Un album de bande dessinée antisémite sur le Net.

29 février 2004 3 commentaires
  • Ceux qui avaient des doutes sur l'antisémitisme du dessinateur Emmanuel Poirier (plus connu sous le pseudonyme de Caran d'Ache) n'ont plus besoin aujourd'hui de rassembler les preuves. Elles sont actuellement visibles sur le Net.

On l’a vu avec le sort récemment réservé par la Ville de Paris à Adolphe Willette, frappé d’indignité pour antisémitisme, les paroles s’envolent et les dessins restent. Caran d’Ache est un des fondateurs de la BD française qu’il contribua à faire évoluer avec un indéniable talent. On doit notamment à Thierry Groensteen la redécouverte de son travail au travers d’une exposition au CNBDI et de divers articles ou rééditions. Ces publications restent étonnamment discrètes sur un des aspects les moins glorieux de ce dessinateur : son antisémitisme. Comme son ami Henry de Sta, également redécouvert et loué sans réserve (dans Neuvième Art), Caran d’Ache est le chef de file d’une production antisémite d’autant plus ravageuse qu’elle est talentueuse.

Mais au contraire de son confrère Henry de sta, simple exécutant au service de l’hebdomadaire de Drumont, « La Libre Parole illustrée », le très notoire Caran d’Ache lance à son compte, en association avec son ami Forain, une revue satirique antidreyfusarde titré « Pssst ! », un véritable journal de combat antisémite qu’il publie du 5 février 1898 au 16 septembre 1899. Il contribue également à un grand nombre de feuilles du même ordre avec des illustrations qui sont ensuite diffusées dans toute l’Europe.

Or, le site Coconino World publie ces jours-ci, avec un avertissement à notre sens un peu trop complaisant, un petit opuscule qui vaut son pesant de cacahouètes et qui confirme, s’il en était besoin, le rôle de chef de file de Caran d’Ache dans la caricature antisémite dès avant l’Affaire Dreyfus. Intitulé « Carnet de Chèques », ce petit album date de 1892 et se situe avant sa production pour "La Libre Parole illustrée" (à partir de 1893) et la création de "Pssst !" (1898).

Un album de bande dessinée antisémite sur le Net.
Le Carnet de Chèques (1892)
Bien avant l’Affaire Dreyfus, Caran d’Ache se répandait en dessins antisémites dans toute l’Europe.

A toutes les pages, le Juif corrupteur tend un chèque au député. « Comment voulez-vous qu’il refuse devant tant d’insistance ? » semble être la thèse de l’auteur, justifiant ainsi la faiblesse de la République face aux puissances supposées de l’argent juif. Un thème qui fera florès jusqu’aux heures sombres du nazisme. Publié au tout-début de l’Affaire de Panama, cet ouvrage est caractéristique de la période qui précède et prépare même l’affaire Dreyfus. On conviendra avec l’éditeur de ce document historique que ce pionnier de la BD européenne a du talent, mais c’est un talent qui pue.

Dessin de Caran d’Ache
pour "La Libre Parole illustrée" d’Edouard Drumont, le pire des organes antisémites au moment de l’Affaire Dreyfus.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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3 Messages :
  • > Un album antis*mite de Caran d’Ache sur le Net.
    4 mars 2004 03:49, par Thierry Smolderen

    Bonjour,

    Didier Pasamonik me juge donc "un peu trop complaisant" dans l’avertissement que je signe en introduction du "Carnet de Chèques" de Caran d’Ache, publié sur http://www.coconino-world.com

    Voici une copie des deux premiers paragraphes de ce texte, qui permettra au lecteur d’en juger par lui-même :

    "AVERTISSEMENT AU LECTEUR,
    En 1898, en réponse au "J’accuse" de Zola, le caricaturiste Caran d’Ache participe activement à la campagne des antidreyfusards en publiant avec le dessinateur Forain, et jusqu’à la fin de l’Affaire, un hebdomadaire antisémite ("Psst !").

    Dessiné six ans plus tôt, en 1892, le "Carnet de Chèques" que nous publions ici fait intervenir la figure du riche profiteur s’employant à corrompre tout ce qu’il touche (et tout ceux qui "touchent").

    Bien que l’antisémitisme (d’époque) en constitue manifestement la toile de fond, on notera que la visée de cet étrange petit livre-objet ne se réduit pas à cette cible. Caran d’Ache s’en prend surtout au chèque-obsession (l’expression est de lui), à l’idée fixe de l’omniprésence du juif corrupteur dans l’imaginaire du public. Dans une folle "course à l’armement", il donne même au personnage central un don d’ubiquité qui prend des proportions délirantes, voire fantasmatiques : Tex Avery n’est pas loin."

    La suite de cet avertissement concerne les inventions formelles de l’opuscule, qui n’intéressent manifestement pas Didier Pasamonik, ce qui est parfaitement son droit. En l’occurence, l’équipe de Coconino World n’a jugé la publication de ce livre utile que pour ce qu’il avait à nous apprendre sur l’état du langage de la bande dessinée en 1892, mais nous comprenons parfaitement que d’aucuns puissent juger la dimension idéologique de l’objet plus importante - et c’est bien pourquoi nous avons ouvert cette publication en ligne par les deux paragraphes cités plus haut, qui me semblent établir très clairement :

    1° que Caran d’Ache est un antisémite notoire (c.f. sa participation au pamphlet antidreyfusard)

    et

    2° que "l’antisémitisme (d’époque) constitue manifestement la toile de fond" de son Carnet de Chèques.

    Ces deux points étant fermement établis, on comprendra que le soupçon de complaisance nous semble sévère...
    En réalité, le point sur lequel nos lecture divergent est pure question d’interprétation historique du document : il s’agit de savoir si les juifs constituent la seule cible du livre (c’est l’hypothèse de Didier Pasamonik), ou si Caran d’Ache ne visait pas aussi (surtout ?) une idée fixe d’actualité, celle du juif corrupteur, aux pouvoirs presques surnaturels de conviction. On peut en effet être antisémite et ne pas se laisser embarquer par des rumeurs fantaisistes.
    Plusieurs éléments me font penser que mon hypothèse est bien plus crédible que celle de Didier, mais je suis prêt à m’en remettre à l’analyse d’un historien - et à la relayer dans la présentation de l’opuscule si elle présente tous les gages de sérieux, évidemment.

    Il va sans dire que je n’ai aucun "agenda" caché concernant Caran d’Ache, aucune raison de vouloir le réhabiliter (d’autant plus que son antisémitisme est pour moi établi).

    Il faudra cependant que cette contre-expertise soit mieux étayée que celle que nous a livrée, à l’emporte-pièce, Didier Pasamonik, qui me semble guidé par une indignation "à la louche" qui ne lui coûte pas grand chose en recherches ni en réflexion. Il y a parfois aussi quelque complaisance à se camper à peu de frais dans le rôle du justicier-éclair, mon cher Didier...

    Thierry Smolderen

    Voir en ligne : http://

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    • Répondu par Didier Pasamonik le 4 mars 2004 à  09:37 :

      Cher Thierry,

      Je comprends parfaitement ton sentiment d’injustice par rapport à mon article. "Complaisant" est un mot fort, mais qui signifie ce que le dictionnaire en dit : "faire preuve d’indulgence".

      Il se trouve que les historiens de la BD ont fait jusqu’ici preuve de la même indulgence (et ce n’est donc pas du tout une attaque personnelle, cher Thierry) vis-à-vis de ce qu’est réellement Caran d’Ache : un idéologue propagandiste et un des artisans de l’antisémitisme moderne. Là est ma thèse et mon sentiment du statut "complaisant" qui lui est accordé. Ceci au moment où Willette, qui n’est jamais que l’un de ses suiveurs idéologiques, se voit retirer son nom de la plaque d’un square.

      Tu pensais avoir fait ton travail en avertissant le lecteur. Cela dit, ne pas l’avoir fait aurait été une faute qui aurait peut-être mené Coconino World devant les tribunaux. Il faut d’ailleurs signaler ce réflexe salutaire : des aventures de Spirou ou de Buck Danny au contenu discutable sont actuellement disponibles en librairie sans qu’il y ait une ligne de justification quelconque et sans que personne ne s’en émeuve.

      J’ai utilisé le mot "complaisant" -complaisant par ignorance et manifestement pas par volonté idéologique, j’en conviens- parce que :

      1° Tu minores complètement le rôle de Caran d’Ache dans la fabrication de cet instrument de destruction qu’est l’antisémitisme moderne.

      2° Tu sembles ignorer le contexte historique de cette publication : Elle se situe entre le suicide du général Boulanger (1889), auquel Caran d’Ache semble très attaché et le Scandale de Panama (1892-1892). Tu sous-estimes l’importance de ce document car il est fondateur d’un antisémitisme visuel qui trouvera son point d’orgue avec l’Affaire Dreyfus (1898-1899) et la création du journal "Psst" dans lequel Caran d’Ache a un apport financier personnel aux côtés de Forain.

      Dès la création de "La Libre Parole Illustrée" (17 juillet 1893) de Drumont (rappelons, pour les lecteurs qui l’ignorent que Drumont est l’auteur de "La France juive", un best-seller qui porte sur ses fonds baptismaux l’antisémitisme moderne), Caran d’Ache y collabore. Et comme le dit Marie-Anne Matard-Bonucci parlant de ce qui est en train de constituer à ce moment : "...les images constituent une source privilégiée pour connaître la dynamique, la constitution et la diffusion des stéréotypes dont les Juifs furent les victimes à l’époque contemporaine" (Revue d’Histoire Vingtième Siècle N°72, octobre 2001, page 27). Elle dit bien : la dynamique, la constitution et la diffusion. Le fait que le Juif représenté par Caran d’Ache ressemble au banquier Reinach t’a sans doute échappé.

      Drumont -l’employeur de Caran d’Ache- a tout à fait compris cet enjeu lorsqu’il écrit, l’année suivante dans "La Libre Parole Illustrée" (cité par M-A. Matard-Bonucci) : "L’image doit compléter l’oeuvre de la plume. Elle doit s’adresser à ceux que l’écriture n’a pas encore touchés..."

      Ignorance du contexte, donc. Pire, tu trouves des excuses au grand homme. Je passe sur l’expression maladroite "d’antisémitisme (d’époque)". Mais je dois être plus sévère quand tu considères qu’il ne s’agit que d’une "toile de fond".

      Il s’agit non pas d’une toile de fond mais d’un acte délibéré, d’une campagne haineuse qui mènera jusqu’à l’enfermement d’un innocent et au plus grand scandale de la IIIème République. L’enjeu est aussi la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est une pièce majeure d’une volonté de destruction de la IIIème République par un Bonapartiste notoire.

      Je suis désolé mais, dans ce contexte -insuffisamment mis en évidence dans ton avertissement- parler de Caran d’Ache en le comparant à Tex Avery, c’est du même ordre que faire de la glose sur les aquarelles d’Adolf Hitler.

      Reste cette question : Mettre à disposition un tel document pose une question morale. Peut-on impunément laisser diffuser un ouvrage antisémite ? Vous avez décidé de passer outre pour des raisons esthétiques, alors même que "Bagatelle pour un Massacre" du grand Céline n’est pas disponible en librairie en raison de son contenu antisémtite. Je suis pour sa diffusion (d’autant que vous avez pris la précaution d’en interdire la duplication), mais je pense que vous auriez du davantage étayer cette question plutôt que de l’écarter d’un revers de main en criant au génie.

      Je comprends donc ton sentiment d’injustice. Mais il n’abolit pas les erreurs d’appréciation, ni les questions dérangeantes.

