"Turcos" : La question de la mémoire

7 janvier 2012 5 commentaires
  • Revenu de la terrible boucherie de 14-18 au cours de laquelle il a combattu, Mourad Ben Slimane se retrouve dans le village de Saint-Arnaud, à proximité de Constantine. Dans le creux de sa main, le jasmin, séché, que lui avait donné son ami Alouache lors de leur arrivée en France en lui confiant : « Prends ce jasmin, mon frère ! Il te portera chance et tu penseras au pays quand tu te sentiras seul... ».

De la chaleur du pays natal au décor grisâtre et boueux du front, cet ouvrage qui nous dévoile l’histoire de Alouache Ahmed Ben Hadji, Algérien de Constantine, est scénarisé par Tarek (celui de Sir Arthur Benton) et dessiné par Baptist Payen. Il est tiré de l’existence de l’arrière-grand-père de Kamel Mouellef.

Comme nous l’indiquent les documents qui font office de postface, les Turcos sont les tirailleurs algériens, et non turcs... Ils obtinrent ce surnom lors de la Guerre de Crimée : en raison de leur uniforme oriental, les Russes se méprirent et hurlèrent « Turcos ! ». Les Algériens et les Tunisiens reprirent par la suite cette appellation à leur compte.

Turcos est l’histoire de Alouache, racontée par son ami et compagnon de guerre Slimane. Verdun, les Flandres, l’Artois... Partout, Alouache est confronté à la boue, à la saleté et, surtout, au combat et à la disparition de ses camarades.

Au delà des scènes de luttes dessinées avec pudeur, le livre montre la vie des tirailleurs algériens, qui, le temps d’une guerre, est la même que celles des "Français" : camaraderie, engueulades, nostalgie. Car n’oublions pas qu’au cœur d’une IIIe République qui n’a jamais été universaliste en dépit du discours de ses fondateurs et défenseurs, les Algériens sont à l’époque des citoyens de seconde zone, parce que l’assimilation -au sens juridique du terme (l’égalité des droits entre « indigènes » et métropolitains) a toujours été perçue comme contraire avec le maintien de la domination blanche et métropolitaine. Ils ont des devoirs (obligation du service militaire par exemple) mais pas de droits. Cet aspect était particulièrement fort vis-à-vis de l’Algérie, pourtant département français depuis 1848. L’assimilation n’y concerne que les Européens (auxquels s’ajoutent les juifs algériens à partir de 1881), les musulmans demeurant exclus de l’égalité des droits. Même après 1946 et l’attribution du droit de vote sur une large échelle en Algérie, la logique des deux collèges continue d’avoir pour effet de maintenir et d’organiser la suprématie des Européens (dits « Français tout court ») sur les « Français musulmans », uniquement renvoyés à leur appartenance religieuse et, au final, de maintenir ces derniers dans leur situation de sujets, touchés de plein fouet par les théories raciales des élites républicaines, dont on voit d’ailleurs dans la bande dessinée qu’elles ne sont pas forcément partagées à la base.

"Turcos" : La question de la mémoire

C’est pour rendre compte de ce paradoxe entre « République » et « colonisation » que des historiens parlent de République coloniale (Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès) ou de République impériale (Olivier Le Cour Grandmaison).

La participation des combattants algériens aux deux conflits mondiaux du XXe siècle pour leur métropole n’a pas permis d’avancée majeure de leur situation juridique (contrairement aux femmes par exemple, récompensées par l’obtention du droit de vote), puisque la situation perdura jusqu’à l’indépendance en 1962.

Plus largement, Turcos pose la question de la mémoire en histoire. Dans une intéressante préface, l’écrivain Yasmina Khadra s’y attarde et soulève l’ambiguïté de la notion de mémoire : nécessaire rappel des erreurs du passé, elle contribue aussi à rouvrir les plaies de l’histoire. En l’occurrence, la position de la France vis à vis de ses anciennes colonies, et particulièrement l’Algérie, n’a jamais été à la repentance, d’ailleurs bien peu chère à l’actuel président de la République.

