Trois catalogues et une prestigieuse vente publique en ligne pour Daniel Maghen

10 novembre 2020 2 commentaires
  • C'est pour le 19 novembre, pour ainsi dire demain. Après Catawiki et Christie's, intéressons-nous à la troisième vente de cette fin d'année. Et non des moindres, car Daniel Maghen a réuni pour une première vente la fine-fleur du franco-belge, tout lui adjoignant deux autres ventes consacrées d'une part à Ralph Meyer, et de l'autre aux maîtres de l'érotisme italien : Manara, Crepax, Serpieri. Un must !

Le galeriste Daniel Maghen s’est imposé ces dernières années par sa galerie, d’abord, située rue du Louvre à Paris ; par sa maison d’édition ensuite ; en lançant enfin avec succès sa propre maison de vente « Daniel Maghen Enchères et Expertises » avec une première vacation l’année dernière qui avait atteint 2,4 M€ TTC et 80% de ses lots vendus. Récemment, il est parvenu en dépit du confinement, à monter la plus remarquable expo-vente de l’année : l’exceptionnelle rétrospective consacrée à Rosinki qui, elle aussi, a dépassé les 2,5 M€ de CA.

C’est d’ailleurs avec l’auteur polonais que « Daniel Maghen Enchères et Expertises » inaugure sa vente annuelle, l’une des plus attendues par les enchérisseurs. Et dès le premier lot, le galeriste donne le ton, en proposant rien que moins que la couverture originale du plus populaire des one-shots du franco-belge : Le Grand Pouvoir du Chninkel. Mais pas la couverture rouge comme celle de l’édition originale, mais bien la fameuse couverture bleue qui avait disparu pendant des années. Vous avez oublié cette incroyable histoire ? Vous trouverez tous les détails sur l’article qui lui est dédié sur ActuaBD

Trois catalogues et une prestigieuse vente publique en ligne pour Daniel Maghen
Photo : R.Meigneux / Galerie Daniel Maghen.

Grzegorz Rosinski : « Au départ, j’avais conçu une toile bleutée, dans les tons angéliques. [...] Un coursier l’avait déposée, semble-t-il, à l’heure du déjeuner, près de la porte d’entrée. Que s’était-il passé ? Je n’ai jamais réussi à le savoir. Casterman m’a indemnisé, certes, mais je n’ai jamais revu ma toile. »

Jusqu’en octobre 2014, lorsque, sur intervention de Casterman, Rosinski récupère le document disparu 27 ans plus tôt.

La première couverture, photographiée pour la première fois pour sa mise en vente chez Artcurial. La célèbre maison de vente parisienne avait trouvé une solution élégante pour résoudre l’affaire.

La vacation de Daniel Maghen ne pouvait donc pas mieux débuter qu’avec cette pièce unique, sans doute l’une des œuvres maîtresses de Rosinski.

Un catalogue muséal

Continuant sur sa lancée, Daniel Maghen prolonge le début de sa vente avec cinq autres œuvres de Rosinki, dont on épinglera deux planches mythiques de la série : la grande planche souterraine d’Au-delà des ombres, magnifique dans sa composition ; ainsi que la quatrième planche du tome 1, alors que Thorgal invoque Odin pour réclamer sa vengeance, ce qui va avoir une terrible influence pour le reste de sa vie et le destin de sa famille.

L’une des stars de cette vacation
© Moulinsart, Hergé 2020.

Avec cette mise à l’honneur du dessinateur polonais, la vente en ligne va se consacrer aux deux autres catalogues séparés dont nous parlons ci-dessous, pour revenir, sans temps mort, sur la grande star des ventes aux enchères : Hergé !

En effet, l’auteur de Tintin avait déjà raflé la palme lors de la première vacation d’octobre dernier, avec un total de 517.000 € TTC, notamment avec la couverture d’Hergé pour "L’Ile noire" parue dans Le Petit Vingtième n°6 de 1938 qui avait atteint à elle-seule un montant de 264 000 € TTC. Cette année, Maghen a mis la barre moins haut, préférant diversifier son approche : il ne propose "que" deux pièces d’Hergé, mais notamment une superbe gouache tirée d’une scène épique d’On a marché sur la Lune, réalisée pour les besoins d’un puzzle en 1954.