      Le rôle du journaliste est de les poser, ces questions. C’est ce que nous avons fait sur ActuaBD en prenant soin d’envoyer un lien sur le document pour que le lecteur puisse juger par lui-même.

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      • Répondu par Thierry Smolderen le 5 mars 2004 à  09:16 :

        Cher Didier,

        Allons à l’essentiel : tu me reproches de minorer, par ignorance, la virulence de ce Carnet de Chèques dans lequel tu vois "le document fondateur de l’antisémitisme visuel", document produit par un des "artisans de l’antisémitisme modern".

        Il va de soi que je n’aurais pas songé un instant à publier un tel document sur Coconino World si j’avais partagé ton analyse, mais il se trouve que je n’y crois pas.

        J’admets que je connais très mal la période en question, et pourtant il me semble qu’une lecture attentive de ce Carnet de Chèques offre assez de garanties sur sa totale ABSENCE DE SERIEUX pour qu’on ne pas puisse songer à lui donner un statut aussi redoutable.

        En particulier, il se trouve que, loin d’être forcée, la comparaison avec Tex Avery , risquée dans mon avertissement , se basait sur une observation bien précise : dans la première partie (10 pages sur 24), le "corrupteur" surgit de manière délirante aux moments les plus inattendus, dans le bain, par la fenêtre, déguisé en cantatrice etc. pour refiler son chèque au député . Cet effet est indéniablement basée sur le même ressort de comique à répétition qu’on trouve dans nombre de dessins animés mettant en scène le chien Droopy.

        Je sens bien que tu résistes devant ce genre de remarques ( avec ton doigté habituel, tu me dis que c’est du même niveau que de gloser sur les aquarelles d’Hitler !), mais si ce document est bien fondateur de l’antisémitisme visuel, il s’agirait quand même de commencer à le lire avec un peu d’attention, non ?

        A ce propos, je ne peux manquer de noter une contradiction majeure entre ton article initial et la réponse que tu viens de poster, ci-dessus : tu as commencé par dire que par cette série de péripéties gagesques qui anticipent l’ubiquité surnaturelle de Droopy, Caran d’Ache visait à justifer "la faiblesse de la République face aux puissances supposées de l’argent juif."
        ... il était pourtant clair qu’elle ne visaient qu’à ridiculiser, et surtout pas à soutenir, ce type d’excuses !

        Et comme tu es bien forcé de l’admettre , tu changes à présent d’interprétation. Dans la réponse ci-dessus, tu dis que le Carnet de Chèques est "une pièce majeure d’une volonté de destruction de la IIIème République par un Bonapartiste notoire. " (mes italiques)

        OK... on se rapproche peu à peu de ma lecture initiale, tu en conviendras... Tu sais, je crois qu’à incompétence égale vis à vis de cette période que tu ne connaissais manifestement pas mieux que moi, une analyse neutre et attentive du texte a beaucoup plus de chances de se rapprocher de la vérité qu’une indignation que je ne peux m’empêcher de trouver un peu grandiloquente et même - ce qui est plus inquiétant - presque machinale, chez toi.

        En réalité, rien de ce que tu as avancé jusqu’ici n’est de nature à perturber ma lecture initiale du document, lecture que je résume ici : en dessinant ce Carnet de Chèques en 1892, Caran d’Ache se moque de tous les acteurs, renvoie tout le monde dos à dos, dans une affaire qu’il prend si peu au sérieux, d’ailleurs, que dans la dernière image du livre, il se met lui-même en scène dans le rôle du "toucheur de chèques".
        Et quand on relit son panneau d’introduction, dans lequel il se moque de la litanie du chèque dont tout le monde parle et que personne n’a vu , il est clair qu’il est parti pour ridiculiser toute l’affaire.

        Cela dit, il faut souligner qu’il glisse deux ou trois remarques franchement nauséabondes en cours de route - c’est de cela que je voulais parler en disant que le Carnet de Chèques s’inscrivait sur une toile de fond antisémite.
        Au passage : quand je parlais d’antisémitisme *d’époque*, je pesais mes mots - façon d’inviter le lecteur à éviter tout amalgame apte à embrouiller un phénomène historique complexe et dynamique.

        Cette (importante) réserve étant marquée vis à vis des quelques saillies manifestement antisémites du Carnet de Chèques, je persiste à croire que l’opuscule en question consiste en une charge généralisée, plutôt bon enfant et surtout totalement fantaisiste, qui ne cible pas particulièrement le corrupteur juif et contribuerait même à en faire une espèce de "fiction", d’hallucination collective.

        Cette analyse (d’un texte) ne dédouanant évidemment en rien les prises de positions beaucoup plus radicales que Caran d’Ache semble devoir prendre par la suite ...

        Pour terminer, mon cher Didier, sois assuré que si tu consacre les dix prochaines années de ta vie à l’étude de cette période et de ce dossier (il te faudra bien ça, je le crains), je lirai tes conclusions avec beaucoup d’intérêt - même si elles doivent encore t’amener à opérer quelques saltos arrières stratégiques face à la dure réalité des évidences... ;-)

        Amitiés,
        Thierry

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    • Répondu par Didier Pasamonik le 5 mars 2004 à  10:40 :

      Cher Thierry,

      Tes gesticulations n’y font rien : cet album EST antisémite. Dessiné en 1892, il participe à la constitution d’une grammaire antisémite dont l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci a montré qu’elle a été un vecteur essentiel dans la diffusion de cette idéologie au début du 20ème siècle. Il est, à ce titre, fondateur dans le registre de la BD.

      Je suis assez étonné par ton insistance à vouloir nier les faits historiques que je t’énonce. Ils sont pourtant très précis. J’y vois une tentative de remise en cause de la légitimité de ma remarque. Elle est pourtant fondée sur les travaux bien connus de Bertrand Tillier, Laurent Gervereau, Marie-Anne Matard-Bonucci, Christian Delporte. J’ai moi-même participé en tant que conférencier en 2002 à un colloque à la Bibliothèque Nationale de France "Images et représentations des Juifs dans la culture et la culture politique (1848-1939)" où ces sujets sont largement évoqués.

      Ton analyse a posteriori du document avec Tex Avery en perspective peut intéresser le plasticien. Mais, du point de vue du contenu politique, ton analyse est fautive et tes recherches de contradiction dans mes propos sont un peu pathétiques. Ce document est une attaque contre la IIIème république qui est effectivement ridiculisée dans sa corruption supposée par l’argent juif. Telle est la thèse de Caran d’Ache. Le chèquier n’étant là que pour réifier un propos qui est clair pour ses contemporains. Car la corruption des hommes politiques est réelle. Elle éclatera l’année suivante au moment de l’Affaire du Canal de Panama et entraînera la création par Drumont de "La Libre Parole", le quotidien fondateur de l’antisémitisme moderne.

      Je vais arrêter là les explications. Visiblement, tu ne veux pas les accepter au profit de je ne sais quelle thèse esthétique. Comme on dit dans les Evangiles : "Ils ont des yeux et ils ne voient pas".

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    • Répondu le 8 mars 2004 à  03:40 :

      Cher Didier,
      Tu commences ton message en disant que je gesticule et tu termine en citant les Evangiles (après avoir évoqué Hitler dans une autre réponse !).
      Hem...Chacun sa définition du mot "gesticulation"...

      Ton interprétation du "Carnet de Chèques" change pratiquement à chacun de tes messages : dans ton article initial, l’opuscule vise soi-disant à excuser les errements de la IIIe République ; ensuite tu déclare (sans t’excuser du virage à 180°) que le livre cherche en fait à détruire cette même République en la ridiculisant ! Et finalement tu nous apprends que la corruption dénoncée s’est avérée bien réelle, historiquement.
      Je sais que tu trouves "un peu pathétique" mon insistance à te faire remarquer ces énormes contradictions dans ton discours, mais bon, excuse-moi d’insister - c’était quand même le coeur du débat.

      Sache aussi que je ne nie pas les "faits historiques que tu m’énonces" (quelle phrase grandiloquente, là encore !) - je me déclare tout simplement non-convaincu par tes conclusions, ce qui est bien différent.
      Tu as l’air de considérer ta participation à un Colloque de la BN comme un argument massue propre à éteindre toute contradiction chez tes interlocuteurs , mais n’importe qui pourra voir que les quelques malheureuses pièces du puzzle que tu jettes sur la table, sans explication cohérente, sont complètement disparates et ne suffisent même pas à dessiner la tête de Charlot.

      De là à te prendre toi-même pour un Charlot...

      Alleï, amitiés quand même, hein, fieu !

      Thierry

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      • Répondu par Didier Pasamonik le 8 mars 2004 à  13:57 :

        Je réponds point par point à ton dernier post

        "Ton interprétation du "Carnet de Chèques" change pratiquement à chacun de tes messages : dans ton article initial, l’opuscule vise soi-disant à excuser les errements de la IIIe République"

        En quoi est-ce une contradiction avec la suite ? La volonté de Caran d’Ache (comme d’autres de ses contemporains) est de détruire la IIIème république. Son argument, c’est qu’elle est corrompue par l’argent juif.

        "ensuite tu déclare (sans t’excuser du virage à 180°) que le livre cherche en fait à détruire cette même République en la ridiculisant !"

        Il n’y a pas de virage et je n’ai donc pas à m’excuser. C’est toi qui es obtus.

        "Et finalement tu nous apprends que la corruption dénoncée s’est avérée bien réelle, historiquement."

        Donc, si je suis ton raisonnement, Caran d’Ache avait raison d’être antisémite. La corruption avérée de la IIIème République (Je n’invente rien, c’est de l’histoire) n’empêche pas son utilisation par la frange la plus conservatrice et raciste de la société, dont caran d’Ache faisait manifestement partie.

        "Je sais que tu trouves "un peu pathétique" mon insistance à te faire remarquer ces énormes contradictions dans ton discours, mais bon, excuse-moi d’insister - c’était quand même le coeur du débat."

        Non. Le coeur du débat, c’est que tu n’as pas apprécié que je trouve "complaisant" ton introduction de quelques lignes considérant que l’on peut faire abstraction de l’antisémitisme de Caran d’Ache au profit d’une thèse esthétique. Je reste sur ma position et j’ajoute deux éléments : 1/ Cet ouvrage est un des éléments fondateurs de l’antisémitisme moderne (je le justifie largement en le resituant historiquement) ; 2/ Il pose la question morale de republier ce type de document sans un avertissement documenté. Ce faisant, je mets en garde les lecteurs d’ActuaBD qui sont allés voir ton document. C’est tout.

        "Sache aussi que je ne nie pas les "faits historiques que tu m’énonces" (quelle phrase grandiloquente, là encore !) - je me déclare tout simplement non-convaincu par tes conclusions, ce qui est bien différent. Tu as l’air de considérer ta participation à un Colloque de la BN comme un argument massue propre à éteindre toute contradiction chez tes interlocuteurs , mais n’importe qui pourra voir que les quelques malheureuses pièces du puzzle que tu jettes sur la table, sans explication cohérente, sont complètement disparates et ne suffisent même pas à dessiner la tête de Charlot.
        De là à te prendre toi-même pour un Charlot..."

        Je laisse "n’importe qui" tirer la conclusion de ceci. Je renvoyais le lecteur (et toi-même, si tu en as envie et parce que tu n’es pas convaincu) vers des auteurs et des ouvrages sérieux sur la question, plus sérieux en tout cas que tes gesticulations dubitatives.

        On va arrêter là d’ailleurs car, comme le dit un proverbe paysan (après les Evangiles, ça va te plaire) : On ne mène pas l’âne à l’abreuvoir.

        Amitiés à toi aussi, fieu.

