Turquie : la répression touche le magazine satirique LeMan

21 juillet 2016 6 commentaires
  • Alors que le président Recep Tayyip Erdogan vient de déclarer que le pays est pour trois mois "en état d'urgence" à la suite de la tentative de coup d'état du 15 juillet dernier et que près de 55.000 personnes ont fait l'objet d'arrestation, de suspension ou de limogeage, que ce soit dans l'armée, la police, la justice mais aussi dans l'enseignement et dans les médias, on apprend que la diffusion de l'édition hebdomadaire du magazine satirique LeMan a été bloquée par la police.

LeMan, c’est le "Charlie Hebdo turc" qui d’ailleurs avait publié en commun un numéro avec le magazine satirique français en 2002. Il avait été créé en 1992 par des anciens membres des magazines satiriques précédents Gırgır et Limon, par Tuncay Akgün et Mehmet Çağçağ. Il devient rapidement l’un des magazines politiques les plus influents de Turquie. Le groupe publie d’autres journaux : Bayan Yani, seul journal de bande dessinée réalisé uniquement par des femmes, ou encore le mensuel L-Manyak (Manyak veut dire "obsédé" en turc) où le discours sur le sexe, la liberté de conscience et d’expression sont les maîtres-mots de la ligne éditoriale du journal.

On mentionnera dans ses faits d’armes la publication du journal Harakiri, un mensuel du groupe LeMan édité en hommage à la revue de Cavanna et du Professeur Choron, qui n’a paru que le temps de trois numéros, interdit par la censure turque pour "obscénité", parce qu’il invitait le lecteur à avoir "des liaisons extra-conjugales" ou encore parce qu’il incitait le peuple turc à "la paresse et à l’aventurisme".

Turquie : la répression touche le magazine satirique LeMan
Depuis sa création en 1992, LeMan a toujours été très critique avec le pouvoir, essuyant de nombreuses pressions et même des procès.
© LeMan

Au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo, LeMan marqua sa solidarité en publiant un numéro jumelé où Wolinski, un ami de longue date du journal, figurait en Une de couverture, tandis que la semaine de l’attentat, les trois grands journaux satiriques turcs (LeMan, Penguen, Uykusuz) affichaient en Une, en Français dans le texte, "Je Suis Charlie", un acte de courage inouï dans ce pays majoritairement islamo-conservateur. Nous n’avions d’ailleurs pas manqué de le signaler dans nos pages.

Fetullah Gülen, l’imam predicateur, en général islamo-conservateur vu par le magazine LeMan.
© LeMan

Un "spécial Coup d’état"

LeMan devait publier cette semaine un numéro "spécial coup d’état" dans la journée d’hier .Sur son compte Twitter, le journal en affichait fièrement la couverture (que nous reproduisons ici).

Mais sa diffusion a été bloquée par la police stambouliote, indiquant que c’est désormais toute la presse qui subit la répression du pouvoir. C’est évidemment un coup très dur porté au journal dont la santé financière, comme c’est le cas pour la plupart de ces autres journaux satiriques régulièrement traînés en justice par le pouvoir, déclinait ces derniers temps.

La couverture du numéro interdit.
© LeMan

La tradition de la caricature est très ancienne en Turquie. Dès la fin du XIXe siècle, elle est en butte avec le pouvoir, les éditeurs se trouvant emprisonnés, exilés et leurs titres interdits.

Face à une situation qui ressemble de plus en plus à une prise de pouvoir dictatoriale suscitant l’inquiétude de bon nombre de chancelleries occidentales, il semble bien que la liberté d’expression en Turquie roule en marche-arrière.

Fetullah Gülen, en super-putchiste. Ce dessin devait paraître dans le numéro "empêché".
© LeMan

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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6 Messages :
  • C’est nous, les Français, qui allons donner des leçons de démocratie aux Turcs ? Nous qui venons de prolonger l’état d’urgence pour six mois ? Six mois !!!

    Erdogan, lui, vient de l’instaurer pour trois mois seulement après -quand même- une tentative de coup d’Etat militaire ! Un président démocratiquement élu (et bénéficiant d’une cote de popularité que lui envient Hollande et Valls) est victime d’un putsch lancé par des généraux et au lieu de recevoir le soutien des "démocraties" occidentales, il est accusé de lancer "une prise de pouvoir dictatoriale" ! À croire que notre classe médiatico-politique bien-pensante aurait préféré le retour d’une bonne dictature militaire en Turquie plutôt qu’un système démocratique.
    Et on s’étonnera que la Turquie se tourne vers la Russie plutôt que vers l’UE...

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    • Répondu par Vader_MIB le 22 juillet 2016 à  13:24 :

      Je propose qu’on censure les trolls, sous notre régime d’état d’urgence, et que donc on supprime ce message.

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    • Répondu par Cavatz le 22 juillet 2016 à  13:31 :

      Que le président Erdogan bénéficie du soutien d’une partie de la population est plus dû au fait que la Turquie ait aujourd’hui une forte croissance économique et que le président ait restauré dans le cœur des Turcs, l’idée d’un pays fort s’appuyant sur leur histoire, qu"à l’avancée des libertés démocratiques.
      Étonnant de se féliciter que la Turquie souhaite rejoindre la Russie comme si celle-ci était un parfait exemple démocratique. Je suis toujours étonné par la fascination qu’exerce les pouvoirs autoritaires auprès de certains.
      Quoiqu’il en soit, votre commentaire évite soigneusement de traiter du sujet de l’article qui est la censure d’un journal en partant sur des comparaisons sans fondement. Par ailleurs, l’auteur de l’article n’est pas comptable de la politique française à laquelle il ne prend pas part.

      Martial Cavatz

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    • Répondu par Jean le 26 juillet 2016 à  19:46 :

      35 000 fonctionnaires détenus ou suspendus, 70 journalistes emprisonnés, mise sous tutelle de plusieurs journaux, 3000 magistrats sous mandats d’arrêt etc …
      Ce n’est pas un Troll mais un message politique de soutien à la dictature Erdogan

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  • Il y a une gaffe, quasiment tout les dessins concernent un autre personnage turc qui est Fetullah Gülen, l’imam predicateur et non pas Erdogan..

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 25 janvier à  06:15 :

      C’est vrai. Nous ne sommes pas si familiers que cela de la politique intérieure turque. C’est corrigé. Cela dit, c’est en journal laïque que LeMan met Fetullah Gülen et le président Erdogan sur le même plan, ce coup d’état étant le fait de deux factions issues du même camp.

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