Tyler Cross frappe encore

10 septembre 2015 1 commentaire
  • Après le succès du premier tome (50.000 ex. vendus), le tandem Brüno-Nury revient en force : l'effet de surprise passé, le travail de la narration et de la mise en scène de ce second "Tyler Cross" permettent-ils d'en faire un des albums incontournables de cette rentrée ? Réponse en images avec son dessinateur...

Sélectionné à Angoulême et multiprimé par ailleurs (Prix BD de la FNAC, du Point, etc.), le premier tome de Tyler Cross avait donné un nouvel élan à la collaboration entre Fabien Nury et Brüno entamée avec Atar Gull.

Dans l’esprit d’un gros one-shot, ce premier tome introduisait un gangster cynique et calculateur au cœur des l’Amérique de la fin des années 1950. Dans la lignée des films de Sergio Leone, notre étranger déboulait dans une petite ville qui vivait sous le joug d’une famille à l’autorité implacable. Ce récit sans temps mort où le pire est toujours à venir a donc rencontré un succès public mérité, car il alliait les codes américains rabâchés depuis près d’un siècle à une efficacité de réalisation sans faille.

Tyler Cross frappe encore
Brüno
Photo : CL Detournay

« Je n’ai pas de genre de prédilection, nous explique Brüno, Et je reste très ouvert à ce qu’on peut me proposer. Fabien m’a donc invité dans l’univers du polar qu’il maîtrise très bien. J’ai regardé beaucoup de films pour rattraper sa connaissance encyclopédique, en cinéma et en littérature. Notre idée de départ est effectivement de proposer un petit roman noir de 90 pages qui peut se lire en one-shot, sans prendre le lecteur en otage d’attendre la suite. Cette idée était venue d’Atar Gull : deux volumes de 46 pages auraient sans doute plu à l’éditeur, mais risquaient de tomber à plat, alors qu’en un volume, le livre se renforçait de lui-même. Cela permet également de ne pas couper le récit à un moment dérangeant, parfois de manière artificielle. »

Déjà annoncé dans le premier tome, le second tome de Tyler Cross (Angola) entraîne notre gangster dans un bagne d’où toute évasion semble impossible. Ce qui devait être un coup sans risque, garanti sur facture, se transforme en descente aux enfers pour Tyler Cross. Il est incarcéré dans « Angola », la plus grande prison de haute sécurité des États-Unis, entourée de marécages et écrasée par le soleil torride de Louisiane. Cerise sur le gâteau : le clan Scarfo a mis un contrat sur sa tête, et les Siciliens sont nombreux parmi les détenus ! Tyler n’a pas le temps de finasser, il lui faut s’évader rapidement sans faire de sentiment, au risque de sortir à coup sûr les pieds devants...

Après une exploitation du récit mythique de la petite ville du sud bouleversée par l’arrivée de l’étranger, les auteurs revisitent un autre classique hollywoodien : le film de bagnards. Sans être un maniaque du septième art, on tombe dans un univers éprouvé qui nous berce de ses images depuis des décennies. Les spécialistes noteront les références multiples, mais toujours assimilées et détournées par l’expertise de Fabien Nury : le comptable de Shawshank Redemption qui trouve sa façon de creuser son trou en régissant les finances de la prison, et bien entendu le sublime Luke la Main froide, un classique du genre, où l’on retrouve l’ambiance de la prison et le rôle ambigu de la femme du directeur !

« Oui, "Luke La Main froide" fait partie des films de chevet pour ce tome de Tyler Cross, détaille Brüno, Avec "Je suis un évadé" de Mervyn Leroy. Mais ces deux films de bagne nous ont servi surtout pour la décoration et les ambiances, car le personnage de Paul Newman est un héros très positif à l’opposé de Tyler Cross. Mais à côté de l’abstraction, j’ai également beaucoup travaillé les clair-obscur tout en injectant du réalisme, par exemple par les armes à feu ou les voitures : ces détails servent la dureté du récit. Cela demeure pourtant compliqué de maintenir l’aspect synthétique de mon récit, tout en m’appuyant sur cette documentation photographique. »

Ce second tome de Tyler Cross est moins haletant que le premier. Dès l’introduction, on comprend que le personnage va sortir du bagne. Cette absence de grosse surprise n’empêche pas Angola d’être un excellent récit de genre, à la fois classique à l’extrême dans son utilisation des références, et très novateur dans sa construction, l’implication des schémas de pensées de personnages secondaires, et sa spectaculaire mise en scène.