        Didier

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        • Répondu par Thierry Smolderen le 8 mars 2004 à  16:00 :

          Cher Didier,

          Sorry, mais je ne te laisserai pas t’en tirer à si bon compte ; trop facile de lancer des accusations à tort et à travers, puis de s’enfuir comme une seiche, dans un nuage d’encre...

          Tu ne peux pas nier qu’il y ait eu volte-face majeure de ta part. Si ton premier article me juge "complaisant" vis à vis de Caran d’Ache, c’est sûrement parce que j’écris, dans mon avertissement :

          "Bien que l’antisémitisme (d’époque) en constitue manifestement la toile de fond, on notera que la visée de cet étrange petit livre-objet ne se réduit pas à cette cible. Caran d’Ache s’en prend surtout au chèque-obsession (l’expression est de lui), à l’idée fixe de l’omniprésence du juif corrupteur dans l’imaginaire du public. Dans une folle "course à l’armement", il donne même au personnage central un don d’ubiquité qui prend des proportions délirantes, voire fantasmatiques : Tex Avery n’est pas loin."

          Voici ce que tu écris de ton côté :

          "Or, le site Coconino World publie ces jours-ci, avec un avertissement à notre sens un peu trop
          complaisant, un petit opuscule qui vaut son pesant de cacahouètes et qui confirme, s’il en était besoin, le rôle de chef de file de Caran d’Ache dans la caricature antisémite dès avant l’Affaire Dreyfus. Intitulé « Carnet de Chèques », ce petit album date de 1892 et se situe avant sa production pour "La Libre Parole illustrée" (à partir de 1893) et la création de "Pssst !" (1898).
          A toutes les pages, le Juif corrupteur tend un chèque au député. « Comment voulez-vous qu’il refuse
          devant tant d’insistance ? » semble être la thèse de l’auteur, justifiant ainsi la faiblesse de la République face aux puissances supposées de l’argent juif."

          Il y a donc deux interprétations contradictoires du Carnet de Chèques : de mon côté j’y vois une présentation manifestement délirante du thème du juif corrupteur, une attaque visant plutôt le public capable de croire à de telles fadaises (ou les députés qui essayent de justifier leur corruption par ce type d’excuses fantaisistes).
          De ton côté, tu lis le Carnet de Chèques comme une description hyperbolique des puissances supposées de l’argent juif, une description à prendre au premier degré. La faiblesse de la République se trouve "justifiée" par les "puissances de l’argent juif" et ce sont ces puissances qui constituent la cible principale de l’opuscule.

          Or dès le moment où tu reconnais, dans un post suivant, que c’était bien la République qui était visée et ridiculisée par Caran d’Ache, ta première lecture s’écroule totalement. La description des activités du banquier juif bascule - comme je le disais - dans le délire à la Tex Avery : c’est une fantaisie, un fantasme, de la pure invention. Loin de cautionner cette vision, comme tu le croyais initialement, Caran d’Ache s’en moque clairement...

          Remarque que Caran d’Ache lance bien deux ou trois méchancetés antisémites au passage (probablement pour montrer qu’il ne les dédouane pas de tout - il y a bien là un "fond" d’antisémitisme d’époque, comme je le disais). Rien que pour ça , un avertissement était nécessaire.

          A ce propos, ne dis pas que je demande au lecteur de faire "abstraction de l’antisémitisme de Caran d’Ache au profit d’une thèse esthétique". Je ne demande rien de tel puisque j’ouvre mon avertissement en mettant les points sur les "i".

          Ma référence à Tex Avery ne fait d’ailleurs pas partie d’une quelconque thèse esthétique - elle relève de ma lecture politique de l’objet : en le lisant attentivement, je me suis rendu compte que ce délire ne pouvait pas être pris au premier degré, et , anticipant sur des réactions comme la tienne, j’ai pensé que la chose valait la peine d’être soulignée - les gens lisent tellement mal, et sautent tellement vite aux conclusions dès qu’on touche de près ou de loin à ce genre de sujet.

          Thierry

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          • Répondu par Didier Pasamonik le 8 mars 2004 à  19:06 :

            Tu dis : "de mon côté j’y vois une présentation manifestement délirante du thème du juif corrupteur, une attaque visant plutôt le public capable de croire à de telles fadaises (ou les députés qui essayent de justifier leur corruption par ce type d’excuses fantaisistes".

            Bien entendu, à partir du moment où tu prêtes de telles excuses à Caran d’Ache, ce si délicat amateur de fantaisies à la Tex Avery, traînant les Juifs dans la boue sans y voir de mal, manifestement philosémite(mais d’époque, n’oublions pas : d’époque)... il n’y a plus à discuter. C’est là ton opinion et je ne la partage pas, car elle est des plus douteuses.

            S’il y a une contradiction, c’est entre ta thèse (Caran d’Ache est un antisémite gentil, anodin, un fou du roi qui vise autre chose que les Juifs qui sont dans le paysage et, en quelque sorte, victimes de dommages collatéraux...) et la mienne qui considère qu’il s’agit là d’une première manifestation d’un expression antisémite qui ira crescendo et dans laquelle Caran d’Ache trouvera un filon porteur, jusqu’à initier, avec "Psttt", l’un des organes les plus haineux de sa génération.

            J’arrête parce que je ne vais pas monopoliser cette tribune par ce dialogue stérile. Je veux bien que d’autres internautes réagissent et disent ce qu’ils en pensent.

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            • Répondu par Thierry Smolderen le 8 mars 2004 à  22:15 :

              Relis mon avertissement : je dis ça APRES avoir souligné le caractère
              antisémite de Caran d’Ache - Il ne s’agit donc pas de lui donner des
              excuses, mais d’amener le lecteur d’aujourd’hui à éviter
              l’interprétation au premier degré de ce document spécifique - piège dans
              lequel tu t’es toi-même précipité...

              Ce qui n’empêche pas de noter les quelques réflexions antisémites
              commises comme "en passant", par Caran d’Ache, dans le ’Carnet de
              Chèques".

              Il fallait clairement prendre nos distances vis-à-vis de ce ton et c’est
              ce que nous avons fait.

              Thierry

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              • Répondu par Gabriel Umstätter le 26 avril 2004 à  04:03 :

                [ Attention, ce post est en deux parties car trop long pour être accepté par le formulaire automatique ]

                Bonjour,

                Intrigué par cette discussion entre Didier Pasamonik et Thierry Smolderen, j’ai décidé de réexaminer plus attentivement ce "Carnet de de chèques" et de faire quelques recherches complémentaires sur Internet à propos du contexte historique de l’ouvrage. Ma conclusion, qui confirme ma première impression de lecture, est que Didier Pasamonik a raison contre Thierry Smolderen sur la plupart des points soulevés ci-dessus. J’ai bien peur que ce dernier, emporté dans une escalade assez propre aux discussions de forums sur Internet, se soit échauffé au point de s’aveugler, ce qui ne laisse pas de m’attrister vu le plaisir que j’ai habituellement à le suivre dans ses interventions, online ou ailleurs.

                Je n’ai pas de compétence particulière en ce qui concerne Caran d’Ache, l’histoire de l’antisémitisme ou celle de la 3ème République, mais il ne me semble pas nécessaire de faire des recherches très poussées pour se rendre compte que ce livre s’insère très précisément dans un contexte politique déterminé (le scandale du Panama) et qu’il y exprime une prise de position très largement teintée d’antisémitisme, loin de se contenter de railler de manière générale une "idée fixe" alors présente dans "l’imaginaire du public". Parler seulement d’un "antisémitisme (d’époque)" comme le fait Thierry Smolderen dans sa notice me paraît dédouanner bien trop légèrement Caran d’Ache et ne rendre pas compte du fort engagement que je crois lui voir développer dans ce livre. On trouvera mes sources en fin de post. Elles sont prises sur Internet et valent ce qu’elles valent, mais si on les conteste j’aimerais bien qu’on le fasse autrement qu’en m’enjoignant d’étudier l’époque pendant une dizaine d’année, argument peu glorieux opposé aux premiers éléments apportés ci-dessus par Didier Pasamonik. En tout cas, je pourrai toujours arguer du fait d’être nimporte qui pour trancher, comme semble aussi le suggérer Thierry Smolderen ;-)

                UN PEU DE CONTEXTE HISTORIQUE

                L’année de parution de "Carnet de chèques", 1892, correspond très exactement à l’éclatement de l’affaire du canal de Panama, dont l’origine remonte à la fondation en 1880, par Ferdinand de Lesseps, de la Compagnie Universelle du Canal Interocéanique de Panama. Cette entreprise, à laquelle participa aussi Gustave Eiffel, échoua lamentablement et se solda par un scandale politique et financier colossal : plus d’1,3 milliard de francs de l’époque engloutis, 800’000 petits-porteurs ruinés. Des journalistes, des députés furent accusés d’avoir accepté des sommes considérables pour favoriser les affaires de la Compagnie ou fermer les yeux sur ses défaillances, particulièrement en 1888-89 quand la Chambre l’autorisa à émettre des obligations à lot dans une tentative désepérée de sortir la tête hors de l’eau. Une liste publiée en 1896 donne une idée de l’ampleur du scandale : elle donne les noms de 104 (!) parlementaires impliqués dans l’affaire. Le sujet intéressa manifestement Caran d’Ache, qui lui consacra au moins une caricature indépendante, reproduite sur cette page : http://www.gueules-d-humour.com/new/retros/carandache/caran07.shtm .

                La 3ème séquence du "Carnet de chèques", "Variation sur le verbe "toucher le chèque" ", brosse un bon tableau de la situation en 1892 : on y voit représentés des députés corrompus - on les voit notamment s’écharpant à la Chambre des députés (pl. 30) -, un petit actionnaire ruiné en haillon, et enfin le public qui jase sur les sommes détournées. Les talons du "Carnet de chèques" portent des dates, qui correspondent précisément à ces années : de 1887 à 1889 pour les chèques de la deuxième séquence du livre, "L’art de donner et de recevoir le chèque", 1888 pour le chèque signé au héros de la première séquence, "Le chèque-obsession". Les premiers sont touchés par des députés (cf. la légende pl. 15 : "chez le député médecin") ; le dernier, le plus important, est touché par un gros poisson, un personage digne d’une narration en plusieurs pages.

                Des indices tendent à identifier ce personnage à un politicien précis : Charles Floquet, président de la Chambre des députés. Le journal boulangiste "La Cocarde" (le général Boulanger, qui fut ministre de la Guerre en 1886-87 et était particulièrement apprécié des militaires, fut une sorte de leader populiste anti-establishment qui remporta des succès électoraux mais renonça finalement à tenter un coup d’état et s’enfuit en Belgique en 1889 ; Caran d’Ache, très attaché aux valeurs militaires, fut un temps proche du boulangisme) mena en 1892 une violente campagne contre la Compagnie et les parlementaires corrompus et acusa notamment ce Floquet d’avoir reçu 300’000 francs - précisément le montant inscrit sur le dernier chèque de l’histoire, pl. 10 et 12 - comme contribution à la campagne antiboulangiste de 1888-89. Pour la petite histoire, il prétendit pour sa défense n’avoir "rien exigé, rien demandé, rien distribué" lors d’une interpellation à la chambre ; on peut voir son portrait sur la page http://perso.wanadoo.fr/savoir-plaisir/histoire/republique_3/sadi_carnot.htm). La date du chèque, 1888, est aussi significative, car c’est l’année où toute l’affaire se noue : en mars, une plainte est déposée par les actionnaires et les obligataires contre les administrateurs de la Compagnie, en juin elle obtient une dernière chance (autorisation d’émettre un dernière série d’obligations à lots), en décembre la Chambre lui refuse de proroger trois mois encore le paiement de ses dettes.