L’École de Bruxelles reste à l’honneur avec de très belles illustrations automobiles réalisées par Jacques Martin pour sa chronique du Journal Tintin en 1950, une superbe dédicace de Mortimer de la main de E. P. Jacobs, une magnifique couverture de Ric Hochet par Tibet et un joli collectif réalisé en 1985 par tous les auteurs du Journal Tintin pour les trente ans du détective co-créé avec son ami Duchâteau.

Le collectif anniversaire de 1985

Dupuis et le Journal de Spirou n’ont bien entendu pas été oubliés : Franquin est heureusement bien présent avec une magnifique dédicace en couleur, sans doute la plus belle qu’il ait été donné d’admirer, pleine de mouvement et réalisée à la fin des années 1960.

Presque de la même époque, Tillieux témoigne tout autant de brio avec un autre héros-culte du magazine : Gil Jourdan, ou plutôt l’un de ses tordants acolytes, l’inspecteur Croûton, qui fait ici les frais de la passion de l’auteur pour les automobiles.

Citons encore une remarquable planche de Buck Danny réalisée en 1950 par Hubinon : tant de maîtrise et d’évocation dans une planche qui comptabilise jusqu’à cinq bandes, cela tient de l’exploit !

La dédicace de Franquin

En dignes héritiers de cet âge d’or belge, Frank Le Gall, Yoann et Olivier Schwartz apportent leur pierre à l’édifice. Avec respectivement, une planche et une illustration de Théodore Poussin, une couverture de Spirou et Fantasio ainsi que deux superbes illustrations signées Schwartz : la couverture du tirage de tête du premier tome d’Atom Agency, véritable hommage à Gil Jourdan transposé dans le Marseille des années 1950, et une splendide affiche humoristique et parodique mettant une fois encore en scène le groom et ses amis, transposés pour l’occasion en aviateurs.

Une affiche d’Olivier Schwartz

Les habitués et les invités

Sans surprise, les auteurs prisés par Daniel Maghen sont à nouveau à l’honneur : André Juillard avec une planche originale et inédite du Cahier bleu, une seconde de La Machination Voronov (Blake et Mortimer et la couverture d’un tirage de tête de Plume aux vents ; Jean-Pierre Gibrat avec deux planches du Sursis T.2 ; Emmanuel Lepage via une double-page d’Ar-Men ainsi qu’une pleine-page de la Terre sans mal ; Batem avec une planche du Marsupilami T. 20 ainsi que deux grandes illustrations dont une très belle représente notre petite famille dans son nid ; Philippe Francq avec quatre œuvres tirées de Largo Winch ; Patrick Prugne avec la couverture originale de Tomahawk, Ana Mirallès avec deux planches de Djinn mais surtout avec une magnifique couverture originale ; Benjamin Lacombe et enfin le regretté Juan Gimenez avec deux couvertures originales.

La planche originale inédite du "Cahier bleu" par André Juillard

Épinglons encore la présence au catalogue de deux couvertures de Pierre Joubert (une Signe de piste et une magnifique composition historique à l’époque du Christ) ; quatre magnifiques œuvres toutes très différentes de Jacques Tardi ; deux planches signées Moebius ; deux couvertures originales de Michel Plessix ; la présence d’Olivier Ledroit avec entre autres une magnifique double-page de Sha ; deux planches d’Hermann et une très symbolique couverture de Jeremiah ; deux aquarelles d’Hugo Pratt dont une belle étude pour Corto Maltese en Sibérie ; et enfin trois œuvres de François Schuiten dont deux planches originales, ce qui n’est vraiment pas courant.

Ana Mirallès : couverture d’un album à paraître chez Dargaud en 2021
Adjugée à 59.248 € TTC

Terminons sur un ensemble d’œuvres réalisées par Vance, et qui aurait peut-être mérité un catalogue à part entière. Dans les tourments des éléments (feu, neige, eau et air), deux couvertures de Bob Morane et de Ramiro rivalisent d’intensité. Les trois planches proposées montrent toute l’évolution et le talent du dessinateur : celle de L’Empereur du Macao (Bob Morane) affiche toute la dextérité acquise dans ce dernier album de Bob Morane qu’il réalisa, tandis que les deux planches de XIII témoignent de deux époques : Rouge Total où il respecte l’implacable mécanique de Van Hamme, et trois ans plus tard, l’incroyable scène finale de XIII contre un avec l’idée saisissante de faire basculer toute la planche.

