Valérie Constant détaille le contenu de l’exposition "L’Art de la Couverture" au CBBD

19 septembre 2016 0 commentaire
  • Ce mardi 20 septembre s'ouvre au Centre Belge de la Bande Dessinée l'exposition dédiée à un élément essentiel dans le succès d'une bande dessinée depuis que le 9e art occupe la librairie : la couverture. Sa commissaire d'exposition nous explique comment elle a articulé dans son parcours les différents facteurs qui régissent sa réalisation.

Vous évoluez depuis des années au sein du petit monde de la bande dessinée, principalement en tant qu’attachée de presse d’éditeurs, de galeristes ou de musées. Qu’est-ce qui vous a motivé à monter cette exposition ?

L’initiative de cette exposition revient au CBBD. Lorsque, au cours d’un déjeuner, Jean Auquier, le directeur général du Centre Belge de la Bande Dessinée m’a parlé du projet, je me suis immédiatement enthousiasmée en évoquant des pistes possibles à développer. Et quelques temps plus tard, il m’a proposé d’assurer le commissariat de l’exposition : je n’ai pas hésité une seconde. Nous avions d’ailleurs déjà eu l’occasion de travailler ensemble pour l’exposition consacrée à Marcel Marlier, aux Écuries de Waterloo, en 2011. La collaboration avec Jean Serneels, le scénographe du CBBD, avait été enrichissante et le résultat unanimement apprécié.

Je suis très reconnaissante à Jean Auquier de m’avoir fait confiance. Rares sont ceux qui sortent leurs collaborateurs du tiroir dans lequel ils les ont rangés. En le faisant, il nous sortait de notre zone de confort. Le métier d’attachée de presse se base sur la création des auteurs que nous défendons auprès des journalistes et du public, tout en appartenant clairement à une démarche à tout le moins « promotionnelle ». Les couvertures se situent, elles aussi, à la frontière de l’artistique et du commercial. Les auteurs et l’ensemble de la chaîne du livre connaissent parfaitement les enjeux d’une couverture réussie.

Valérie Constant détaille le contenu de l'exposition "L'Art de la Couverture" au CBBDComment les choix se sont-ils constitués ?

La couverture, élément essentiel de l’album de BD, est la porte d’entrée du récit en bandes dessinées. Il y a eu quelques publications sur la question à l’occasion d’anniversaire de séries ou de plaquettes liées à des auteurs en particulier, mais jamais d’exposition, à ma connaissance. Il faudrait demander à Jean Auquier quand et pourquoi il a pensé à ce sujet, mais je pense qu’il entre naturellement dans les préoccupations du CBBD qui se positionne aujourd’hui comme un musée à part entière et entend donc décrypter le neuvième art. Sans doute, le CBBD qui propose depuis 25 ans des expositions thématiques et monographiques se devait d’y consacrer un jour une exposition.

Il n’a jamais été dans notre intention de faire une exposition exhaustive ou chronologique. Nous nous sommes plutôt interrogés sur les spécificités du processus créatif des couvertures et sur les éléments qui les composent. Une des spécificités des couvertures est de s’écarter de la narration séquentielle pour s’exprimer en une seule grande image. Cette image se marie avec un texte (le titre, le sous-titre, les noms d’éditeurs, d’auteurs,…) et d’autres éléments graphiques destinés à informer le lecteur de manière synthétique sur le contenu de l’album, et le séduire.

Pour atteindre cette alchimie, de nombreuses personnes interviennent ou donnent leur avis : le dessinateur et le scénariste bien entendu mais aussi l’éditeur, le directeur artistique, l’infographiste, le maquettiste,…. Il n’est pas rare non plus que les forces de vente soient consultées sur l’efficacité d’une couverture. C’est la multiplicité des points de vue que nous avons souhaité montrer dans l’exposition au fil du processus de création. Ceci laisse encore de nombreux aspects à explorer à tous ceux qui souhaiteraient aborder cette thématique dans le futur.

De manière à tenter de cerner ce qu’est une bonne couverture, vous avez donc réalisé une série de rencontres et d’interviews de divers acteurs au sein du neuvième art. Quelle était votre approche : tenter de rassembler des vues subjectives pour approcher la réalité d’une "bonne couverture" ?

Nous avons donné la parole à tous les acteurs de la chaîne du livre pour connaître leur couverture préférée et quels étaient, selon eux, les critères de réussite d’une bonne couverture. Les grands chapitres de l’exposition se sont naturellement construits à partir des informations recueillies et de notre propre observation. Nous aurions pu poser cent mille autres questions mais nous ne voulions pas nous disperser.