                Le banquier corrupteur du livre, comme le mentionnait Didier Pasamonik, est encore plus facile à identifier. Il s’agit très certainement du baron Jacques de Reinach, un des financiers au service de la Compagnie les plus compromis dans l’affaire et mort dans des circonstances mal élucidées (on conclura à un suicide) en novembre 1892, le lendemain de l’annonce par le ministre de la Justice de l’assignation à comparaître devant la 1ère chambre de la cour d’appel des administrateurs de la Compagnie pour répondre des accusations d’abus de confiance et d’escroquerie. Reinach est un Juif, d’origine allemande - on aura bien sûr remarqué l’ "accent" germanique que Caran d’Ache donne à son banquier dans les notes aposées sur les talons du carnet de chèque ; il faut savoir que l’atmosphère politique de l’époque est assez confuse, mais dominée entre autres par une rancoeur envers l’ "ennemi héréditaire", l’Allemagne victorieuse de 1870 -, et l’on retrouvera effectivement à la suite d’investigations - menées chez lui ou dans sa banque semble-t-il - de véritables carnets de chèque avec des talons mettant en cause des politiciens (dont Floquet).

                Cette dernière péripétie de l’affaire semble être de toutes les conversations à l’époque : Caran d’Ache nous dit lui-même dans son introduction que "Les chèques ! Les talons de chèques ! Le carnet de chèques ! Tout le monde en parle de ces fameux chèques... Mais qui les a vus ? Les quelques bénéficiaires, les quelques membres du Parquet, et c’est tout." (pl. 1). Le procédé formel de Caran d’Ache, qui est effectivement très ingénieux (on va le voir tout de suite), n’est donc pas une invention géniale offrant une forme inattendue à la satire de vagues "obsessions d’époque" : c’est au contraire une forme soigneusement choisie pour répondre précisément à une polémique brûlante du moment. Et je pense pouvoir montrer aussi qu’il ne s’agit clairement pas non plus d’une simple satire généralisée renvoyant tout le monde dos à dos sans prendre position, mais bien d’un livre fermement engagé dans le débat.

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              • Répondu par Gabriel Umstätter le 26 avril 2004 à  04:08 :

                [ Suite de la première partie ]

                LES PROCEDES FORMELS UTILISES PAR CARAN D’ACHE

                La mise en scène choisie par Caran d’Ache pour son histoire principale (la première série) est très astucieuse. Elle lui permet d’agencer une narration polyphonique, où chaque voix s’exprime par un élément différent de la mise en page : le récit du politicien prend la forme d’un flash-back raconté via une séquence d’images quasiment dépourvues de texte d’accompagnement, tandis que les talons de chèques commentent l’action en brossant en creux le portrait psychologique du banquier corrupteur. Une troisième voix s’exprime dans le texte d’accompagnement de la dernière image (pl. 12), et donne la morale de l’histoire du point de vue de l’ "establishment" : c’est celle du membre de la commission d’enquête, qui se rend à l’argumentation du politicien corrompu ("Et alors... vous comprenez bien... cette obsession perpétuelle... et puis enfin cette somme... Tout le monde à ma place en aurait fait autant !") en acquiesçant, avec une mine compréhensive : "C’est vrai".

                Le dialogue entre ces deux voix dessine la première cible du livre : les parlementaires et la justice, l’ "establishment", complices malgré les apparences. Il est vrai que la formule "Tout le monde à ma place en aurait fait autant !", tout en constituant pour le politicien une ligne de défense bien faible, renvoie aussi d’une certaine manière tout le monde dos à dos, y compris l’auteur dans la troisième partie, "Variations sur le verbe toucher le chèque", à première vue plus légère et plus générale que les deux premières, bien qu’on ait vu plus haut qu’elle donne à voir assez précisément le contexte de la publication du livre. Mais en se mettant en cause lui-même par une pirouette dans la dernière image, Caran d’Ache use aussi simplement d’un procédé rhétorique commode, un clin d’oeil au lecteur qui lui permet de le mettre dans sa poche. On ne peut certes pas dénier à Caran d’Ache sa capacité d’autodérision : il a ainsi par exemple accepté de réaliser pour le journal satirique "L’Assiette au Beurre" un numéro spécial intitulé "Ferblanterie" où il brocarde la course aux médailles, alors que lui-même s’est notoirement activé en vain pour obtenir la légion d’honneur pour lui-même ! Cependant, être capable de rire de soi-même, comme ce dernier exemple le montre bien, n’implique pas forcément qu’on renonce aux goûts et et aux opinions qu’on raille à l’occasion.

                Mais encore faudrait-il, pour pouvoir affirmer comme le fait Thierry Smolderen dans sa notice, que "Caran d’Ache s’en prend surtout au chèque-obsession (l’expression est de lui), à l’idée fixe de l’omniprésence du juif corrupteur dans l’imaginaire du public", que l’auteur le fasse vraiment. Il me semble très douteux que la visée de Caran d’Ache soit vraiment de ridiculiser l’antisémitisme ambiant. Thierry Smolderen ne fait-il d’ailleurs pas un contresens en attribuant directement à Caran d’Ache l’expression de "chèque-obsession" ? Le titre de la première séquence me semble plutôt reprendre la formule que Caran d’Ache met dans la bouche de son politicien lorsque celui-ci cherche à se justifier : "Et alors... vous comprenez bien... Cette obsession perpétuelle...". S’il s’agit bien d’une citation de son personnage, on peut penser plutôt que Caran d’Ache la met ironiquement en évidence pour souligner la faiblesse de cette justification (un homme politique digne de ce nom ne devrait pas céder aux pression quelles qu’elles soient). Le terme "obsession", comme l’atteste son emploi dans la phrase du politicien, me semble aussi ne pas devoir être compris dans sa seule signification usuelle contemporaine (psychologique) : le politicien est obsédé par le banquier au sens où dans son récit celui-ci ne cesse de le presser, de le poursuivre physiquement partout, et ne lui laisse aucun répit. Le chèque-obsession, plutôt qu’une vague "idée fixe" dans l’ "imaginaire du public", ce serait alors une menace sociale plus déterminée : la pression de l’argent, le goût du lucre qui corrompt les élites et se fait si pressant qu’on ne peut plus lui résister, voire même le capitalisme naissant, peut-être. Cette hypothèse semble confirmée par la formule immédiatement consécutive du politicien : "Et puis enfin la somme... tout le monde en aurait fait autant !". Voilà donc probablement la cible principale de la satire dans le livre. Mais avant d’examiner plus en détail la manière dont cette force corruptrice de l’argent se déploie dans l’histoire, il faut encore s’intéresser à la troisième voix exprimée dans l’histoire, celle du banquier, qui caractérise aussi en sous-main cette puissance corruptrice, en donnant des informations sur son origine.

                On ne peut à mon avis nier que les commentaires attribués au banquier ont une visée antisémite. Ils suggèrent un faisceau d’impressions qui correspondent nettement aux clichés de l’antisémitisme moderne, qui s’élabore en grande partie à cette époque (j’y reviendrai). Le banquier est présenté comme un corps étranger à la société française : il maîtrise mal la pronconciation française, a un accent germanique (l’ennemi fantasmatique d’alors) ; il est pingre et calculateur : cf. ses comptes d’apothicaire sur le talon de la pl. 4 : "Location de foiture [...] Un lidre de fin pouché [...] à redenir blus dard", son dépit lors de l’échange des manteaux (pl. 23) : "et en blus un baletot tout NEUF" ; il est "machiavéilque" (pl. 25) et rusé, même si sa ruse est tournée en dérision (pl. 25). Le procédé constituant à lui mettre dans la bouche des formules "humoristiques" sur les Juifs : "Ché gommence à groire que c’est un chuif" (pl. 9) et "Envin, ça y est ! Ah mon kaillard, tu es plus chuif que chuif !" n’est pas un signe qu’il n’est pas juif lui-même : c’est un procédé courant dans la littérature antisémite de mettre dans la bouche des Juifs eux-mêmes les propos qui les accablent (cf. par exemple le "Protocole des Sages de Sion", pseudo- comptes-rendus témoignant d’un soi-disant complot judéo-maçonique contre la civilisation chrétienne et occidentale). La caractérisation visuelle de son visage évoque de toute façon de manière à mon avis très claire la représentation courante du riche Juif machiavélique. Je n’ai malheureusement pas sous la main d’image à lui mettre en regard, et ne peux dire si cette représentation standard est antérieure ou postérieure au livre, mais je pense que cela saute aux yeux, avec des éléments comme le manteau à col de fourrure et le nez proéminent (qu’on ne me dise pas que c’est une préfiguration de la bande dessinée d’humour de type "gros nez" ! ).

                La caractérisation verbale que donne Caran d’Ache du personnage dans son introduction, en le qualifiant d’ "Homme-Protée" (d’après le dieu antique aux apparences multiples et sans visage) ne me semble pas non plus neutre dans ce contexte. La représentation d’un personnage insaisissable, non situable, qui jaillit soudain d’où on l’attend le moins, même s’il est présenté sur un mode comique, quand il est identifié comme juif (et les lecteurs de l’époque, vu le contexte historique, ne devaient pas avoir trop de doutes à ce sujet) participe à la représentation fantasmatique des Juifs comme une menace secrète, au seuil de la perception, et présentant des contours flous suceptibles de permettre la projection toutes les angoisses et les griefs sociaux de l’époque. Le récit comporte certainement une part de fantastique (à noter aussi son pouvoir d’hypnotiseur, pl. 19), mais il ne faut pas à mon avis voir ce fantastique comme un élément qui décrédibiliserait ce dont le texte parle et ce qu’il suggère. La litérature fantastique a souvent fait bon ménage avec l’antisémitisme (Achim von Arnim par exemple, si mes souvenirs sont bons) et il est notoire qu’il est souvent le reflet des peurs d’une époque : on a ainsi pu présenter, en bande dessinée, le personnage d’Hulk comme une matérialisation des terreurs liées aux inventions scientifiques modernes, particulièrement la puissance nucléaire et son pouvoir mutatoire.

                Si ce genre de connotations restent le plus souvent ouvertes dans la littérature fantastique, permettant à des générations toujours nouvelles de lecteurs d’y projeter leurs propres préoccupations et fantasmes (l’ombre perdue du Peter Schlemihl d’Adalbert von Chamisso, par exemple), Caran d’Ache au contraire donne suffisamment d’éléments convergents pour identifier clairement la source supposée du mal : et en ce sens la forme elle même se met au service de l’antisémitisme. L’ "Homme-Protée" de Caran d’Ache contribue donc plus pour moi à réaffirmer (ou construire ?) l’image topique du Juif comme menace insondable et comme être sans sans attache (on dira plus tard "apatride" en Allemagne nazie, ou "cosmopolite" en URSS), non-fiable et doté d’un pouvoir mystérieux et secret, qu’il n’évoque la folie des mises en scène de Tex Avery.

                On ne peut pas non plus à mon avis prétendre que les éléments comiques ou satirique du livre suffisent à désamorcer l’idéologie qu’il véhicule. Caran d’Ache est simplement talentueux, et quand il se donne pour tâche de dessiner un pamphlet, il fait de la propagande efficace. Son talent est de faire rire et de dessiner des histoires vives et enlevées, il les met donc naturellement au service de sa cause plutôt que de rédiger un texte ennuyeux ou une bande dessinée pontifiante et sans surprise. Ce n’est pas parce qu’une bonne part de la propagande nous aparaît souvent - avec le recul - comme naïve, et ses procédés comme simplistes, qu’il faut oublier qu’elle a eu des serviteurs talentueux ou même géniaux, de Céline pour l’antisémitisme ou Leni Riefenstahl pour le nazisme à, dans un atout autre registre et avec une fin tragique pour la plupart de ses protagonistes, l’avant-garde russe pour le communisme (juste en passant et pour le plaisir, deux liens par exemple sur le travail de Maiakovski pour les "Fenêtres Rosta" : http://www.funet.fi/pub/culture/russian/html_pages/images/lef2.jpg ou http://www.terra-futura.com/ua/gallery/mayak1.htm).