Les débats politiques actuels -la campagne présidentielle en France en 2007 avec la question de « l’identité nationale » en a été une illustration flagrante- sont marqués par le fait que ce sont désormais les luttes mémorielles, et non plus les luttes sociales, qui alimentent le discours sur les « ennemis de l’intérieur ». Le discours sarkozyste visant à désigner l’anti-France durant sa campagne victorieuse était ponctué d’exemples qui évoquaient l’immigration en provenance du Maghreb et d’Afrique noire.

Cet exemple parmi d’autres illustre le fait que la question de la reconnaissance de l’action des populations extra-métropolitaines au service de la France est encore peu répandu et n’appartient qu’à quelques individualités (individus ou associations : « Déni de mémoire » a contribué à la présente édition) qui, par définition, ne constituent pas une mémoire collective. Encore trop conflictuelle, la mémoire des colonies n’est que lentement réactivée, sous le coup de l’émotion, à l’occasion d’événements ponctuels (on se souvient de la sortie du film Indigènes en 2006, à la suite duquel le président Chirac avait « décristallisé » les pensions des anciens combattants des colonies de l’armée française, gelées en 1959 et à peine revalorisées entretemps).

Le manque de consensus autour des relations entre la France et l’Algérie a encore récemment été illustré par le refus de Nicolas Sarkozy de reconnaitre le massacre du 17 octobre 1961. En attendant qu’un jour, peut-être, la France reconnaisse officiellement ses erreurs afin de conforter l’identité des Français en lui donnant une histoire collective devenue consensuelle, Turcos arrive à point nommé pour rappeler que les individus qui sont acteurs des transformations d’un pays sont aussi des anonymes dont le combat politique pour la reconnaissance n’est pas moins légitime que l’histoire officielle. Les nombreux documents iconographiques qui accompagnent l’ouvrage participent de cette démarche salutaire.

Turcos est actuellement en lice pour l’obtention du prix Tournesol de la BD, décerné à Angoulême le 27 janvier.

(par Damien Boone)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Turcos, Le jasmin et la boue - Par Tarek, Batist Payen et Kamel Mouellef - Ed. Tartamundo

Illustrations : (c) Tarek, Batist Payen et Kamel Mouellef - Ed. Tartamundo

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5 Messages :
  • "Turcos" : La question de la mémoire
    7 janvier 2012 13:37, par LP

    Publier de telles histoires, humanistes et justes, est une bonne chose. Car il appartient aux artistes (et écrivains, réalisateurs, journalistes...) de réhabiliter la mémoire des hommes et de réajuster les idées colportées dans l’histoire après que le temps et les moeurs ont évolués.

    La France, quasiment toute la France, était coloniale. La France d’aujourd’hui ne l’est quasiment plus (DOM-TOM ?). Le regard a changé. La perception a changé. Et il est bon de revoir cette période avec ces nouvelles lunettes.

    Il me semble pourtant naïf de croire que cela va changer la xénophobie naturelle des hommes. Xénophobie qui est plus ou moins réelle, plus ou moins assumée et affirmée. C’est elle qui poussait les Français à refuser d’accorder des droits aux "étrangers" des colonies, c’est elle qui les pousse à refuser d’être "envahis" par les "étrangers" immigrés (quand bien même ils aient une carte d’identité).

    Politiquement, cette xénophobie se trouve rejetée à Droite, puisque portée par un principe non humaniste. Mais elle ne fait pas forcément partie des idées des gens de Droite, qui s’intéressent plus à l’économie et à la réussite individuelle. Ils accueillent donc cet électorat avec plus ou moins de circonspection, mais ne se sentent solidaires avec ces idées que devant une urne. Les politiciens de Droite jouent donc ce double-jeu du refus du FN (depuis Chirac) et de l’acceptation des xénophobes (depuis Sarkozy) pour augmenter leur électorat, mais cela ne fait pas de tout libéral de Droite un raciste en puissance.

