« Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d’amour » par Cosey - Dupuis

14 novembre 2003 0 commentaire
  • Les historiens de la BD devraient revoir leur nomenclature : le vocable « BD franco-belge » a-t-il encore du sens à l'heure où les Suisses sont en tête des ventes (je pense à Zep avec {Titeuf}) et nous donnent une si magistrale leçon de bande dessinée, comme le fait Cosey avec cet album ?

Rappelons quand même que c’est un Suisse, Rodolphe Töpffer, qui créa le Neuvième art au début du 19ème siècle. Il serait plus approprié, par souci de justice, de parler de « BD francophone » sinon de « BD européenne ». Si les attaches de Cosey à la Belgique sont anciennes et pérennes (il a commencé dans le Journal Tintin et publie actuellement chez Dupuis), et s’il doit à Hergé sans doute une tradition de clarté et peut-être le dessin de ses bulles, rectangles aux bouts arrondis qui étaient ceux du créateur de Tintin, son style est reconnaissable entre tous. Dans cet album de courtes nouvelles, le dessinateur suisse maîtrise parfaitement un graphisme qui sait être esthétique sans être pédant, élégant tout en servant une narration, original dans son traitement, comme dans la définition de ses personnages et de ses décors. Pas l’ombre d’une répétition, ni d’une complaisance.

Mais c’est surtout au niveau du scénario que l’on a à apprendre. Dans le choix de ses thèmes d’abord, empreints d’humanité pour ne pas dire d’humanisme, qui racontent la vraie vie, celles des gens, avec leurs charmes et leurs rudesses, leurs forces et leurs fragilités, tiraillés entre l’amour et l’angoisse de la maladie et de la vieillesse. Les quatre nouvelles de cet album arpègent merveilleusement avec le thème du sentiment amoureux : l’amour de jeunesse retrouvé dans Une petite tulipe rose (une fable sur la vieillesse qui fait écho à un précédent album de l’auteur, Orchidea), les affinités électives qui tissent une relation avec Une Maison de Frank Lloyd Wright, l’amour de l’autre aboli par la mort dans Only Love Can Break a Heart, l’amour de l’art, enfin, et de la BD en particulier, dans la nouvelle qui clôt l’album, Sur l’île.

A un moment, un personnage de Cosey cite Le Banquet de Platon : « Platon dit qu’à l’origine, les humains étaient à la fois mâle et femelle. Mais les Dieux agacés par leur immense orgueil les coupèrent en deux parties. C’est ainsi que nous passons notre vie à chercher notre moitié. » En fait, la citation est partiellement erronée, mais le lapsus est intéressant : le texte est de Platon, certes, mais les propos sont d’Aristophane. Or, qui mieux qu’un homme de théâtre sait capter l’âme humaine ?

Cosey a hérité des qualités du dramaturge grec. C’est un album plein d’émotions. Et c’est les larmes aux yeux qu’il nous vient à l’idée qu’il y a là comme un scandale : Comment se fait-il qu’aucun Suisse n’ait été jusqu’ici Grand Prix du Festival d’Angoulême ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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