                UNE REMARQUE FINALE SUR LE PROJET GENERAL DU LIVRE

                J’ai montré plus haut en quoi l’idée de la présentation du livre sous la forme d’un carnet de chèque a très probablement été inspirée à Caran d’Ache par l’acutalité immédiate de l’époque. Mais une lecture attentive de l’introduction qu’il donne au livre suggère aussi un autre type de raprochement très peu reluisant. Le narrateur de de l’introduction présente en effet littéralement son "Carnet de chèques" comme le carnet original retrouvé, "un vrai carnet, un carnet mignon avec TALONS, notes, signatures des hommes de paille et annotations de l’Homme-Protée chargé des distributions". Caran d’Ache peut le faire, car le contenu des vrais carnets ne sera semble-t-il révélé (partiellement d’ailleurs je crois) au public que quelques temps plus tard, si l’on se fie du moins à la date inscrite sur le talon du chèque de la page de titre qui semble servir à dater l’ouvrage : soit le 30 octobre 1892, quelques semaines avant les révélations les plus choquantes pour le pouvoir politique, et donc alors que les rumeurs les plus folles courent sans doute encore à leur propos.

                Il s’agit bien sûr ici d’une satire, d’une fiction avouée, mais on peut aussi penser sans trop se forcer que cette "reconstitution" (le terme est employé par Caran d’Ache lui-même) évoque ou annonce assez bien des faux célèbres dans l’histoire de l’antisémitisme, et qui datent précisément de la même époque, comme par exemple "Les protocoles des Sages de Sion" (faux notoire récemment daté de 1900-1901, cf. ce passionnant article : http://www.phdn.org/antisem/origines-protocoles.html, où l’on voit que son auteur évoluait propbablement dans des milieux pas si éloignés de ceux fréquentés par Caran d’Ache) et, plus proche encore de notre livre, les faux forgés dans le cas de l’affaire Dreyfus (1894-1906) pour convaincre l’opinion de sa culpabilité et nier l’évidence une fois l’erreur judiciaire établie. Je ne peux m’empêcher de trouver à ces "forgeries" un même esprit, tant par l’idéologie - présentation des Juifs comme une force oculte acharnée à la ruine de la nation, ou plus largement de la civilisation occidentale pour les "Protocoles" ; association, comme pour Dreyfus, du Juif à l’ennemi allemand - que par la méthode : soit la falsification, même si on en reste ici au niveau de la fiction (mais le message peut passer comme "en valise diplomatique" sans avoir besoin de passer vraiment à l’acte).

                En conclusion donc, pour reprendre les mots de Didier Pasamonik, ce livre témoigne effectivement d’un talent, mais d’un talent qui pue.

                Cette contribution m’a entraîné bien plus loin et plus en profondeur que je ne l’avais envisagé au départ. Je remercie le lecteur assez patient pour m’avoir accompagné jusqu’ici, et serait ravi que mes arguments suscitent des commentaires.

                Gabriel Umstätter

                http://www.okam-design.com/blabliblo/

                Quelques sources :

                Sur l’affaire de Panama :
                http://www.scripophilie.com/temoignages/canal_panama.htm
                http://perso.wanadoo.fr/savoir-plaisir/histoire/Documents/aff_panama.htm

                Sur le boulangisme :
                http://www.udenap.org/groupe_de_pages_04/boulanger.htm

                Sur la 3ème Rèpublique en général :
                http://membres.lycos.fr/histoiredefrance/articles/republiques/Republique3.htm

                Sur Caran d’Ache :
                www.gueules-d-humour.com/new/retros/carandache/caran01.shtm

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                • Répondu par Jérôme Grenier le 27 avril 2004 à  11:04 :

                  Oui, ces derniers arguments me semblent très convaincants. En les lisant, je me disais qu’Hergé avait quand même bien de la chance d’être sur un tel piedestal. "L’Étoile mystérieuse", Maxime-Benoît Jannin l’a bien montré, était une oeuvre de fiction qui charriait les pires remugles de l’antisémtisme, au sein d’un journal qui attisait la haine contre les "Israélites" et se réjouissait des persécutions contre les Belges de religion juive.
                  C’est pourquoi je suis choqué en découvrant la manière très fade dont Philippe Goddin parle de cela dans "Chronologie d’une oeuvre" : on frôle le révisionnisme, mais tout le monde a l’air de s’en foutre !
                  Donc, dans ce contexte, il faudrait que "L’Étoile mystérieuse" (tout comme "Tintin au Congo", dans un autre registre) soit accompagné d’un avertissement pour pointer le problème. N’était-ce pas le cas récemment dans certaines rééditions des oeuvres d’Osamu Tezuka ?

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                • Répondu par Thierry Smolderen le 23 juillet 2004 à  02:54 :

                  Tout d’abord j’aimerais remercier Gabriel Umstätter pour son analyse qui apporte des éléments solides aptes à contextualiser historiquement le "Carnet de Chèques" de Caran d’Ache.

                  J’accepte l’interprétation qu’il donne du mot "chèque-obsession" — non pas quelque chose dont tout le monde parle, qui obsède le public, comme je le pensais initialement, mais bien quelque chose d’obsédant qui revient sans cesse à la charge — et que les politiciens corrompus invoquent pour expliquer leurs coupables faiblesses !

                  Je reste cependant perplexe devant l’ interprétation que M. Umstätter tire des pièces qu’il apporte au dossier.

                  Ces éléments concrets semblent plutôt confirmer ma lecture "intuitive" du texte : la première cible du pamphlet, n’est pas le banquier juif, mais l’establishment, dont on démonte par l’absurde les mensonges et les fictions justificatrices.

                  M. Umstätter suggère (sans la formuler) une grille de lecture parfaitement cohérente du livre quand il nous apprend que Charles Floquet, président de la Chambre des députés, accusé d’avoir reçu la somme de 300 000 Francs - précisément le montant inscrit sur le dernier chèque de l’histoire - avait prétendu pour sa défense n’avoir "rien exigé, rien demandé, rien distribué" lors d’une interpellation à la chambre.

                  M.Umstätter écrit plus loin, que dans le "Carnet de Chèques", la morale de l’histoire, du point de vue de l’ "establishment" est donnée par un membre de la commission d’enquête, qui se rend à l’argumentation du politicien corrompu :

                  ("Et alors... vous comprenez bien... cette obsession perpétuelle... et puis enfin cette somme... Tout le monde à ma place en aurait fait autant !") en acquiesçant, avec une mine compréhensive : "C’est vrai".

                  Pour Gabriel Umstätter, "[le] dialogue entre ces deux voix dessine la première cible du livre : les parlementaires et la justice, l’ "establishment", complices malgré les apparences."

                  ***

                  Si l’excuse du chèque-obsession, le "rien exigé, rien demandé, rien distribué" du Président de la Chambre et de ses semblables constitue le sujet du livre — comme je le pense et comme paraissent le confirmer ces éléments historiques— alors la figure de l’Homme-Protée , ce banquier qui jaillit de partout, à tout moment comme le Droopy de Tex Avery, appartient manifestement à la fiction créée de toute pièce par le politicien pour appuyer sa défense.

                  Je ne comprends donc pas — et ça a toujours été la source de mon désaccord avec Didier Pasamonik — comment on peut "lire" A LA FOIS le "Carnet de Chèques" comme un démontage, par l’absurde, de l’argument de défense du politicien, ce qu’il est manifestement ET comme une représentation caricaturale de la "topique" du juif.

                  D’après M. Umstätter, "[l]a représentation d’un personnage insaisissable, non situable, qui jaillit soudain d’où on l’attend le moins, même s’il est présenté sur un mode comique, quand il est identifié comme juif (et les lecteurs de l’époque, vu le contexte historique, ne devaient pas avoir trop de doutes à ce sujet) participe à la représentation fantasmatique des Juifs comme une menace secrète, au seuil de la perception, et présentant des contours flous [...] ".

                  Je m’étonne que M. Umstätter ne soit pas gêné pas le contresens qui découle de cette interprétation : en lisant au premier degré cette description fantasmatique du banquier juif, comme une charge voulue et assumée par l’auteur, ne met-on pas de facto Caran d’Ache dans le camp du politicien corrompu ?

                  N’est-ce pas précisément la ligne de défense de l’accusé ( j’ai été harcelé, hypnotisé, le chèque est arrivé "malgré moi" dans ma poche) ?

                  En d’autres termes, si M. Umstätter reconnaît que la première cible du "Carnet de Chèques" est bien le President Floquet et l’establishement politique en général, il me parait incompréhensible que le caricaturiste ait cherché à combiner deux charges susceptibles de se désamorcer l’une l’autre :

                  - celle contre Floquet : si le juif est capable de tels harcèlements, Floquet n’est-il pas MOINS coupable qu’il n’y paraît ?

                  - celle contre le juif : s’il ressemble autant à la fiction agitée par les politiciens pour se justifier d’avoir reçu ses chèques, peut-on vraiment croire à cette caricature ?

                  En d’autres termes, et si la charge porte plutôt sur Floquet — comme le suggèrent fortement les éléments apportés par M. Umstätter — il semble bien que dans cette oeuvre à plusieurs voix, il faille rattacher la "topique" du juif corrupteur à la voix du politicien corrompu et non pas à celle de l’auteur, Caran d’Ache.

                  Pour en revenir à l’origine de cette discussion — l’introduction du "Carnet de Chèques" publié sur Coconino —, il est certain que je reformulerais autrement les choses aujourd’hui, grâce aux excellents éclaircissements apportés par Mr Umstätter, mais je ne suis toujours pas convaincu d’avoir eu tort d’attirer l’attention du lecteur sur le fait que cette caricature du banquier juif n’est PAS le thème premier du "Carnet de Chèques", ni de lui avoir signalé que le *principal* de la description du banquier n’est pas une charge antisémite "auteurisée" et donc à prendre au premier degré (même si d’autres aspects plus anecdotiques - avarice, accent etc ? - relèvent fort probablement d’un antisémitisme "ordinaire", d’époque - et pas moins puant, évidemment : celui de Caran d’Ache).

                  Cela dit, je comprends mieux, après avoir lu M. Umstätter que certains aient pu prendre en bloc le "Carnet de Chèques" comme un véritable manifeste antisémite.

                  Il n’en reste pas moins qu’une lecture attentive, éclairée par son enquête laisse au moins profiler une toute autre explication, bien plus cohérente : en dessinant le Carnet de Chèques, Caran d’Ache avait dans sa ligne de mire les politiciens et "Carnet de Chèques" s’emploie à démonter, par l’absurde, leurs excuses.

                  En donnant corps à leurs fictions - à ces excuses - il semble bien que Caran d’Ache produise une "topique" tristement familière.

                  Simple coïncidence ?

                  Pas nécessairement. Ne peut-on pas, au contraire, imaginer que cet étrange petit bouquin nous donne (involontairement) certaines des clés politico-judiciaires qui nous permettent de comprendre la montée de l’antisémitisme des années 1890, et la "topique" qui s’en est dégagée ?

