Une somptueuse Guerre des Sambre

15 mars 2010 0 commentaire
  • Avec le troisième tome de Hugo et Iris, Bernar Yslaire clôture l'histoire de la première génération des Sambre. Outre les qualités narratives de cette saga romantique sombre et mélancolique qui traverse les générations, La Guerre des Sambre se distingue par le travail remarquable de deux jeunes auteurs: Jean Bastide et Vincent Mézil.

En 1986, Bernar Yslaire n’a pas encore perdu le "d" de son prénom et les ’hi" de son nom. De son côté, Yann Lepennetier, le plus breton des scénaristes vivant à Bruxelles, signe de son pseudo Balac. C’est à cette époque que les deux compères initient une série aujourd’hui fameuse : Sambre. Une dispute entre auteurs plus tard, Yslaire se retrouve seul aux commandes de cette saga du XIXe siècle mettant en scène le destin tragique de Bernard Sambre épris de Julie, une jeune vagabonde aux yeux rouges, marquée par une malédiction familiale. « Malheur à celui qui aimera une femme aux yeux de braise, car celui-là pleurera sa vie durant des larmes de sang », écrivait Hugo Sambre, le père de Bernard, dans son livre La Guerre des yeux…

Après cinq tomes publiés aux Editions Glénat, Yslaire avait besoin "d’écrire, de raconter, de mettre en scène l’origine de la folie des Sambre." Mais dévoiler la genèse de la série nécessite pour l’auteur "d’autres regards, d’autres desseins." C’est alors qu’il participe à un jury de fin d’année à l’Institut St Luc à Bruxelles. Et là, il découvre le talent de deux jeunes gens dont l’un a gagné l’Alph’Art scolaire à Angoulême un an plus tôt, en 2003. Est-ce son nom qui prédestinait Jean Bastide à travailler sur Sambre ? "C’est vrai que Bernar a un peu halluciné quand il a vu mon nom. Il m’a dit : « Tu t’appelles vraiment Bastide ? C’est pas une blague ? ». Il n’en revenait pas…" Porter le nom de la maison familiale des Sambre et se retrouver dessinateur de la série, cela ne s’invente pas…
Une somptueuse Guerre des Sambre
En 2007, sort le premier tome de La Guerre des Sambre dessiné donc par Jean Bastide et Vincent Mézil, Futuropolis et Glénat s’associant pour l’édition. Un travail remarquable à quatre mains salué par la critique. "Un double piège leur était tendu en acceptant la proposition de leur mentor. Premièrement, leurs initiatives pouvaient être bridées par son découpage ; d’un autre côté, si la charte graphique et les couleurs tranchaient trop nettement par rapport à la série originelle, le lecteur risquait de décrocher trop facilement. Coincé entre ces deux nécessités, ils ont malgré tout pu laisser prospérer leur inventivité : volumes réalistes, effets d’ombrage et ajout d’une vaste palette de bruns, sans pour autant heurter la bichromie rouge/noir des premiers tomes. Cette superbe composition de couleurs qui joue astucieusement sur les effets d’éclairage, permet au lecteur de s’immerger pleinement dans le conte torturé de Bernard Yslaire." écrivait en juin 2007 notre collaborateur Charles-Louis Detournay.

Jean Bastide

Jean Bastide : "En fait, nous avons cherché à rester fidèles à l’univers de Sambre, qui est quelque chose d’assez sombre, d’assez pesant, sur les deux premiers tomes. Après, on nous a reproché à des moments d’être un petit peu trop sombre sur certaines planches. On s’est un peu fait piéger par les techniques d’impression qui ne sont pas forcément suffisamment performantes pour reproduire les couleurs que nous avions sur notre écran informatique. Nous avons donc corrigé le tir sur le tome 3 pour alléger un petit peu les couleurs et pour retrouver un peu de luminosité et de clarté, mais tout en essayant de conserver des zones sombres assez importantes."

