Tu ne mourras pas - Edmond Baudoin (adapté du roman de Bénédicte Heim) - Les contre-bandiers éditeurs

26 septembre 2011 3
  • Assurément, l'adaptation du roman éponyme de Bénédicte Heim provoque des sentiments ambivalents. Si l'adaptation en bande dessinée par Edmond Baudoin renforce l'intensité de la relation entre les deux personnages principaux, elle amplifie également le trouble que provoque le récit.

Aude est étudiante en philo et vit une existence tranquille sans anicroche : elle partage son quotidien avec Étienne et rien ne semble pouvoir perturber cette monotone existence. Devenue la baby-sitter de Corentin, enfant sensible et précocement mûr, sa vie bascule. Corentin parvient à la troubler au plus profond d’elle-même et, progressivement, elle se détache de ses proches et se laisse aller à une idylle inédite : l’amour consenti entre une adulte de 22 ans et un enfant de 9 ans.

Du point de vue stylistique, Edmond Baudoin alterne entre narration écrite et bande dessinée, un style où textes et dessins se mêlent, chaque forme d’expression permettant de compenser ce que l’autre ne peut que signifier de façon imprécise. On peut toutefois regretter des formes d’expression écrite quelque peu ampoulées et certaines illustrations frôlant le voyeurisme sans qu’elles n’apportent un surplus de compréhension fondamental.

Au gré de l’évolution de la passion entre Aude et Corentin, tantôt les mots noircissent les pages, tantôt ils s’effacent et laissent place à des dessins eux-mêmes d’un réalisme varié, selon qu’ils évoquent des scènes plus ou moins acceptables socialement.

Car Tu ne mourras pas est surtout l’histoire d’un amour interdit. Et c’est en cela que la lecture de cet ouvrage dérange et suscite l’embarras : un vieux réflexe conservateur nous entraine facilement vers un jugement moral réprobateur. Mais, précisément, les auteurs ont certainement cherché à jouer sur ce premier sentiment pour chercher à le dépasser et ne pas s’enfermer dans un raisonnement conformiste, en mettant les lecteurs face à leur propre perception d’une histoire qui se construit et se consomme sous leurs yeux. Finement, le style adopté, fait de texte écrit puis barré, comme dans un brouillon, ainsi que de dessins tantôt sombres, tantôt clairs, embarque le lecteur dans les propres interrogations de Aude, elle aussi réticente au départ à l’idée de bousculer l’ordre social : cet amour est-il possible ? Cet amour est-il souhaitable ? L’amour peut-il triompher sur ce qui s’apparente à une sexualité déviante ? On en vient presque parfois à oublier qu’il s’agit d’une relation pénalement punie, tant, dans sa description, dans son illustration, et surtout par l’intensité des sentiments qui lient les deux amants, elle ne parait, finalement, pas plus "anormale" qu’une autre. On peut cependant s’interroger sur la possibilité d’écrire une histoire similaire qui aurait pour héros un homme adulte et une petite fille... Il n’est pas sûr que notre lecture fût aussi indulgente.

Entre réussite stylistique et réflexions gênantes sur ce qu’il est permis de faire avec ses sentiments, Tu ne mourras pas provoque des sentiments contradictoires, mais c’est sans doute là sa première réussite.

(par Damien Boone)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
3 Messages :
  • Edmond Baudoin poursuit sa course, équilibriste de l’émotion. Son pinceau caresse le papier, sans repentir. J’ai eu l’immense honneur de le voir à l’oeuvre, avec le sentiment d’avoir croisé un créateur, à juste distance entre orgueil et humilité. Un séducteur, comme avant lui devait être Pratt.
    Je me souviens lui avoir suggéré de réunir ses "travaux" chez un même éditeur, comme Casterman, à mes yeux plus en mesure de lui offrir une visibilité sur la distance aux yeux du public... Il me fut répondu avec une candeur désarmante que tous ses "enfants" étaient le fruit d’une rencontre, avec un éditeur. Et qu’il n’en demandait pas davantage.
    Merci, Monsieur Baudoin, de m’avoir compté pour quelques heures au rang de vos contemporains.

    Répondre à ce message

  • Ourf ! "l’amour consenti entre une adulte de 22 ans et un enfant de 9 ans.". Effectivement assez atypique. L’idylle entre une lycéenne et son prof de philo (Vanessa Paradis et Bruno Cremer au cinéma)ressemble à une bleuette à coté.

    Il est vrai que l’amour ne connait en principe pas de tabou, mais nous sommes prisonniers des convenances et du "qu’en dira-t-on ?". Pour ma part, étant juriste de formation, je suis particulièrement à cheval sur les principes du code de la Famille. Mais quand je me promène ou quand je vais au restaurant, au bar, au golf ou au tennis en galante compagnie (jeune femme élégante et jolie, généralement agée de 24 à 34 ans. Donc elles ont l’age de mes filles puisque j’en ai 64 !!), je dois supporter la jalousie d’autres hommes, leurs regards suspicieux, leurs tentatives débiles de rencontre, voire leurs questions indiscrètes quand je ne suis pas à proximité immédiate (du style "c’est ton père ? " ou plus fréquent hélas de nos jours "c’est ton vieux ?".

    Voila le petit commentaire personnel que je voulais ajouter à votre excellent article, cher Monsieur Boone ! Bien cordialement !

    Répondre à ce message