                  Après tout, les politiciens n’avaient-ils pas tout intérêt — c’est ce que tend à montrer "Carnet de Chèques — à "valider", c’est à dire, à renforcer, cette image sur laquelle reposait apparemment un système de défense bien huilé, chaque fois que resssortaient les scandales de corruption ?

                  Thierry Smolderen

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                  • Répondu par Didier Pasamonik le 23 juillet 2004 à  10:38 :

                    Thierry Smolderen aime avoir le dernier mot. Ce faisant, il oublie au passage les arguments qui lui sont opposés et biaise le débat par une analyse de détails.

                    La contextualisation historique a brillament été établie par M. Umstätter. Thierry Smolderen revient sur ce travail historique (qui se veut modeste) en qualifiant, sans apporter de preuves, certains propos de M. Umstätter comme des interprétations de faits historiques, alors que ce sont des faits incontestables validés par de nombreux historiens sérieux. Il y a là un travers logique que je ne lui connaissais pas, malgré qu’il y ait eu entre nous une fréquentation amicale, et j’espère une estime, longues de deux décennies.

                    Thierry Smolderen écrit :

                    "Je ne comprends donc pas — et ça a toujours été la source de mon désaccord avec Didier Pasamonik — comment on peut "lire" A LA FOIS le "Carnet de Chèques" comme un démontage, par l’absurde, de l’argument de défense du politicien, ce qu’il est manifestement ET comme une représentation caricaturale de la "topique" du juif."

                    Je réponds : Qu’est-ce qui empêche cette lecture ?

                    Certainement pas le contexte historique : la "banque catholique" (concept commercial développé à cette époque pour attirer les épargnants issus de cette confession) vit à ce moment de l’histoire une série de revers suite à des investissements hasardeux, à une situation économique difficile, et aux manipulations de quelques aigrefins. Son argument de défense lors des différents procès qui l’accablent est de désigner "la banque juive" comme responsable de ses tourments. Il est vrai qu’un certain nombre d’hommes d’affaire isréalites (les Rothschild, Maurice de Hirsch, les frères Peirere...) ont eu une activité florissante favorisée par le "boom" économique du Second Empire.

                    Parrallèlement à cela, il y a un combat entre la République et ses opposants. Le parti catholique est traditionnellement anti-républicain. La République, quant à elle, est encore incertaine, menacée, minée par la corruption.

                    Un antijudaïsme d’origine religieuse, peu répandu mais bien ancré, se transforme alors en antisémitisme (le mot date de cette époque) dont il faut bien dire que la France est la source idéologique primaire.

                    Dans ce chaudron conceptuel, l’image joue un rôle. Caran d’Ache est à ce titre un acteur de premier plan. Son antisémtisme est militant, radical même. Il s’exprime dans ce carnet de chèque de façon nette. Il y a bien plusieurs cibles dans ce travail : la République honnie, les Juifs "responsables de tous les malheurs des Catholiques" et avec quel intrument ? La corruption (le chèque). Tout corrupteur désigne des responsables quand il est pris la main dans le sac. C’est un jeu politique. Donc, oui, on peut être antisémtite et antirépublicain, d’autant que, depuis Gambetta, l’anticléricalisme est le fer de lance d’un certain discours pour la défense de la République.

                    On en revient au vrai sujet du différend qui nous oppose Thierry Smolderen et moi : c’est cette curieuse propention qu’il a à minimiser le caractère antisémite des dessins de cet auteur -d’où le qualificatif de "complaisant"- alors que, quand même, il paie de ses deniers la publication d’un journal clairement antidreyfusard et donc antisémite "Psttt" et que sa production dans ce registre est abondante, la plus abondante même, suscitant même des émules (Henri de Sta).

                    L’apport historique de la contextualisation de ce Carnet de Chèques est qu’il est paru quatre ans avant l’Affaire Dreyfus et que donc, l’antisémitisme de Caran d’Ache ne supporte plus l’excuse de la croisade antidreyffusarde : il est bien constitutif de la personnalité de ce fondateur de la BD.

                    Thierry Smolderen a pris cette analyse pour une mise en cause personnelle. Il a tort de réagir comme cela : sa publication a plus d’importance qu’il ne le croit et c’était le sens de mon article.

                    Considérer Caran d’Ache comme un brave artiste peu conscient de la portée de ses propos, générant "en toile de fond" un antisémitisme "ordinaire" est une vue de l’esprit qui disqualifie -ou qui qualifie, c’est selon- le spécialiste de la BD qu’est thierry Smolderen, s’il persiste dans cette analyse.

                    Il serait temps qu’il clarifie sa position.

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                    • Répondu le 23 juillet 2004 à  16:37 :

                      Mon cher Didier,
                      Essayons de ne pas nous reprocher les uns aux autres d’essayer d’avoir le dernier mot. En tout cas, pas si on termine comme tu le fais en m’intimant de "clarifier ma position" !

                      Nous avons sous les yeux un document qui pose de problèmes d’interprétation. Interpréter, c’est à la fois affaire de contexte (et j’ai assez remercié M. Umstätter d’avoir amené des éléments importants), mais aussi de raisonnement, et bien entendu, d’examen minutieux des pièces.
                      Je ne comprends donc pas que tu me reproches de "biaiser le débat par une analyse de détail" ! (ça me rappelle cette blague qu’affectionne mon beau-père : "Ne venez pas me contredire avec des faits !" ).

                      Depuis le début, ma conception de ce livre repose sur cette interprétation :
                      le personnage du banquier représenté dans Carnet de Chèques incarne une fiction, un fantasme qui ETAYE (par l’absurde) la défense du politicien véreux. Comment peut-on prendre le principal de cette description pour une charge antisémite au premier degré sans automatiquement donner quelque raison au système de défense du politicien ?
                      En d’autres termes, si Caran d’Ache "autorise" cette description fantasmatique du banquier — cette description qui se déduit directement de son système de défense —, ne dédouane-t-il pas du même coup le politicien qui était sa cible principale - et qu’il a d’ailleurs d’excellentes raisons de viser, nous explique M. Umstätter ?

                      Pour tout le reste, l’antisémitisme catholique de la fin du 19e siècle, et en particulier celui de Caran d’Ache — étayé dès 1896 par sa collaboration avec Psssst ! , d’ailleurs évoquée dans mon introduction — je ne remets absolument pas ces réalités historiques en cause, EVIDEMMENT. Donc inutile d’en appeler à toutes les autorités pour m’en convaincre : je suis convaincu.

                      Ce que je questionne, simplement, c’est le statut de ce document, et ce qu’il dit vraiment, au moment de sa publication.

                      Voilà, je répète que je n’ai d’autre souci que la meilleure compréhension du Carnet de Chèques. Pour me convaincre de mon erreur, il suffit de trouver un moyen de résoudre le paradoxe qui m’a amené à lui donner cette interprétation lors de mes premières lectures, et qui est conditionne clairement la bonne lecture du document.

                      Crois-bien que dans ce cas, je reconnaitrai volontiers mon erreur et mettrai un point d’honneur à placer un tout autre avertissement en ouverture du "Carnet de Chèques" sur Coconino, voir même à supprimer la publication de ce document.

                      Thierry Smolderen

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                      • Répondu par Didier Pasamonik le 23 juillet 2004 à  18:48 :

                        Cher Thierry,

                        Je ne te pousse pas à reconnaître des erreurs.

                        Mais tu es inattentif. J’ai dit et M. Umstätter en a retrouvé l’occurence, que le banquier représenté existe réellement : il s’agit du Baron Reinach ou peut-être de l’homme d’affaires Cornélius Herz, l’un et l’autre juifs, qui distribuaient les chèques aux députés aux députés corrompus pour le compte de Ferdinand de Lesseps avant que le scandale de Panama n’éclate.

                        Donc, quand tu dis (base de ton argumentation) :

                        "le personnage du banquier représenté dans Carnet de Chèques incarne une fiction, un fantasme qui ETAYE (par l’absurde) la défense du politicien véreux."

                        tu te trompes. Il ne s’agit pas d’une fiction mais bien d’une campagne dirigée contre des personnes clairement identifiées, une faction politique précise accusée (non sans raison) d’avoir été corrompue.

                        Tu dis : "Comment peut-on prendre le principal de cette description pour une charge antisémite au premier degré sans automatiquement donner quelque raison au système de défense du politicien ? "

                        Mais on peut lui donner raison ! C’est même ce que veut Caran d’Ache. Cette affaire est le coup d’envoi d’une campagne politique à caractère antisémite qui mène tout droit à l’Affaire Dreyfus. L’album de Caran d’Ache est exactement contemporain au lancement du journal de Drumont, La Libre Parole (qui publie la liste des bénéficiaires des chèques) et au décès le 20 novembre 1892 du Baron Reinach dans des conditions qui demeurent suspectes. Ce journal, avec l’ouvrage "La France juive" (1886) du même Drumont, sont les outils fondateurs de l’antisémitisme politique. Caran d’Ache y contribue, c’est évident, et l’on trouvera ses dessins dans le journal du polémiste antisémite.

                        Il s’agit bien de charges antisémites au premier degré : le contexte du support et le propos ne font aucun doute. La justification de pleutre ("comment y résister ?") que Caran d’Ache prête au politicien n’engage que lui. Il induit une conclusion idéologique (puisque nous en sommes à raisonner) : On n’y résiste pas, on ne peut pas résister à l’argent juif. Il faut donc l’éradiquer, l’exclure. L’exterminer comme le font les Russes de façon systématique depuis 1881 et comme le feront les nazis de façon scientifique plus tard.

                        La démarche n’est donc pas anodine, contrairement à ce que pourraient laisser entendre tes propos.

                        Je crois que, depuis le début de cette conversation, tu n’as pas vu cela. J’espère que tu t’en rends compte maintenant.

                        Cordialement,

                        Didier

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                        • Répondu le 23 juillet 2004 à  23:41 :

                          Cher Didier,

                          Nous sommes donc d’accord au moins sur une chose : l’interprétation de la figure de l’homme-Protée dessinée par Caran d’Ache dépend de l’ alternative suivante :

                          - soit Caran d’Ache donne raison au système de défense du politicien (que M. Umstätter identifie comme un certain Floquet) et alors le Carnet de Chèques est bien un ouvrage radicalement antisémite

                          - soit Caran d’Ache *ridiculise* cette excuse, comme je le pense, et la partie la plus spectaculaire de ce manifeste est en fait un démontage (involontaire, sûrement) de ce qui va devenir le refrain lancinant de l’antisémitisme.

                          ...Ce qui n’empêche nullement Caran d’Ache de devenir radicalement antisémite par la suite, ou de l’être déjà par ailleurs — cela je ne le conteste pas, j’ouvrais même mon introduction par ça...

                          Simplement, je continue à penser que la lecture qui interprête ce passage comme une sorte d’allégorie antisémite à prendre au premier degré est problématique.

                          Pour le lecteur qui aurait eu le courage de nous suivre jusqu’au bout de cette longue discussion on pourrait illustrer ma lecture par un exemple fictif : imaginons qu’en 2114 on retrouve une bande dessinée d’un caricaturiste (qui aurait le même background que Willem, disons), bande dessinée dans laquelle la question de la disparition des armes de destruction massive après la guerre d’ Irak est illustrée par une série de scènes où l’on voit des irakiens ordinaires s’ingénier à cacher ces armes dans leurs barbes, ou sous leurs chiottes au bout du jardin ou dans toutes sortes d’endroit rigolos, mystifiant les braves soldats américains qui ne parviennent pas à mettre la main sur quoi que ce soit.