William Vance : la couverture de Ramiro T.7
Adjugée à 26.400 € TTC

Enfin, les amateurs de Vance connaissent certainement cet incroyable portrait qu’il a réalisé du Major Jones : sa finesse extrême et le mouvement dans ses cheveux lui confère une part de fragilité qui renforce son charme. C’est très certainement le plus beau dessin que l’auteur ait réalisé de cette héroïne-fétiche. Nul doute que cette pièce de grande qualité va déchaîner les passions… et les enchères !

Major Jones en tenue de ville, par Vance.

Ralph Meyer et son envoûtant western

La couverture d'<i>Undertaker</i> adjugée à 23 180 € TTC.Il aurait été impossible de citer toutes les œuvres contenues dans cette vacation, mais à nouveau, Daniel Maghen a su non seulement réunir un ensemble de prestige où chaque œuvre représente un moment privilégié de la bande dessinée franco-belge, mais il a su couvrir les différentes écoles qui se sont succédées, : de l’humour Fluide Glacial avec Coyote, l’aventure de Pilote avec Gotlib, la révolution Métal Hurlant avec Druillet, etc.

Outre Peyo et Morris, un auteur brille par son absence : Giraud. Un choix certainement volontaire de la part de Maghen, car ce dernier a choisi de mettre en avant le remarquable travail de Ralph Meyer, principalement sur Undertaker, un auteur qui revendique pleinement l’héritage du trait du créateur de Blueberry et il aurait été dommage de tenter de comparer les deux.

Se démarquant de ses confrères, Daniel Maghen met toujours un grand soin dans ses catalogues, dont ces deux-ci, Ralph Meyer et Manara, Crepax, Serpieri, particulièrement mis en valeur, même si les lots sont intégrés dans la vente principale. Le but : magnifier les auteurs présentés et conseiller les collectionneurs qui le connaissent et lui font confiance depuis longtemps.

Ralph Meyer, mis à l’honneur par Daniel Maghen

Cette première mise en avant fait donc la part belle à Ralph Meyer, par le biais d’un catalogue séparé qui s’apparente à une véritable petite monographie : introduction signée par Hermann et Eddy Mitchell (quel casting !), une interview de quatorze pages qui revient sur les grands moments de la carrière de l’auteur, puis naturellement les 23 lots qui constituent la vente et qui sont chacun commentés, soit par Ralph Meyer lui-même, soit par différents auteurs comme Mathieu Lauffray, Patrice Pellerin ou encore André Juillard. Il n’y a pas à dire, Maghen sait comment faire pour accueillir les grands auteurs !

Couverture pour la version bibliophile d’Undertaker T.5

Que cela soit en couleurs ou en noir et blanc, Ralph Meyer revendique pleinement l’influence de Giraud : la couverture bibliophile du T. 5 d’Undertaker fait évidemment référence à Géronimo dans le dernier cycle de Blueberry, tandis que l’utilisation des hachures dans les compositions en noir et blanc sont dans la droite ligne du travail du maître.

Tout l’intérêt de ce catalogue réside dans la qualité de la vingtaine d’œuvres présentées, des planches qui rendent compte d’un sens ébouriffant du découpage et surtout de son habilité à jouer des masses de noir pour rythmer ses pages. Cette impression se confirme à la lecture lds trois planches de Berceuse assassine. Les amateurs ne devraient pas s’y tromper.

Undertaker, T.3

Couvrez ce sein que je ne saurais voir

Depuis longtemps, ActuaBD s’intéresse à l’art érotique. Impossible donc de ne pas saluer l’initiative de Daniel Maghen qui lui consacre un catalogue à part entière, dans lequel il met en avant des piliers du genre ; l’incontournable Milo Manara, le charnel Serpieri mais surtout le sophistiqué Guido Crepax.

