Tronchet : "je sollicite l’intelligence et l’imaginaire du lecteur"

28 février 2007 0 commentaire
  • Didier Tronchet vient de publier coup sur coup deux albums très différents: une adaptation en bande dessinée d'un roman de {{Frédéric Richaud}}, "{Le peuple des endormis}" et un nouveau recueil de gags des {deux cons}. Dans les deux cas son graphisme original sert à merveille son propos.

Qui sont ces deux cons ?

C’est vous, nous, moi. Ceci dit, les cons sont toujours les autres ! J’avais envie d’explorer ma propre connerie pour y découvrir sa dimension artistique, voire poétique. La bêtise humaine est insondable ; avec ces deux personnages, on peut plonger très profond... Au risque de ne jamais remonter !

Tronchet : "je sollicite l'intelligence et l'imaginaire du lecteur"Leurs préoccupations sont vraiment terre-à-terre.

Ils n’ont rien d’autre à faire que de disserter à l’infini sur des sujets qu’ils estiment primordiaux, à savoir les raviolis, les seins des femmes, les petites culottes sans les femmes dedans... Des thèmes que les grands médias internationaux délaissent. Qui ose dénoncer le génocide des raviolis ? Ces deux abrutis occupent le terrain de la dénonciation des choses inutiles et dont tout le monde se moque !

Votre démarche se rapproche du travail de Daniel Goossens ?

Pas vraiment, chez Goossens, les personnages sont ubuesques et posés dans des situations cérébralement bien plus compliquées. Mes deux cons sont plutôt "ras du sol ". Ma démarche est vraiment de partir de rien du tout pour arriver à pas grand chose. Ces idiots ont une réponse à tout, difficilement contestable ! En fait, ils s’ennuient profondément et passent leurs journées à faire des prospectives sur des thèmes bizarres.

Ils ont gardé leur âme d’enfant ?

Exactement, un peu comme les enfants qui disent : "Et si on était des..." et qui créent leur propre univers. Mes deux cons sont constamment chez eux, dans leur cuisine, dans leur lit, à imaginer les grandes explications aux mystères de l’univers et, effectivement, on est dans le registre de l’enfance qui a la curiosité, le besoin de réponses et personne pour les leur donner ; donc ils les inventent.

Vous regardez vos personnages comme un entomologiste sans jamais les juger.

Simplement car je ne suis pas au dessus d’eux, mais à leurs côtés. Ils sont plus courageux, plus audacieux que moi. Ils ont moins d’inhibitions et sont à peine un peu plus cons ! Je suis à leurs côtés pour tenter des les rattraper dans leur raisonnement et je n’y arrive pas toujours. Ces personnages sont adorables, ils ne sont pas machistes non plus. Ils ont une vision de la femme complètement erronnée, basée sur la frustration. Pour eux, la femme est un animal étranger, donc on essaie de la capturer avec des pièges comme la culotte des filles. Leur problème n’est pas de retirer ladite culotte mais d’attendre que la fille arrive dedans !

Ces deux cons ont vécu une vie antérieure sous les pinceaux de Gelli pour les éditions Delcourt

Exact, mais Fluide Glacial voulait que je reprenne la série avec mon style de dessin. J’ai donc du leur inventer une physionomie différente, en faire des humains qui évoluaient dans un décor très quotidien ; ce qui n’était pas le cas des personnages de Gelli qui étaient un cochon et un chien et qui évoluaient dans un univers plus abstrait. En perdant leur dimension surréaliste, ils gagnent peut-être en humanité.

Vous avez créé, du moins au début de votre carrière, des personnages qui sont des aventuriers du quotidien.

Je n’ai jamais réfléchi à cette coïncidence mais je me sens très proche de ces gens-là, sans jamais vouloir les juger. Je ris avec eux et mes origines modestes du Pas-de-Calais y sont certainement pour beaucoup. J’ai évolué dans un environnement de gens simples. Je les ai cotoyés et observés de longues années. J’en ai retiré un goût pour la simplicité et en même temps pour la démesure, car ils ont des rêves grandioses ! En tout cas, cette période-là est certainement le terreau des deux cons.

On retrouve cette absurde dans l’univers de Boucq ou dans celui de l’humoriste Dany Boon. Existerait-il un humour du Nord ?

C’est effectivement d’une grande proximité. Dans le Nord, comme en Belgique, à Charleroi par exemple, les gens évoluent dans un contexte social pas évident. Ils en deviennent me semble-t-il plus humains par réaction, avec un sens de l’humour plus sensible, plus acéré.