                          Faut-il prendre ce pamphlet pour une attaque anti-arabe au premier degré ("Salopards d’irakiens ! jusqu’où n’iraient-ils pas dans leur dissimulation !") ou pour une variation moqueuse sur les excuses données par les américains pour expliquer l’échec de leurs recherches ?

                          Dans cet exemple la solution est évidente — et j’avoue que j’ai choisi un thème qui servait bien mon argumentation. Mais remarque à quel point cette interprétation deviendrait problématique pour les historiens du futur, si le caricaturiste en question avait déjà dessiné des cartoons contre Saddam il y a quelques années, et si le thème de la recherche des armes de destruction massives — fictives, cachées, existantes — se mettait à devenir central dans la culture du 21e siècle, engendrant au passage toutes sortes de fantasmes dangereux...

                          Il deviendrait alors très difficile de lire ce pamphlet avec les yeux d’un lecteur de 2003...

                          Dans le cas du "Carnet de Chèques", il y a en tout cas un élément apporté par M. Umstätter qui plaide pour mon interprétation : ce Floquet, politicien accusé de corruption, qui semble bien être le héros de la séquence incriminée (la première du livre, celle qui fait intervenir l’homme-Protée), s’est défendu d’avoir volontairement encaissé le chèque de 300 000 francs en disant qu’il n’avait "rien exigé, rien demandé, rien distribué".

                          On ne peut pas nier que la séquence qui pose le plus de problèmes d’interprétation (celle qui dessine, selon vous, une "topique" du "Juif comme menace insondable et être sans attache") illustre mot pour mot cette excuse en lui donnant un tour absurde : pour atteindre l’ incorruptible FLoquet, la banquier se déguise en femme, en cocher, sort de l’eau du bain etc. — bref se transforme en "obsession" (mot qui avait peut-être un sens clinique à l’époque, celle des études de Charcot sur l’hystérie).

                          Il va sans dire que je ne nie pas l’existence du modèle réel de cette fantaisie (le banquier Reinach) — ce qui relève, pour moi, du fantasmatique, c’est la mise en scène par Caran d’Ache de ses super-pouvoirs d’homme-Protée.

                          Un élément du contexte donné par M. Umstätter semble apporter un peu d’eau à ce moulin : il nous dit que l’année de la parution du Carnet de Chèques (1892) ce Floquet avait précisémment été la cible d’un journal boulangiste (mouvement dont Caran d’Ache s’était trouvé proche à un moment). Ne trouves-tu pas paradoxal que Caran d’Ache donne, in fine, raison à ce personnage ?

                          Encore une fois, mon seul souci en cette affaire est de ne pas passer à côté de la bonne interprétation. J’accepte l’ensemble des données historiques que M. Umstätter et toi-même avez apportées , les personnages mis en cause sont désormais identifiés.

                          Les différents indices relevés par M. Umstätter — tels l’accent (allemand) et la réputation d’avarice —, j’avais cru bon de les englober sous le qualificatif , auquel je ne trouve rien de lénifiant, à vrai dire — d’ "antisémitisme (d’époque)". Peut-être faudrait-il les requalifier ?

                          J’admets, au vu des informations que vous apportez que le but de Caran d’Ache n’est certainement pas, comme je l’avais pensé initialement, de s’en prendre à l’"idée fixe du juif corrupteur" doué du don d’ubiquité.

                          Beaucoup plus probablement, Caran d’Ache s’attaque ici au système de défense utilisé par un politicien (Floquet) que ses amis boulangistes avaient cette année-là dans le collimateur.

                          Thierry Smolderen

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                          • Répondu par Didier Pasamonik le 24 juillet 2004 à  00:23 :

                            Effectivement, le lecteur qui nous a lu jusqu’ici a du mérite.

                            Je crois que tu idéalises un peu Caran d’Ache. Ayant vécu en Russie, un pays profondément antisémite et pour longtemps (d’ailleurs les Juifs sont parqués aux frontières), il a dû hériter de cet habitus. Fils d’un officier de l’armée napoléonienne, il avait du goût pour les vieilles badernes populistes comme le général Boulanger (venu se suicider à Bruxelles, d’ailleurs, comme quoi...). Il n’était pas le seul et l’époque a pour elle un contexte politique difficile (guerre de 70, etc).

                            On peut relativiser l’histoire, on le doit. On peut aussi, en étudiant l’histoire des sensibilités, essayer de reconstituer le processus mental qui mène à une politique d’abord discriminante, ensuite génocidaire. Par exemple, il est utile de noter que les coloniaux belges ont imposé les premiers (en 1931) les mentions raciales sur les cartes d’identité rwandaises, si pratiques au moment du récent génocide où elles avaient encore cours.

                            Comme dit Levinas, dès 1933 : « La source de la barbarie sanglante du national-socialisme n’est pas dans une quelconque anomalie contingente du raisonnement humain, ni dans quelque malentendu idéologique accidentel […], cette source tient à une possibilité essentielle du mal élémental où bonne logique peut mener et contre laquelle la philosophie occidentale ne s’était pas assez bien assurée. »

                            Un créateur porte pour l’avenir le témoignage de son époque. Le propos dénigrant pour les Juifs est aussi présent chez Jules Verne que dans la Comtesse de Ségur, ou même chez Balzac. Il est utile de relever les créations qui, précisémment par leur talent, construisent cette "bonne logique".

                            Caran d’Ache est un créateur fin, intelligent, qui a du panache. C’est un idéologue : il suffit de le lire. Il a marqué son temps. Mais comme ses petits camarades du Chat Noir : Steinlen, Wilette, Forain... il construit le discours antisémite graphique. Il est bon de le rappeller au lecteur -avec une certaine exactitude.

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                            • Répondu par Gabriel Umstätter le 27 juillet 2004 à  14:18 :

                              Bonjour,

                              La discussion est relancée de plus belle par Thierry Smolderen, dont je me réjouis de la réponse stimulante. Stimulante, parce que ses arguments ne me convainquent à nouveau pas vraiment, mais qu’ils sont assez clairement définis pour tenter d’y répondre point par point.

                              Voici donc quelques contre-arguments inspirés par ses derniers posts, ainsi qu’une rectification sur l’interprétation de propos qu’il me prête.

                              Dans sa première réponse, Thierry Smolderen écrit :

                              <<
                              Pour Gabriel Umstätter, "[le] dialogue entre ces deux voix dessine la première cible du livre : les parlementaires et la justice, l’ "establishment", complices malgré les apparences."

                              Si l’excuse du chèque-obsession, le "rien exigé, rien demandé, rien distribué" du Président de la Chambre et de ses semblables constitue le sujet du livre — comme je le pense et comme paraissent le confirmer ces éléments historiques— alors la figure de l’Homme-Protée , ce banquier qui jaillit de partout, à tout moment comme le Droopy de Tex Avery, appartient manifestement à la fiction créée de toute pièce par le politicien pour appuyer sa défense.
                              >>

                              J’aimerais d’abord préciser que je trouve que T. Smolderen déforme passablement mon point de vue en me citant, et plus précisément lorsqu’il dit que pour moi la "première cible" du livre est le politicien Charles Floquet : dans mon exposé, le mot "première" ne signifiait pas "principale", mais simplement "première à être traitée dans le fil de l’exposé". Le temps passé sur la deuxième "cible" que j’ai identifiée, le Juif incarné par le banquier corrupteur (probablement idnetifiable au baron Reinach), me semblait indiquer assez clairement l’importance prépondérante que je lui accordais. Mais peut-être ma formulation était-elle un peu ambiguë.

                              Je pense en effet que le personnage central du livre n’est pas le politicien corrompu, mais clairement le banquier corrupteur. Si c’est bien le cas, cela contredirait donc probablement ce premier argument (en substance : si l’excuse du chèque-obsession constitue le sujet du livre, ce banquier qui jaillit de partout appartient manifestement à la fiction créée de toute pièce par le politicien pour appuyer sa défense). Voyons donc d’abord ce qui me semble appuyer mon affirmation.

                              Le thème général du livre me semble d’abord être plus global qu’une simple caricature de "l’excuse du chèque obsession". Il me semble que c’est le phénomène de la corruption en général qui est visé, avec toutes ses conséquences, qui nous sont d’ailleurs montrées dans la 3ème partie (petits actionnaires ruinés, obsession générale de l’argent facile, etc.), plutôt que le cas particulier des élites corrompues (même si elles représentent une miniature, un microcosme symptomatique et facile à représenter du problème global). Le mot "corruption" a d’ailleurs des connotations fortes qui ne se réduisent pas à la corruption par l’argent : le mot peut aussi évoquer la déréliction, une maladie (ici du corps social), une décadence qui menace la société tout entière. Et c’est là qu’on retrouve la préoccupation antisémite : un corps étranger menace l’intégrité de la société, la corrompt. A cet égard, je suis donc d’avis que le personnage du politicien corrompu importe moins à Caran d’Ache que celui du corrupteur (il devait d’ailleurs plutôt avoir du mépris pour le républicain Floquet) : le politicien corrompu est un symptôme, peu reluisant, mais le vrai problème, ce qui provoque la maladie, la racine du mal qu’il faut éradiquer, c’est le corrupteur. De toute façon, le politicien corrompu n’a pas besoin d’être enfoncé plus qu’il ne l’est déjà : je n’ai pas l’impression que les gens doutaient de la vérité des faits qui motivaient le scandale à l’époque, et la citation que j’ai retrouvée est plutôt pathétique ("abracadabrantesque", pourrait-on dire aujourd’hui). Ce que la séquence mettant en scène l’histoire du politicien montre donc principalement, outre la puissance fantastique de l’agent corrupteur, c’est la complaisance du milieu politique (lui aussi mouillé jusqu’au cou pour une large part).

                              Et effectivement, si on comptabilise les apparitions du banquier corrupteur et du politicien identifié comme Charles Floquet, on s’aperçoit que la présence du premier est écrasante par rapport à cellle du second. Dans ses posts, T. Smolderen se concentre surtout sur la 1ère partie du livre, ce qu’on peut comprendre vu que c’est probablement la plus propre à intéresser un historien de la bande dessinée : les 2 autres séries d’images présentent en effet plutôt une simple succession de tableaux assez lâchement coordonnés, groupés thématiquement mais sans ordre de succession vraiment nécessaire (il n’y a donc pas de véritable séquentialité, un des caractères distinctifs de la bande dessinée). Mais le livre, même si ses 3 parties ne sont pas homogènes, constitue néanmoins un ensemble tout à fait cohérent, et précisément unifié par le personnage du corrupteur : il est en effet aussi le personnage central de la 2ème série d’images ("L’art de donner et de recevoir le chèque"), et surtout il est présenté comme l’auteur des annotations griffonées sur tous les talons du carnet, qui accompagnent chaque page. L’introduction de Caran d’Ache nous présente d’ailleurs explicitement l’ouvrage comme le carnet "authentique" du banquier, en se référant au contexte historique précis des péripéties du scandale (cf. mon post précédent).
                              Il est donc beaucoup plus probable que la cible principale du livre soit ce banquier corrupteur, présent d’un bout à l’autre, plutôt que le politicien véreux qui offre certes un exemple emblématique de la conduite générale de ses collègues, mais n’est finalement présent que dans une dizaine de pages sur les plus de trente qui constituent le livre. Comme personnage emblématique, Caran d’Ache a évidemment choisi le personnage le plus éminent parmi les politiciens impliqués : le président de la Chambre et du Conseil. Ce choix était sans doute conforté par un antipathie particulière pour le personnage, fervent républicain et adversaire acharné de Boulanger (bien qu’en réalité, l’épisode boulangiste est déjà du passé au moment de la publication de l’ouvrage : le général s’est suicidé en 1891, et la fin de sa carrière fut tout sauf brillante ou honorable). Mais ces considérations personnelles n’empêchent pas que le politicien est dans le livre un personnage certes important, mais secondaire par rapport au banquier en terme de présence visuelle et de richesse dans la caractérisation.

