Un voyage en Europe graphique – deuxième partie

22 mai 2019 1 commentaire
  • On accorde la paternité du roman graphique à l’auteur New-yorkais, Will Eisner. Or, parmi les références qu’Eisner citait pour l’avoir inspiré à donner à la bande dessinée une ambition littéraire, se trouvaient les œuvres du graveur flamand Frans Masereel. L’Europe s’est-elle réappropriée le roman graphique ? Nous poursuivons nos entrevues en Allemagne, Belgique, Pays-Bas et Grande Bretagne, des territoires que Masereel a justement beaucoup fréquentés.

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Judith Vanistendael, La version flamande
Deux langues et deux capitales, c’est Bruxelles où réside Judith Vanistendael Judith, 45 ans, une des nouvelles voix de la bande dessinée. Elle cite les néerlandophones Bob et Bobette et le francophone Gaston Lagaffe parmi ses lectures d’enfance et semble s’accorder de la dualité culturelle : « En Belgique, les univers flamands et francophones sont très séparés. Les Flamands s’orientent vers le monde anglophone et les francophones vers la France. J’ai la chance de pouvoir publier dans les deux langues. » Avec un terrain d’expression vaste comme un continent : « Je vis en Europe et je bénéficie de la liberté de mouvement qui nous est offerte, affirme la dessinatrice. Si j’ai récemment publié une histoire à propos du Pays basque, c’est parce que j’ai étudié en Espagne grâce au programme Erasmus. Par ailleurs, ma première histoire d’amour a été conditionnée par la Convention européenne de Dublin qui oblige un réfugié à effectuer une demande d’asile dans le pays où il débarque. Abou était arrivé du Togo par la Belgique. Il voulait s’installer en Allemagne, mais devait rester à Bruxelles où nous nous sommes rencontrés… Ce récit a fait l’objet de mon travail de fin d’étude. De Maagd en de Neger (la jeune Fille et le nègre en français chez L’an 2) a intéressé un éditeur néerlandais. Pour moi c’était un début fantastique en tant qu’autrice. » Que ses romans graphiques soient traduits en une demi-douzaine de langues ne l’empêche pas de préserver son identité flamande. Ainsi Mikel (Salto en français chez Lombard) à propos d’un garde du corps basque qui protège un élu des attaques du mouvement indépendantiste ETA n’est pas si éloigné de questions belges : « Pour les Flamands, tout mouvement indépendantiste semble assez proche. L’ETA est connue chez nous et à l’inverse, les Basques savent qu’on parle aussi néerlandais à Bruxelles…  » À l’image de Judith Vanistendael, nous avons rencontré d’autres auteurs surpris à travailler sur des thématiques transnationales.

Un voyage en Europe graphique – deuxième partie
© Judith Vanistendael / Oog & Blik
Photo © Le Lombard / Daphné Titeca

Peter van Dongen, le décolonialiste
Un des précurseurs du roman graphique européen est néerlandais. En 1998 Peter van Dongen a publié Rampokan où il tisse un récit sur la fin des Indes néerlandaises, aujourd’hui l’Indonésie. Quinquagénaire aux origines métissées, il vient par ailleurs de dessiner le dernier épisode en date des aventures de Blake et Mortimer. Lui aussi envisage la création avec une vision continentale : «  À sept ou huit ans, ma mère m’a dit que la Hollande faisait partie de l’Europe. J’ai pris brutalement conscience que nos nations étaient connectées avec la forte impression qu’il existait une solidarité entre nos états, nous étions encore dans la guerre froide, rappelle-t-il. Lorsque je conçois un récit, je m’adresse à des lecteurs bien au-delà des Pays-Bas. Rampokan évoque l’histoire de la décolonisation, une situation vécue par la plupart des grands pays d’Europe. Cela s’est confirmé avec sa publication en français. Pendant le festival d’Angoulême, un jeune homme d’origine africaine m’a confié s’être reconnu dans mes personnages indonésiens ! » Pour porter son récit, van Dongen s’est affirmé en dessinateur virtuose, héritier de l’école d’Hergé : « Rampokan m’a permis de mettre à contribution une influence venue de Belgique. En quelque sorte, j’ai utilisé les stéréotypes de Tintin pour porter un autre regard sur la colonisation… »

