Une Vie à Schtroumpfer : un monument dédié au créateur des Schtroumpfs

22 novembre 2018 3 commentaires
  • C’est un petit chef-d’œuvre que cette « biographie en images » du créateur de Johan & Pirlouit, des Schtroumpfs, de Poussy, de Benoît Brisefer, de Pierrot & la lampe et de centaines d’autres personnages qui peuplent leurs aventures. Leur point commun ? Une clarté et une probité à toute épreuve.

J’ai eu la chance de travailler avec Peyo. C’était à la fin des années 1980, à l’époque du Mensuel Schtroumpf édité par Cartoon Création, le label éditorial de Thierry Culliford , le fils de Peyo.

J’étais arrivé en cours de route -le lancement s’était fait sans moi-, ayant occupé juste auparavant la direction d’Hachette BD. Ce mensuel dirigé par Jean-Claude de la Royère sous la férule de Thierry Culliford était réalisé complètement par le Studio Peyo, une équipe de dessinateurs qui faisaient du Schtroumpf au kilomètre, mais pas seulement : toutes les séries avaient été relancées : Les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit, Benoît Brisefer… Le lancement du mensuel avait été porté par le passage quotidien des Schtroumpfs sur la Cinq, la télévision de Berlusconi en France. Le premier numéro avait été lancé à 70 000 exemplaires avec une campagne sur RTL.

Une Vie à Schtroumpfer : un monument dédié au créateur des Schtroumpfs
La première esquisse des Schtroumpfs. Les textes de cet ouvrage sont parsemés de citations, extraites d’interviews de Peyo lui-même, qui éclairent chacune de ses créations.
© Peyo - I.M.P.S. - Maghen

Le problème, c’est qu’il fallait livrer 32 pages du magazine Schtroumpf tous les mois. Un gag sur la quatrième de couverture concluait chaque numéro. Traditionnellement, c’était Peyo qui en faisait seul le scénario. Malade du cœur, diabétique, il venait tous les jours au studio, mais pas longtemps. Rien n’échappait cependant à son œil d’aigle. Il faisait refaire ici un dessin par trop bancal, là un scénario qui lui semblait faible. Mais le gag…. Son scénario arrivait toujours plus tard dans le mois. Si le bouclage était le 29, on recevait parfois le scénario le 28, à charge pour le studio de dessiner la planche… dans la nuit.

Après plusieurs mois à ce rythme, ce n’était plus possible, on allait vers l’accident. On suggéra à Peyo de se faire aider par un scénariste spécialiste du gag. On fit appel à un professionnel qui en avait quelques milliers au compteur, il se reconnaîtra en lisant ces lignes. Il en réalisa trois, qu’il envoya -complètement esquissés- par fax. Au studio, tout le monde les trouva bons, et le soulagement d’avoir trois mois d’avance nous comblait d’aise.

La première planche du premier mini-récit avec une histoire complète des Schtroumpfs.
© Peyo - I.M.P.S. - Maghen

Un art du storytelling

Arrivé au studio comme il le faisait tous les jours, Peyo les lit, les trouva bien faits mais… Il les reprit avec lui promettant de les ramener après sa sieste. Ce qu’il fit. Il avait ré-esquissé les trois histoires. C’étaient les mêmes gags que ceux reçus, mais complètement réagencés. Alors qu’au départ nous avions des histoires plaisantes, mais sans plus, il en avait fait trois pages remarquables, avec un parfait storytelling. Nous pouvions apprécier concrètement la différence entre un travail de qualité et une œuvre de génie.

Dans le bel album réalisé par Vincent Odin pour les éditions Daniel Maghen, ce génie respire à chaque page. C’est un volume impressionnant : 336 pages, toutes réalisées à partir des originaux compilés par l’Art Director du Studio Peyo, José Grandmont.

Tout est là : les premiers croquis, les premières lignes de scénario, les repentirs et puis les dessins les plus iconiques parfaitement reproduits à partir des originaux. L’intelligence, la clarté et la simplicité de Peyo éclatent à chaque trait.

Une formidable séquence de Benoît Brisefer.
© Peyo - I.M.P.S. - Maghen

Un génie de la lisibilité

Franquin était épaté par la lisibilité des planches de son camarade. On pouvait mettre la planche à deux mètres, on ne perdait rien de son storytelling d’une parfaite maîtrise dans le vibrato du trait.

Une anecdote vécue par Yves Chaland donne un éclairage à ce sujet. Dans le premier Freddy Lombard : Le Testament de Godefroid de Bouillon, il avait dessiné l’antre d’une sorcière en pensant à la Rachel de Peyo dans La Pierre de Lune. Il l’avait dessinée de mémoire. Toute l’imagerie maléfique y était : le chat noir, les cornues, etc. Puis il alla revoir la sorcière de Peyo. Et là, ce qui le frappa, c’est que rien du décorum qu’il avait dessiné n’y figurait : c’était une pièce complètement nue, seul un couteau menaçant était planté dans la table. Une vignette réduite à sa plus simple expression mais au souvenir impérissable !

Quand on voit la fluidité, la virtuosité et l’intelligence avec laquelle Peyo dessine l’attaque d’un château, l’abordage d’un navire, l’animation d’un personnage, la pertinence de ses récits et de ses gags, on comprend que l’immense succès international de ses Schtroumpfs n’a pas été usurpé.

Avec ses petits tours de force de fabrication (inclusion d’un calque, d’une épreuve de couverture de petit format, reproductions parfaites…), l’ouvrage de Vincent Odin n’est pas seulement un fantastique musée de papier : c’est un grimoire enchanté que tous les futurs magiciens de l’image se doivent de consulter s’il veulent un jour découvrir la pierre philosophale du dessin parfait.

Esquisse de l’affiche du premier long métrage des Schtroumpfs chez Belvision.
© Peyo - I.M.P.S. - Maghen

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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