                              Mais T. Smolderen dit ne pas comprendre

                              <<
                              comment on peut "lire" A LA FOIS le "Carnet de Chèques" comme un démontage, par l’absurde, de l’argument de défense du politicien, ce qu’il est manifestement ET comme une représentation caricaturale de la "topique" du juif.
                              >>

                              ce qu’il précise encore en posant cette alternative :

                              <<
                              - soit Caran d’Ache donne raison au système de défense du politicien (que M. Umstätter identifie comme un certain Floquet) et alors le Carnet de Chèques est bien un ouvrage radicalement antisémite
                              - soit Caran d’Ache *ridiculise* cette excuse, comme je le pense, et la partie la plus spectaculaire de ce manifeste est en fait un démontage (involontaire, sûrement) de ce qui va devenir le refrain lancinant de l’antisémitisme.
                              >>

                              Tout d’abord, dans cette discussion, c’est T. Smolderen seul qui voit dans le "Carnet de chèques" un démontage par l’absurde de l’argument de défense du politicien : ni Didier Pasamonik ni moi-même ne l’avons me semble-t-il jamais affirmé. La source de son incompréhension semble donc être qu’il pense que le caractère fantastique et caricatural de l’histoire racontée par le banquier ne permet pas de prendre le fond de ce qui est décrit au sérieux : d’où sa description de ce passage comme un "démontage", une présentation au second degré. Pour mieux faire comprendre son point de vue, il propose une expérience de pensée tournant autour de l’interprétation possible dans l’avenir d’un dessin actuel sur la guerre en Irak, dans le genre de ceux réalisés par Willem (cf. son post). A mon tour, j’aimerais lui soumettre une petite fantaisie futuriste en guise de contre-exemple :

                              Imaginons qu’en 2050 un savant fou néo-nazi, adepte des nanotechnologies, invente et dissémine dans les bibliothèques du monde des micro-organismes détruisant sélectivement les ouvrages critiques traitant du contexte idéologique dans lequel Hergé a dessiné ses premières bandes dessinées, et que la société Moulinsart, devenue mystérieusement paranoïaque, réussisse à faire expurger des rééditions de ces livres de tous les sujets qui peuvent fâcher ;-) . Un lecteur de "Tintin au pays des Soviets", mal informé, pourrait alors y voir non un livre marqué par une idéologie anticommuniste, mais une critique par la dérision des anecdotes tendancieuses publiées à l’époque : qui en effet pourrait croire que véritablement de faux ouvriers tapent sur des casseroles dans des bâtiments industriels fictifs pour faire croire à une production en plein essor ? Notre lecteur pourrait penser que Hergé, communiste caché et véritable agent-double, critique génialement de l’intérieur l’idéologie du "XXème Siècle" en mettant précisément en scène un journaliste du journal qui propose au lecteur de l’époque une fiction délirante sur l’Union Soviétique. D’ailleurs, on sait bien que de l’autre côté de la barre, en URSS, la littérature enfantine a été l’un des refuges pour les écrivains interdits de publication par le régime : profitant de la moindre vigilance des éditeurs pour cette part de la production littéraire, Hergé effectue son travail de sape au sein même des rangs de ses ennemis abhorrés. Notre sympathique et enthousiaste lecteur ne ferait-il pascependant lui aussi une erreur de jugement, et son interprétation ne rappelle-t-elle pas celle de T. Smolderen en ce qui concerne le Caran d’Ache et son "Carnet de chèques", ce merveilleux "démontage par l’absurde" ? ;-)

                              Il me semble que l’exemple de "Tintin au pay des Soviets" montre bien qu’un livre peut véhiculer fortement une idéologie tout en traitant ce qu’il attaque de manière caricaturale : le lecteur peut se dire que ce qui est décrit est exagéré (pour rendre le contenu plus drôle et plaisant), tout en en y voyant un fond de vérité. C’est la même chose qui se passe avec les blagues sur des stéréotypes nationaux ou autres : les Suisses lents, les Belges pas très malins avec leur frites, les blondes comme archétype des soi-disant travers féminins. Un auditeur de ce genre de blagues pensera probablement que dans la réalité les blondes n’ont pas besoin de se mettre à 15 pour changer une ampoule, mais cela n’empêche pas que pour toute une part de la population le fait de raconter ces blagues a pour conséquence de conforter malgré tout les stéréotypes qu’ils véhiculent. On peut évidemment se raconter des blagues sur les blondes et les écouter au second degré (les meilleures blagues sur les blondes que j’ai entendues m’ont été racontées par des femmes plutôt féministes — et aussi plutôt brunes il est vrai ;-) ), mais dans ce cas on est conscient qu’elles ont un contenu réactionnaire, sur lequel on passeoutre vu le contexte clair dans lequel elles sont racontées. Ces mêmes personnes ne prendraient probablement pas d’aussi bon coeur les mêmes blagues si elles étaient racontées à la volée avec un rire gras par un gros macho au comptoir d’un bar. La valorisation actuelle du second degré à tout va (c’est très souvent l’excuse renvoyée quand on s’offusque d’une plaisanterie qu’on estime de mauvais goût : "c’est du second degré, tu n’as pas d’humour") est peut-être justement un biais susceptible d’interférer aujourd’hui dans l’interprétation de l’humour de Caran d’Ache. Thierry Smolderen me semble d’ailleurs précisément attribuer un peu vite à Caran d’Ache un second degré qui est à mon avis pour le moins sujet à caution en l’occurence : comme le fait remarque Didier Pasamonik, en citant entre autres son engagement avec sa revue "Pstt !", Caran d’Ache, à côté de sa production de bandes dessinées et de dessins plus au contenu plus anodin, est aussi manifestement un idéologue et un activiste.

                              Au passage, une différence intéressante entre les cartooons politiques auxquels fait référence T. Smolderen et les blagues sur des stéréotypes me semble aussi être que les premiers traitent en général de contenus plus précis et articulés que ces derniers : le dessin que décrit T. Smolderen s’attaque à un discours bien identifiable si on est au courant du contexte ("les Iraquiens ont dissimulé des armes de destruction massive", dixit le gouvernement américain), tandis que les stéréotypes sont beaucoup plus vagues et inarticulés : c’est une des raisons pour laquelle il est si difficile d’argumenter avec un antisémite ou un macho, car ce qui fonde son jugement est une constellation vague de préjugés pas vraiment formulés clairement (ou alors la plupart du temps sous forme de slogans, un type de formulation ou la forme importe souvent autant sinon plus que le fond) plutôt qu’un discours pensé et cohérent. C’est pourquoi, si on discute avec lui sur ce sujet, la discussion aura en général tendance à sauter sans cesse d’un thème à un autre, à tourner en rond, comme si les points d’attaque possible de son raisonnement étaient sans cesse fuyants. Or l’image, avec son ambigüité sémantique, est probablement très efficace pour influer sur ce genre de stéréotypes peu articulés. Un peu comme la force formelle du slogan peut faire passer le contenu, ou au moins une version vague ou subliminale de celui-ci, en court-circuitant le jugement sur le contenu, l’image peut probablement facilement asseoir des stéréotypes en passant, indépendamment du scénario principal. Cette labilité du fond idéologique antisémite a peut-être aussi partie liée avec un trait me semble-t-il assez caractéristique de la propagande antisémite : elle procède souvent par insinuation, suggérant des conclusions possibles en laissant à l’auditeur le soin de les tirer, après l’avoir bien orienté bien sûr. J’aimerais encore montrer comment cette caractéristique se retrouve à mon sens dans la mise en scène du "Carnet de chèques". Je le ferai en traitant d’un autre aspect du point de vue mis en avant par T. Smolderen : l’idée que le discours antisémite est mis dans la bouche du politicien de la première partie, et qu’on ne peut donc l’attribuer à l’auteur.

                              Comme en littérature (je pense ici à l’épisode du procès de Flaubert et au débat sur son emploi du discours indirect libre), on peut en bande dessinée facilement brouiller la situation énonciative. Et c’est en apparence le cas dans l’histoire du politicien, du moins si l’on limite son analyse aux vignettes qui racontent l’histoire. En effet, si la séquence commence bien par une image mettant le politicien en situation d’énonciation, on peut se demander à qui il faut attribuer la mise en scène de l’histoire qu’il raconte. Caran d’Ache nous montre le politicien prenant la parole, et prend ensuite "lui-même" en charge la narration en images : c’est-à-dire qu’il ne nous présente pas les dessins comme une bande dessinée réalisée par un autre (un procédé présent par exemple dans "Hicksville" de Dylan Horrocks). Il ne change pas de style graphique pour cette séquence : le contenu de l’histoire et ce qu’elle connote peut donc être attribué aussi bien au personnage du politicien narrateur qu’à l’auteur. Si l’on s’en tient au synopsis pur, rien n’indique que le corrupteur est juif : on ne nous le montre à aucun moment sortant d’une synagogue par exemple. Graphiquement, il est typé selon les stéréotypes visuels du Juif (nez proéminent, etc.) ; c’est une caractéristique stylistique, plutôt du côté de l’auteur me semble-t-il, mais on pourrait avancer à la rigueur qu’elle matérialise en quelque sorte la tonalité du discours du politicien. Mais la séquence d’images de l’histoire n’est pas exempte d’un contexte graphique extérieur. Elle est au contraire insérée dans un dispositif précis et détaillé : la présentation du livre comme un "vrai" carnet de chèque, supposé contenir la pensée secrète du principal intéressé sous forme de notes manuscrites sur les talons de chèque. Si on examine cet aspect de la mise en scène, qui est clairement extérieur à la narration du politicien, situé à un autre niveau d’énonciation, on s’aperçoit que c’est là que se trouvent la part principale des caractérisations antisémites, dans les annotations du banquier qui commentent l’histoire depuis les talons de chèque.

                              Cet aspect de la mise en scène du livre, le montage parallèle de la déposition du politicien et du "document" que représente le carnet est forcément de Caran d’Ache. Et c’est cette juxtaposition qui donne sa coloration idéologique à l’histoire, et aussi un sens potentiel nouveau : elle inscrit la scène fantastique dans le faisceau des préjugés antisémites, et autorise sa lecture non plus seulement comme une caricature de l’ "excuse" que se donne le politicien, mais comme une image prégnante de la menace juive. Le procédé est d’ailleurs particulièrement retors : c’est le Juif lui-même qui se trahit et révèle ses travers et son caractère machiavélique. La caractérisation visuelle, qu’on ne savait attribuer précisément, est finalement presque redondante, elle corrobore simplement les insinuations de la mise en scène extérieure, aiguille le lecteur vers l’interprétation qu’on lui suggère. La stratégie est remarquable et pourtant simple : plutôt que de produire une brûlot explicite et violent qui ne ferait que conforter la conviction des convaincus, mieux vaut insinuer et suggérer une interprétation. On peut aussi remarquer que l’impression produite par les notes du banquier sera probablement d’autant plus vive sur le lecteur qu’il est appelé à faire l’effort de déchiffrer son écriture manuscrite, et qu’il a en quelque sorte l’impression de percer ses secrets (à nouveau on pourrait faire un rapprochement avec les "Protocoles des Juifs de Sion", qui appâtent aussi le lecteur en prétendant lui révéler un secret).

                              Voilà quelques réponses.

                              Alors, quels contre-arguments ?

                              Meilleures salutations,

                              Gabriel Umstätter

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