« Dans le tome 1, et surtout dans le tome 2, Fabien et moi nous sommes rendus compte que nos livres avaient leur propre narration, un découpage qui ne doit rien laisser au hasard. Tyler Cross utilise l’univers fantasmé des Américains, l’image d’Épinal que les USA nous envoient au travers de leurs films et leurs livres. Nos thématiques peuvent donc sembler peu originales, mais nous voulons justement jouer et utiliser les images mentales que nous possédons de cette culture.

La spécificité de notre série n’est donc pas vraiment la destinée du héros, car on en dévoile déjà une grande partie avec le sous-titre, mais le fait d’apprendre comment il va s’en tirer et avec quels dommages collatéraux. L’intérêt se focalise donc un peu moins sur ce qu’on raconte, mais sur la question de savoir comment on va le mettre en scène. À l’image du personnage, nous ne pouvons donc pas nous permettre une baisse de régime pendant trois pages. L’apparente fluidité du récit, et l’efficacité de la narration reste un travail assez complexe. Fabien et moi travaillons alors énormément dessus, car on ne peut se reposer sur un sujet ultra-original. »

Un des grands points forts de Tyler Cross demeure la pagination dense (près de cent pages) qui aborde le sujet sous divers angles et avec des personnages secondaires bien construits, tout en incluant certaines cases ou séquences muettes comme Nury les apprécient. Cet intermédiaire entre le roman graphique et le quarante-six pages classique devient d’ailleurs de plus en plus prisé. Le Lombard vient d’opter pour cet format, que cela soit avec Badgad Inc. qui inaugure ce changement dans la collection Troisième vague – One-shot, ou le futur Sykes dans la collection Signé !

« Une narration de 90 pages, qui doit être tendue à souhait, cela semble peut-être facile à la lecture, mais en réalité c’est assez compliqué à réaliser, surtout au moment où l’on rentre dans la tête des personnages, des trips mentaux que nous avons longuement travaillés. En effet, cette absence de césure offre des voies parallèles à la ligne principale, qu’on peut explorer sans risque de perdre le lecteur. Mais il faut veiller à bien introduire ces digressions qui apportent heureusement beaucoup de saveur à l’ensemble. Dans ce type de narration qui ne souffre d’aucun temps mort, c’est encore plus fatiguant de rester aux aguets en permanence sur 90 pages : on chasse la case de trop ou, le mauvais cadrage. Heureusement, la voix off et l’abstraction nous aident beaucoup pour maintenir ce rythme. »

Avec ce suspense focalisé sur les personnages secondaires et les moyens mis en œuvre par Tyler pour s’en sortir, le récit d’Angola maintient la qualité du premier tome, l’aspect haletant en moins. Mais le soin apporté à la mise en scène permet non seulement de profiter d’une première lecture sans temps mort, puis de revenir avec une lecture centrée sur la mise en scène du récit. Le jeu des cadrages, l’abstraction du graphisme, la succession des cases et la mise en scène sont travaillées à l’extrême. Un véritable exercice de style !

« En travaillant à deux, nous avons tous les deux appris énormément sur le média de la bande dessinée. Par exemple, que « le moins » avait « plus » d’impact : en discutant, on s’est rendu compte qu’il vaut mieux privilégier un zoom sur les visages plutôt qu’un cadre large avec beaucoup de décors. La scène de l’épilogue est de nouveau caractéristique de cette épure : Fabien me disait que le lecteur allait remplir les blancs de lui-même, sans qu’on doive en rajouter. On a également beaucoup travaillé les raccords dans l’axe : pas besoin dans certains cas de figure de varier les angles. En zoomant ou en dezoomant, le minimalisme du mouvement de caméra apporte beaucoup de puissance narrative. »

Une des pages de l’épilogue

Ce dernier exemple avait livré une page caractéristique du premier tome, dans laquelle on pénétrait directement dans la tête du patriarche. D’une voix off, on passait à une voix intérieure : pas de guillemet, à peine un « pense-t-il », c’est le cadrage qui guidait le lecteur de manière intuitive. Même proposition dans une scène intense de ce tome deux alors que le capitaine entre dans une rage irrépressible : l’effet est radical.