Ce catalogue commence de manière passionnante, car Daniel Maghen lui-même prend la plume pour expliquer comment il a pu choisir en 1995 les plus belles planches des albums mythiques de Manara. Grâce à la confiance que lui accordent les collectionneurs qui avaient acquis ces planches à l’époque, il a pu à nouveau en rassembler une partie dans cette vente.

Les mots de l’expert ne sont pas exagérés, car entre couvertures et illustrations, il propose notamment une planche emblématique de chaque récit réalisé avec Hugo Pratt (El Gaucho et Un Été indien), et surtout les plus belles séquences du Déclic T.2 et du Parfum de l’invisible. Une référence anthologique dans le domaine de l’érotisme en bande dessinée !

Miel en mauvaise posture
Le Parfum de l’Invisible, par Milo Manara.

Changement d’ambiance avec Serpieri et son opulente héroïne Druuna : les quatre planches proposées permettent de caresser des yeux le célèbre déhanché de l’aventurière, magnifié par le trait de l’auteur. Tantôt organique, tantôt minéral, son dessin joue avec les ombres, souligne les volumes, et célèbre la beauté des corps. On y retrouve quelques-uns des pricipaux protagonistes de la saga, dont le fameux docteur qui aime se faire payer en nature. Délicieusement subversif !

Serpieri et son égérie Druuna
La synthèse de Crepax

Enfin, la vacation nous gratifie de trois œuvres du maître Guido Crepax : la planche de Bianca réalisée à la fin des années 1960 reflète encore les influences du pop art psychédélique de l’auteur italien, dans un travail du pinceau qui avait subjugué l’époque dès les premières pages de Valentina. Plaisir des sens...

Six ans plus tard, l’auteur italien a atteint sa maturité graphique et narrative dans l’adaptation d’Histoire d’O. Les traits sont aussi précis et marqués que les coups portés sur la peau de nacre de l’héroïne.

La troisième illustration intègre la couleur, telle que l’auteur l’a utilisée à la fin de sa carrière. ce dernier lot résume d’ailleurs parfaitement l’art de Crepax : la mise en avant de son héroïne Sensuelle et féline, tandis que la couleur s’impose définitivement dans Valentina dans les années 1960-70.

Octobre 2019, à la maison de L’Amérique latine la salle était comble. Il fallait y ajouter 200 acheteurs en ligne.
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Amateurs, à vos clics... Prêts ?

Avec les mesures actuelles, on ne pouvait bien entendu pas imaginer que la vente se déroule en présentiel, comme l’année dernière où la vacation avait fait salle comble à la maison de l’Amérique latine. Quoiqu’il en soit, les précédentes vacations ont démontré depuis six mois la capacité des acheteurs à enchérir directement en ligne, quand ils ne placent pas leurs ordres d’achat par téléphone ou par mail. Cette nouvelle enchère de prestige ne fera donc pas exception à la règle, en se déroulant exclusivement en digital via la plateforme Drouot Live.

Comment les amateurs vont-ils tenter de se répartir tous ces trésors ? Réponse ce jeudi 19 novembre, dès 15h !

(par Charles-Louis Detournay)

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Vente aux enchères Daniel Maghen : jeudi 19 novembre dès 15h, via la plateforme Drouot Live

Avant la vente : pour déposer déposer un ordre, envoyer une demande par email
à contact@danielmaghenencheres.com ou déposer les ordres d’achat directement via le site internet
de la vente danielmaghen-encheres.com.

Pour participer à la vente par téléphone, ou pour enregistrer les ordres d’achat le jour de la vente : +33 (0)1 42 84 38 45 ou contact@danielmaghenencheres.com

Télécharger le catalogue des trois ventes

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2 Messages :
  • Ce n’est pas la première vente de Daniel Maghen.
    Il a fait sa première vente le 11 octobre 2019, avec déjà un très beau catalogue...

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 24 novembre 2020 à  17:33 :

      Le terme "première" dans le chapô n’est pas à prendre dans le sens chronologique, mais en vis-à-vis des deux autres catalogues, à savoir ceux consacrés à Ralph Meyer et à la bande dessinée érotique.

      Il ne vous aura pas échappé que nous faisons d’ailleurs régulièrement référence à cette première vente de 2019 dans cet article.

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