois de l’intérieur. On peut toujours regarder les ventes de BD québécoise et se demander s’il y a assez d’éditeurs. Mais, au-delà de ces débats, je vois déjà que la BD ne fait plus peur. La moyenne d’âge des professeurs a descendu, ce n’est plus la « vieille garde ». Le prof de vingt-six ans qui enseigne au primaire a grandi dans l’univers de la BD. C’est un médium qui ne l’effraie plus. Les garçons ont besoins d’être stimulés en français et dans d’autres matières scolaires et la BD est un bon moyen parce que c’est un médium qui rejoint plus les gars que les filles, même s’il y a de plus en plus de filles qui en lisent. Bref, avec tous ces changements, c’est une façon pour moi de gagner ma vie – car le marché du Québec est tellement petit qu’on ne peut s’en tenir qu’au droits d’auteur – mais aussi de donner aux gens le goût de créer, de lire la BD d’ici, de s’ouvrir à tout ça. C’est donc un plaisir pour moi de travailler dans les écoles.

Décrivez-nous votre projet Tintin au Québec.

Ce qui est fantastique c’est qu’il me permet de rester dans ma zone de confort qui est la bande dessinée, mais aussi de tomber dans l’histoire contemporaine et dans les phénomènes de masse. J’adore l’histoire, la sociologie et la culture populaire, il y quelque chose là-dedans qui m’allume. C’est un livre documentaire qui va sortir aux éditions Hurtubise dans lequel je raconte un peu le voyage qu’Hergé a fait au Québec, en avril 1965, qui n’a jamais été raconté ou décrit dans aucun livre européen ni dans aucune biographie. Il est venu passer dix jours. Il est allé à Montréal, Québec, Manic-5 à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord [2], il s’est promené un peu partout, dans différents endroits, dans différents contextes. C’est ce que je raconte. Mais je vais plus loin que ça. Ça débute en 1961 et ça finit en 1980, avec l’exposition « Le Musée imaginaire de Tintin » au Musée des beaux-arts, en juin 1980. Ça part en 1960-61 avec des émissions de Tintin à la radio de Radio-Canada, les spectacles de marionnettes au Jardin des merveilles du parc La Fontaine, à Montréal, qui ont duré sept ou huit ans. Il y a eu un projet de film avec l’Office national du film qui devait s’appeler Tintin et la passerelle du cosmos qui n’a pas été fait. Ce devait être le troisième film suivant Tintin et les Oranges bleues et Tintin et le Mystère de la Toison d’or, qui devait être tourné au Québec. Il y a plusieurs rendez-vous manqués, comme celui-là, et en même temps de beaux rendez-vous concluants, comme de la visite d’Hergé ici. Finalement, je me suis rendu compte que sur une période de vingt ans, pendant la Révolution tranquille, à l’époque où les gars lisaient Tintin et Bob Morane, et les filles Martine et la Bibliothèque rose, il y avait peu de héros auxquels les gens s’identifiaient. On n’avait pas encore développé notre littérature à nous, notre cinéma à nous, tout ça n’existait pas. On sortait de l’époque Duplessis [3] et on débarquait en pleine Révolution tranquille. Alors, pour bien des gens, Tintin était comme une perche, ou une façon de rayonner internationalement. Alors quand Hergé est venu passer du temps ici, avant et après son séjour, pendant vingt ans, on a essayé par toutes les manières de se servir un peu du filon Tintin pour dire aux Français, aux Belges, à l’international : « Youhou ! On existe, les Québécois. » Finalement, ça n’a pas fonctionné mais c’est une belle histoire sociale à raconter. Ça sort en octobre 2010. C’est un beau projet. Je suis très excité de présenter ça, et de montrer que je fais autre chose que Gargouille.

Demers fait beaucoup d’animation dans les salons du livre. Dans cette photo prise lors du Rendez-vous international de la BD de Gatineau 2009, l’auteur présente son projet Tintin au Québec.

Comment avez-vous eu l’idée de ce projet ?