Votre dessin est très critiqué. Certains n’y voient que des traits pleins de laideur. Que pouvez-vous nous dire pour votre défense ?

Détrompez vous, je ne rencontre pas tant que ça de lecteurs qui trouvent mon dessin horrible. Dans une première partie de ma carrière, mon dessin était un peu difficile à lire, un peu rebutant, mais je ne pouvais pas faire mieux. A l’arrivée, ma persévérance est quand même payante car les gens ressentent bien que mon dessin est proche de l’histoire racontée, qu’il crée une sorte d’ambiance graphique sans équivalent. Un dessinateur plus doué n’apporterait rien à mon type d’histoire. Le beau n’est pas interessant en soi, il ne le devient qu’au service du récit. La recherche de l’esthétique est pour moi inutile si elle n’est pas au service du récit, servant des personnages forts ! Pour les deux cons, l’effet doit être immédiat, donc le graphisme ira au plus simple. Quand le lecteur regarde ses deux personnages, il doit immédiatement cerner leur personnalité.

Dans votre évolution graphique, on ressent comme une cassure avec la publication de votre premier Aire Libre : Là-bas avec Sibran

C’est vrai. J’ai réalisé cet album sans trop réfléchir, à l’instinct et à la confiance ; heureusement d’ailleurs, sinon je n’aurais jamais pu le mener à son terme. J’aimais vraiment trop l’histoire et la façon dont elle était traitée. Je n’avais vraiment plus confiance dans mon graphisme pensant que celui-ci allait désservir les personnages ; or, il allait renforcer leur côté touchant. C’est l’album qui a le plus ému mes lecteurs qui avouent régulièrement avoir pleuré à sa lecture. Pour moi, c’est la plus grande récompense ! Je n’aurais jamais cru toucher au cœur des lecteurs avec mes petits crobards ! Je me suis vraiment mis au service de l’histoire sans intervenir, et celle-ci a su émouvoir le public par la force de ses personnages, par ses dialogues, son atmosphère.

Extrait du "peuple des endormis"
(c) Tronchet, Richaud & Dupuis

Depuis, vous n’hésitez plus à vous embarquer dans des projets graphiquement plus ambitieux comme l’adaptation du roman "Le peuple des endormis"

Encore une fois c’est l’histoire qui m’a porté. J’avais très envie de la voir en bande dessinée. Mon premier réflexe fut de dire à Richaud l’auteur du roman, que ce serait génial qu’un dessinateur comme Juillard ou Pellerin adapte son livre. Puis, après mûre réflexion, je me suis rendu compte que ces prestigieux confrères avaient "déjà adaptés" ce livre et n’apporteraient rien de nouveau à cet univers, tandis que moi, avec mes "petits moyens", je pouvais le faire ! Mon objectif était de suggérer un maximum de choses, on voit le bateau mais pas trop, l’Afrique est très élémentaire... Tout ça n’est pas grave car l’imaginaire du lecteur est surpuissant et va pouvoir recréer cet univers par et pour lui-même !

Vous croyez à l’intelligence de vos lecteurs ?

Plus que ça, je sollicite aussi son imaginaire. Je pense que c’est là toute la gloire de la bande dessinée : pratiquer l’ellipse, donner des points d’appui pour simuler l’imaginaire. En donnant quelques éléments symboliques, le lecteur a l’impression d’être face à un paysage grandiose ! Les lecteurs me parlent d’un album au souffle de grande aventure, mais c’est eux qui l’ont en partie créé. Je pratique un dessin interactif, en faisant participer le cerveau du lecteur. Celui-ci est capable de reconstituer les intervalles, de projeter, d’amplifier les pistes et ainsi de fabriquer son propre récit.

Houppeland va être adapté pour le cinéma, quelle est votre implication dans ce projet ?

Le tournage commence en avril, j’ai écrit le scénario et Patrice Leconte va tenter d’en faire un film visuellement excitant. Il travaille avec une équipe de décorateurs qui va reconstituer une vraie ville. Pour la distribution, quelques noms circulent( dont celui de Dany Boon, justement), mais je ne peux encore rien annoncer avec certitude. Le film étant assez ambitieux, assez cher, et nécessite une distibution "bankable" ! Je reste très confiant car Leconte montre un grand respect au scénario original.

(par Erik Kempinaire)

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Lire une interview de Tronchet publiée en 2004

Photo en médaillon (c) Laurent Mélikian - Reproduction interdite sans son autorisation préalable.

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