Une rentrée très politique chez Futuropolis

30 juillet 2020 0 commentaire
  • Bouleversé par le virus, le programme de Futuropolis a glissé subrepticement du printemps à l’automne. La filiale de Gallimard a publié plus de 600 titres depuis 2005, mais cette rentrée est indexée sur une actualité annoncée comme explosive en sortie de crise sanitaire : contenue, sinon comprimée, la révolte couve et la nouvelle série de Baru, « Bella Ciao », où le Grand Prix d’Angoulême, sur la base de souvenirs personnels, interroge la capacité de la France d’accueillir les immigrés, avance en figure de proue d’un catalogue éminemment politique en cette rentrée.

« Plus que jamais aujourd’hui, déclare Sébastien Gnaedig, le directeur éditorial de Futuropolis, il est important pour nous de publier des récits dessinés qui racontent notre environnement contemporain, qu’il s’agisse du combat écologique […], des difficiles questions de l’immigration […], ou de celle de l’intégration… »

Une ligne éditoriale dont les grands sujets interpellent aussi l’identité contemporaine que le poids d’un passé dont nous subissons tous les jours les conséquences, qu’elles soient géopolitiques ou environnementales. Pour beaucoup d’entre nous, le contemporain est illisible, ses lignes de force et de compréhension n’apparaissant qu’avec le temps, dans un après-coup amer. Mais les artistes de bande dessinée, comme tous les créateurs, grâce à leur sensibilité empathique, arrivent à pressentir les choses, à capter avec recul le fameux « air du temps ».

C’est le cas avec Baru qui, avec Bella Ciao qui sort le 16 septembre, emprunte son titre à un chant de résistance, ambitionne de documenter dans un triptyque une histoire populaire de l’immigration italienne en France. Comme toujours chez Baru, le propos est personnel, à fleur de peau, authentique. Cet album sur la réalité de l’intégration française devrait s’avérer un des plus marquants de la rentrée.

Dans la trace de Baru, sortant en librairie le même jour, il y a 9603 Kilomètres de Cyrille Pomès & Stéphane Marchetti. Ici c’est d’immigration contemporaine dont il est question dans le récit d’un parcours effectué par deux enfants migrants, Adil et Shafi, parti d’Afghanistan pour échapper aux talibans et à Daesh afin de se rendre en Angleterre dans un parcours aux multiples horreurs. Documenté, l’album montre une réalité de l’immigration que beaucoup refusent de voir.

Autre combat, écologique, cette fois : L’Eau vive d’Alain Bujak & Damien Roudeau qui nous content un combat vieux d’il y a trente ans du Comité Loire vivante qui combattit pied à pied contre les grands lobbies et une puissance politique et publique servile pour préserver le site naturel Serre de la Fare dans la Vallée de Haute Loire. Bien avant que l’on y affecte des ministres, la défense de la nature était un combat de citoyens conscients des vrais enjeux du vivre ensemble.

La relecture de l’histoire permet cette remise en perspective face aux jeunes révolutionnaires des réseaux sociaux qui redécouvrent l’eau tiède avec une indubitable inculture politique. Le programme de Futuropolis leur permet d’opérer un rattrapage sans avoir à lire des essais de plusieurs centaines de pages.

Ainsi, La Patrie des frères Werner de Philippe Collin & Sébastien Goethals, qui au travers de deux frères, jeunes juifs allemands séparés par le Rideau de fer, rappellent le parcours chahuté d’une Europe qui, avant d’être une union à 27, avait à combattre des périls aussi dangereux que ceux d’aujourd’hui, alors que quelques imbéciles appellent à sa déconstruction et au retour de régimes autoritaires.

Avec Black-Out, Loo Hui Phang & Hugues Micol, racontent aussi un combat dont les jeunes gens devraient se rappeler : celui des droits civiques aux USA face à une dominante sociétale fabriquant son mythe avec la machine d’Hollywood. À travers leur personnage Maximus Wild, métis d’ascendance noire, chinoise et amérindienne qui joue des petits rôles « ethniques » dans l’Eldorado fictionnel californien, c’est l’American Way of Life qui nous a été survendue par Hollywood, qui est déconstruite au regard du statut des minorités. Un sujet qui, avec le printemps de Blaks lives matter, résonne avec acuité.

Le récit de la relation entre Léon et Sofia Tolstoï par Chantal Van den Heuvel & Henrik Rehr, de même que La Femme Papillon de Grégory Mardon & Michel Coulon mettent en perspective la réalité sociale et la création, nous vous en reparlerons. Ils rappellent que les créateurs sont des vigies, des « voyants » qui peuvent nous aider à mieux comprendre le monde ; partant, à mieux le supporter.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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