L’idée vient d’un tintinophile de Trois-Rivières qui s’appelle Christian Proulx qui m’en a glissé un mot, après avoir eu vent de deux ou trois affaires par rapport à la visite d’Hergé. Moi j’en avais entendu parler mais moins que lui. Je me suis permis de prendre son idée, avec son accord, bien sûr – son nom sera sur le livre – mais ce n’était pas dans son mandat. Ce n’est pas son métier non plus. Alors on s’est entendu que ça pouvait marcher. Il y a eu trois ans de travail et de recherches dans les archives de la Ville de Montréal, de Radio-Canada, d’Hydro-Québec, des Archives nationales du Québec. Je suis est très content du texte final et on est très excité.

En 2001, vous avez signé la série Sandrine dans le magazine d’humour Délire, qui vise un public adolescent-adulte. En 2006, vous avez lancé la série jeunesse Cosmos Café aux éditions Boomerang. Parlez-nous un peu de ces projets.

La série Sandrine n’existe plus mais elle s’est transformée en série Cosmos Café. Sandrine la barmaid est en quelque sorte devenue Maïla la serveuse. Sandrine c’est le balbutiement de ce qui est devenu Cosmos Café. J’ai deux volumes de parus, toujours chez Boomerang et le troisième devrait sortir en même temps qu’un album double antérieur de Gargouille. On prend les vieux livres de Gargouille des années 1980-90, on les recolore, on les revamp graphiquement et on les sort en albums doubles, en attendant le prochain Gargouille. Donc trois nouveautés à l’automne : un album double d’un vieux Gargouille, un nouveau Cosmos et un livre sur Tintin. Je pense que c’est bien assez pour 2010 !

Pour en apprendre davantage sur Gargouille et sur Tristan Demers, lire notre article sur l’exposition « 25 ans de Gargouille », en 2008.

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo en médaillon : © Le Bédénaute

Le site officiel de Tristan Demers

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[1Supérette, convenience store.

[2Centrale hydroélectrique, celle-ci a notamment fait l’objet d’un récit de Bob Morane : Terreur à la Manicouagan.

[3Maurice Duplessis, chef de l’Union nationale et premier ministre du Québec de 1936-39 puis de 1944-1959, période dite de la « Grande noirceur ».

 
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1 Message :
  • Bravo Marianne pour cet entrevue avec Tristan,car sans lui l’ouvrage ne serais pas paru si rapidement. J’ai eu l’idée de ce projet en 2006 par la découverte d’un article du Journal Tintin intitulée " Tintin viendra-t-il à Montréal ? "
    où on pouvait voir Jean Besré( la voix de Tintin de l’adaption radio québécoise des aventures de Tintin) de cette article j’ai retracer le réalisateur Gérard Binet ainsi que Marcel Godin initiateur de la visite d’Hergé au Québec. J’ai à cette époque fait, pour les prémices de ma recherche,la rencontre Micheline Legendre la marionettiste créatrice de trois spectacle Tintin.

    C’est en 2008 que je rencontre Tristan et lui fait part de mes découvertes (je lui présente des photos d’un enregistrement des aventure de Tintin à Radio-Canada) il n’en fallait pas plus pour que démmare le projet et que la maison Hurtubise s’implique avec enthousiame. Mon but était au départ de faire un rappel de ces souvenirs d’enfance et de rappeler le travail de ces artisant qui ont fait que j’ai découvert Tintin et l’univers de son créateur Hergé.
    Tristan le raconte merveilleusement dans cette ouvrage qui je le souhaite autant que lui rappelera d’excellent souvenirs à plusieurs et fera découvrir un moment de la carrière peu souligner voire même oublier dans les nombreuses biographie consacrer à Hergé.

    Vous pourrez voir une entrevue avec Micheline Legendre que j’ai rencontré en 2006. à voir sur mon blogue Planète Tintin consacré aux nouvelles sur l’univers de Tintin.
    Bravo Marianne pour cette entrevue avec Tristan !

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