Vincent Mézil : "C’était aussi l’idée de retranscrire finalement des ambiances de l’époque que nous traitons le XIXe siècle. Aujourd’hui, tout est éclairé dès qu’on allume une pièce mais à l’époque, avec une bougie pour une grande pièce, nous sommes obligés d’avoir des clairs-obscurs assez forts."

Vincent Mézil

Pour réaliser les trois albums de La Guerre des Sambre, les deux auteurs ont utilisé un logiciel 3D pour travailler les décors. "La 3D nous a permis de mieux comprendre et analyser les décors dessinés par Yslaire dans Sambre." explique Vincent Mézil. "Cela nous a permis, par exemple, de réintégrer des plans de la Bastide sans réutiliser les mêmes vues. C’était intéressant également au point de vue du storyboard : quand on proposait un plan à Yslaire et qu’il nous disait « non ce n’est pas tout à fait ça que je voulais », c’était plus facile de bouger notre "caméra"… Et puis, cela nous permettait de tester quatre ou cinq vues différentes et donc d’avoir un certain confort pour trouver le bon cadrage. Autant pour un personnage, quand on débute un crayonné, on voit à peu près l’allure que ça peu prendre, autant pour un décor avec trois traits, on ne sait pas trop finalement à quoi ça va ressembler. "

Comme dans tous les duos, la question du "qui fait quoi ?" se pose. Alors, Vincent a plus travaillé sur la documentation, les costumes et les décors tandis que Jean prenait en charge les personnages, le trait final et la couleur. Une collaboration efficace et formatrice dans le sillage du "maître".

"Yslaire nous a vraiment appris à faire de la BD, à utiliser les effets de façon efficace." reconnaît Jean Bastide. "Il nous a beaucoup calmés dans nos envies de faire des cases toujours plus impressionnantes avec des contre-plongées dans tous les sens. Nous avons beaucoup appris à son contact sur le rythme à donner à la narration. Le dessin a aussi un peu évolué. Il est plus fin, peut-être plus synthétique avec moins de traits inutiles. C’est pas plus mal, on a gagné en lisibilité."
"De plus," renchérit Vincent Mézil, "comme nous devions finalement nous adapter à son histoire et à sa mise en scène, cela nous a obligé à faire beaucoup de choses qu’on aurait naturellement peut être pas faites nous-mêmes. Être confrontés à des difficultés et devoir les surmonter, nous a permis une progression sur trois albums que nous aurions peut-être eu sur dix sans Yslaire."

Avec un scénariste connu et reconnu, une série mythique, un tirage important pour de jeunes auteurs (environ 35000 ex), la pression était assurément là.

Jean Bastide : "Nous avions envie de montrer que nous étions capables de faire de bonnes choses et que nous étions fidèles à l’esprit d’Yslaire. Au début, nous étions toujours en train de revenir sur nos planches pour vraiment trouver l’intention juste. C’était une pression positive, quelque chose qui tendait à nous faire progresser."

"D’un côté, il fallait honorer la confiance que nous a donnée Yslaire," ajoute Vincent Mézil, "respecter la série qui est quand même un monument de la BD, et être à la hauteur. Mais en même temps, pour nous c’était une vitrine exceptionnelle. Et pour un premier album, c’est une chance énorme parce qu’il allait être vu par beaucoup de gens."

Après cinq années de travail acharné mais stimulant, les deux jeunes auteurs prennent quelques mois de vacances. Le temps de se ressourcer et de mûrir les nouveaux projets. Un futur qui va les voir se séparer un temps. Jean Bastide envisage l’adaptation d’un roman tandis que Vincent Mézil souhaite s’essayer au scénario. Un nouveau challenge pour chacun d’entre eux.

Une chose est sûre : l’un et l’autre feront encore parler d’eux dans les années à venir.

(par Laurent Boileau)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos © L. Boileau
Illustrations © Yslaire/Bastide/Mézil

Lire la chronique du tome 1 de La Guerre des Sambre
Lire la chronique du tome 2 de La Guerre des Sambre

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