    Quant à un pardon gouvernemental qui obligerait l’Etat d’aujourd’hui (nous tous) à rembourser les exactions de l’Etat d’hier (nos parents), on peut comprendre que ni Sarkozy, ni Chirac, ni Mitterrand ne soient chauds pour s’y prêter. Et ce, même si les harkis et autres anciens combattant des colonies y auraient parfaitement droit.

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    • Répondu par DANIEL le 7 janvier 2012 à  18:51 :

      Enormément d’erreurs dans l’article, en particulier au niveau du statut "indigéne". Voir http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57895168/f15.image
      .
      Pour ce qui concerne la politique de Sarkosy, il se sert effectivement de la politique mémorielle pour diviser les gens. Mais il ne fait que copier ce qui se fait dans le camp d’en face.
      Le politique mémorielle a été initiée par la gauche (loi Gayssot), et s’inscrit dans une longue tradition de haine de soi typiquement francaise qu’on trouve chez les flagellants de la Restauration ou les collabos de Pétain.

      La politique coloniale de la France n’est pas ce qu’elle a fait de mieux. Ceci dit elle a plutot fait mieux (ou moins désastreux plutot) que les Ottomans en Algérie ou les Arabes en Espagne.

      Il n’y aura de réconciliation réelle France-Algérie qu’à partir du moment où l’Etat Algérien sera capable de relire son histoire. Etat Algérien qui a déclenché le génocide de 250000 Harkis et s’est livré à une épuration ethnique qui a conduit à l’exil d’un million d’Algériens dont le seul tort était de n’être pas musulmans.

      L’exemple du 22 octobre 61 est typique. En France il y a des villes qui ont des rues à ce nom. Mais les massacres d’Oran (3000 personnes hommes femmes enfants massacrés par l’état algérien) ou le génocide de Melouza sont ignorés, voir niés.

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      • Répondu par Jean le 7 janvier 2012 à  20:36 :

        Le livre dont il est question, "Turcos", rend hommage aux français qui avaient le sens de la nation, qu’ils soient de souche ou non, et rappelle aux nouvelles générations ce passé fait de loyalisme et de métissage.cela parle de réconciliation et de résilience, ou voyez vous la flagellation ? Avez vous lu l’album ?vous racontez un peu n’importe quoi.

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      • Répondu par PAUL le 9 janvier 2012 à  07:30 :

        Parler de politique coloniale en Andalousie et en Algérie par les Ottomans est un anachronisme. Par contre cet album s’avère utile pour comprendre ultérieurement comment par ses refus d’évoluer (et le refus de tenir certaines promesses) la politique coloniale de la France a conduit à une indépendance de l’Algérie dans le drame.

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      • Répondu par Nono B. le 11 janvier 2012 à  20:45 :

        Houla ! Une drôle d’odeur se dégage de votre texte, cher ami. Déjà « La politique coloniale de la France [...] mieux (ou moins désastreux plutot) que [...] les Arabes en Espagne. ». Les Arabes en Espagne se sont montré bien plus tolérants et constructifs que ne le firent les colons français dans leurs colonies, et ce dont les mozarabes (habitants passés sous le joug musulman) profitèrent. Ce ne fut guère le cas pour les habitants des colonies françaises.

        Concernant ensuite la réconciliation franco-algérienne, je ne vois pas à quel moment l’état français a été « capable de relire son histoire » (pour reprendre votre terme). Jusqu’à ce jour, mis à part une timide avancée de Chirac, la France ne reconnaît aucunement les méfaits de la colonisation, au contraire. Pourtant, pour qu’il y ait entente, il faut des efforts des 2 cotés. Donc ne jetez pas la pierre aux algériens alors que chez nous c’est pas mieux.

        Certes le massacre des harkis (là aussi merci l’armée française, qui les a abandonné lâchement) n’est pas à nier, mais les français ne se sont pas gêner pour tuer et torturer. Le massacre de Sétif en 1945, ça vous dit quelque chose ?

        Enfin « l’exemple du 22 octobre 61 est typique », typique de quoi ???

        Drôle d’odeur...

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