Autre exemple de soin apporté au cadrage, la succession de ces deux planches, toujours dans Angola, que détaille Brüno : « C’est une séquence qu’on apprécie beaucoup avec Fabien : on commence par une partie plus lente, en cinémascope, où les deux personnages marchent lentement dans les marais. Puis d’un coup, on casse le rythme en passant en scope à la verticale pour accélérer le rythme. Ce que j’apprécie dans ma collaboration avec Fabien, c’est que, même si nous multiplions les références cinématographiques, notre collaboration est centrée sur la bande dessinée, car le cœur du travail se concentre sur la narration et la mise en scène, le point de rencontre entre le scénario et le dessin : l’essence-même de la BD. Il y a beaucoup d’aller-et-retour lors du storyboard pour choisir le cadrage et le type de chaque case. »

Deux pages successives qui alternent les cadrages
Le tirage de Canal BD sera un peu plus étendu que pour le premier tome, mais les amateurs ne doivent pas traîner

De manière plus tranchée que dans le premier tome, les couleurs guident également le lecteur. Soulignons surtout l’emploi du rouge qui précipite la séquence canine dans l’horreur (voire le gore), ou les orangés qui symbolisent la chaleur étouffante du soleil. Cela n’empêche pas d’apprécier cet album en noir et blanc, dans la version édité par les libraires Canal BD. Le dossier en fin d’album de ce tirage limité revient d’ailleurs sur une séquence entièrement retravaillée par les auteurs, pour laquelle on profite de la comparaison entre le scénario de base et le storyboard, en lien avec les planches définitives.

« Arrivé à la dernière séquence qui précède l’épilogue, explique Brüno, Nous nous sommes rendus compte que la tension descendait d’un coup par rapport à l’énergie développée dans les 80 pages précédentes. Après le bagne, ce retour à la normalité s’accompagnait d’une perte d’intensité palpable. Fabien a donc réécrit la totalité de ces huit pages, et c’est ce qu’on peut découvrir dans le bonus de cet album Canal BD. »

Contrairement à la couverture noire du premier tome, ce sont des teintes blanches qui introduisent ici ce récit de bagnard. Une belle composition qui confirme le soin apporté par les auteurs à tous les détails de leur récit, un dessin qui ressemble une fois de plus à une affiche de film avec son sous-titre, assumant les références cinématographiques du genre. Brüno en profite également pour nous expliquer qu’il a choisi avec Nury de ne pas entamer un autre one-shot comme ils en avaient eu l’idée, mais bien de prolonger directement avec le troisième Tyler Cross. Par la suite, les auteurs envisagent de continuer de suivre leur gangster cynique, non sans avoir réalisé entretemps des breaks avec d’autres personnages forts :

« Cette couverture, que nous avons finalement choisie parmi tant d’autres, nous a été inspirée par l’affiche du film « Hud » (Le Plus Sauvage d’entre tous). Même si l’histoire de "Luke la main froide" n’a rien à voir avec le récit d’Angola, j’appréciais faire une référence à Paul Newman avec notre couverture. D’un autre côté, nous ne voulions pas nous enfermer dans un système de couverture formaté afin de nous adapter à chaque récit nouveau et différent. On pourra donc être libre pour la couverture dans le tome 3, qui devrait se dérouler à Miami, et avec lequel nous allons directement enchaîner. Nous alternons donc les récits au soleil et à l’ombre ! Plus sérieusement, dans le tome 2, nous avons joué avec le héros iconique mis en place dans le tome un. Nous lui avons donc enlevé son costume, son flingue et sa liberté de mouvement, afin de voir ce que cela pouvait donner. Dans le tome 3, nous voulons de nouveau le vouloir évoluer dans son milieu naturel, mais en ôtant l’aspect loser du tome 1. Il s’agira donc d’un casse, plus flamboyant, ce qui permettra de prendre à nouveau le contre-pied des tomes précédents dans lesquels il doit juste réagir à la tuile qui lui tombe dessus. »

Avec Tyler Cross, la bande dessinée démontre qu’elle peut s’appuyer sur le cinéma tout en développant ses propres codes graphiques et sa mise en scène. Récit au cordeau doublé d’un exercice de style, Angola est un des excellents titres de cette rentrée, qui séduira les lecteurs occasionnels de bande dessinée , tout en ralliant les puristes du neuvième art.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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A ce propos, lire nos précédents articles :
- les chronique de Tyler Cross T1 et d’Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle
- la précédente interview de Brüno à propos du premier tome : « "Tyler Cross" est à mi-chemin entre le roman noir et le western »
- Fabien Nury 1/2 : « Pour moi, le seul barème de la réussite est le plaisir de lecture, l’émotion ressentie. »
- Fabien Nury 2/2 : « Non, le scénariste n’écrit pas ses bulles après que le dessinateur a fini sa planche... »
- Le programme du 41e FIBD, retour à l’orthodoxie

 
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