© Peter Van Dongen / Dupuis , Photo © Frans Jansen

Mawil, À l’Est du mur
Plus à l’Est, l’Allemagne partage avec l’Europe orientale les souvenirs de l’ère soviétique. « Je suis né à l’Est où il n’y avait pas beaucoup de bandes dessinées à l’exception du magazine Mosaïk, se souvient Mawil, dessinateur berlinois né en 1976. Quand je le pouvais, je lisais des albums francobelges comme Astérix que des amis me prêtaient. J’y percevais une différence avec ce qui était publié en magazines, on pouvait relire ces BD et y trouver à chaque fois des éléments différents. J’aimais aussi la littérature pour la jeunesse de l’Est qui était de grande qualité, c’était mon refuge.  » À l’instar de Marzena Sowa en Pologne, Mawil a raconté l’enfance en régime communiste. Kinderland est un roman graphique partiellement autobiographique où la fin du bloc soviétique perturbe un tournoi de ping-pong entre collégiens. « Des lecteurs originaires de l’Est m’ont confié s’être retrouvés dans ce livre, mais aussi des Russes ou des Polonais. De nombreux détails échappent à ceux qui n’ont pas grandi de ce côté du mur. » Après le succès de Kinderland publié en plusieurs langues, Mawil a changé d’univers en signant un surprenant album de Lucky Luke, ce drôle de cow-boy créé par Morris à Bruxelles en 1946. « La sortie de l’album a été très médiatisée et j’ai été très heureux de travailler sur ce personnage à ma manière. Beaucoup de gens en Allemagne pensent que Lucky Luke est américain. Pour moi, c’est le héros européen type. »

Photo © Selbymay, © Mawil / Egmont

Barbara Yelin, l’exorciste de la mémoire
Une autre mémoire allemande et européenne a été abordée avec acuité par le roman graphique. Née en 1976, Barbara Yelin a cherché à savoir comment sa propre grand-mère qui était une jeune femme libre, indépendante et progressiste est devenue complice du système nazi. Irmina, du nom de cette aïeule, est un récit passionnant de 300 pages. Publié en allemand et en français en 2014, il a depuis été traduit en une dizaine de langues. « Je me suis récemment rendu en Espagne où il vient d’être publié, confie Barbara Yelin. Là aussi, il existe un passé fasciste. Les lecteurs que j’ai rencontrés étaient intéressés par la thématique de la complicité dans la dictature. » Cette autrice publie des romans graphiques depuis quinze ans. « Mon premier livre a été commandé par L’an 2, une maison d’édition française. Son directeur, Thierry Groensteen (par ailleurs de nationalité belge, ndlr), m’avait rencontré dans un petit festival en Allemagne. Aujourd’hui, je bénéficie pleinement de la culture de la bande dessinée européenne. »

© Barbara Yelin / Reprodukt, Photo © Martin Friedrich

Posy Simmonds, les liens des lettres
Alors que la question du Brexit reste en suspens, Posy Simmonds, autrice britannique reconnue, affirme avec humour : « le roman graphique est absolument européen parce que c’est un moyen d’expression démocratique. Tout le monde peut se l’approprier, un dinosaure comme moi ou des jeunes qui publient en ligne ! » En trois titres, Gemma Bovery, Tamara Drewe et Cassandra Darke, Posy Simmonds a bousculé les pratiques en fusionnant bande dessinée et séquences écrites, dans une relecture contemporaine de classiques littéraires. « Gemma Bovery m’a permis de donner corps à ma fascination pour le roman de Flaubert, se rappelle-t-elle. J’avais lu Madame Bovary en français à 15 ans avec l’aide d’un énorme dictionnaire. Avant même d’aller en France, je me suis familiarisée avec la littérature, la peinture et la poésie française. C’est ainsi que je me suis sentie européenne alors que dans mon pays la culture visuelle est sans doute plus faible que la culture littéraire. » En Grande-Bretagne Posy Simmonds est une référence du domaine du dessin de presse et du livre jeunesse. Ses romans graphiques, publiés à partir de 1997, ont été adaptés en films français et britanniques, traduits en allemand, italien, espagnol, néerlandais, suédois, coréen,… « Dans les années 1980, mes livres pour la jeunesse ont été publiés en France. Là, j’ai été émerveillée de voir dans une FNAC tant d’adultes lire des bandes dessinées. J’ai commencé moi aussi à en lire et à rencontrer des auteurs. Quand Gemma Bovary a été publié, je me suis enfin senti appartenir à cette grande famille, moi qui n’étais encore qu’une dessinatrice de presse… »

Photo © Victor Schiferli
© Posy Simmonds / Jonathan Cape

Notre voyage en Europe graphique se poursuit en régions méditerranéennes.

Cet article est une coédition Actuabd.com / Europe Comics avec le soutien de

(par Laurent Melikian)

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