Différents essais de couvertures pour "L’Odeur des Garçons affamés"

D’un premier jet à la composition générale en passant par la couleur et le moment de sa réalisation, vouliez-vous décomposer les différentes étapes de la réalisation d’une couverture pour mieux cerner les arcanes ?

Il nous semblait important, effectivement, d’identifier les différentes étapes de construction d’une couverture pour comprendre son processus de création, ainsi que le rôle joué par chacun, dans celui-ci. Comment une image se construit-elle ? Quels rôles jouent la composition, la typographie ? Comment la lisons-nous ?

La création d’une couverture répond aussi à un timing tout à fait précis et particulier. On pourrait croire que les auteurs la réalisent une fois que l’histoire est bouclée et matérialisée. En réalité, l’éditeur en a besoin 6 mois avant la date de sortie de l’album en librairie pour communiquer. L’auteur doit donc la réaliser alors qu’il n’a pas encore fini l’album...

Vous développez une intéressante étude des différents projets d’une couverture, jusqu’au coup de pouce d’un des maîtres de l’âge d’or, Jacques Martin. Souhaitiez-vous entraîner le lecteur dans les coulisses de la réalisation de ces couvertures qui doivent être reconnaissables d’un coup d’œil ?

L’exposition montre les études préparatoires de plusieurs couvertures. C’est une occasion unique de découvrir toutes les pistes envisagées par les auteurs, d’en cerner les forces et les faiblesses.

Les grands Classiques comme Hergé, Jacques Martin, Edgar P. Jacobs, ont réalisé de véritables chefs d’œuvre. Chacun dans leur registre, ils ont su créer des images qui nous marquaient à l’instant où nous posions les yeux sur elles, et s’incrustaient dans nos mémoires. Leurs créations faisaient appels à des règles que l’on retrouve dans la publicité. Ils avaient donc leurs codes pour qu’une couverture soit réussie. Aujourd’hui, au même titre que dans la publicité d’ailleurs, la palette des auteurs s’est considérablement enrichie et s’autorise une bien plus grande liberté.

Pour comprendre par exemple l’importance de la typographie, il suffit de penser à des couvertures telles que XIII créées par William Vance qui a longtemps travaillé pour la publicité.

En effet, la typographie a un rôle majeur à jouer. Elle est déterminante parce qu‘elle porte en elle déjà des références. Elle participe donc pleinement à construire le message délivré au lecteur, soit en le rassurant sur un genre, ou en le déstabilisant en proposant un décalage flagrant par rapport au sujet. De nombreux auteurs créent une typographie originale pour le titre de l’album. C’était le cas les grands classiques. L’exemple de la série XIII est à ce titre édifiant. Il s’agit d’un véritable logo qui en plus de 30 ans s’est imposé et est reconnaissable au premier coup d’œil.

Derrière l’auteur, l’équipe éditoriale et le marketing jouent des rôles de plus en plus importants dans le choix de la maquette finale. Comment avez-vous développé ces thématiques au sein de l’exposition ?

À travers les interviews. Jérôme Baron, en charge des droits internationaux dans une major nous explique, par exemple, comment il s’adapte aux us et coutumes de chaque pays pour réaliser les adaptions en langues étrangères. Nous disposons de 4 écrans dans l’exposition pour illustrer les différents chapitres.

De plus, l’exposition d’originaux ou de fac-similés nous permet aussi d’illustrer le propos. Régis Hautière et Fred Salsedo nous ont prêté la première couverture qu’ils avaient réalisée pour leur série Les Trois Grognards. Nous l’avons accrochée à côté de celle qui aura, au final, été retenue à la demande du marketing, suite à la consultation des forces de vente.

Au-delà du dessin et de la maquette, les nouvelles technologies jouent sur le relief, les gadgets, les rendus mats ou brillants. Cela a-t-il révolutionné l’art de la Couverture selon vous ?

Révolutionné, je n’irais pas jusque-là. Les nouvelles techniques ont apporté du ludisme, permettent de pousser la créativité hors des sentiers battus. Par contre, la production digitale est en train de changer complètement la manière d’envisager la couverture. Le Webtoon, format digital coréen importé récemment sur les marchés francophones, propose aujourd’hui de véritables génériques comparables à ceux du cinéma. Ces nouveaux formats vont sans aucun doute permettre de nouvelles expérimentations dans un futur proche.

Outre les explications liées à la réalisation d’une couverture, vous avez surtout voulu rendre cette exposition interactive. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi, et par quels moyens vous avez voulu y parvenir ?

En ce qui me concerne, je considère cette exposition comme un point de départ. Mon souhait serait que les acteurs du monde de la Bande dessinée et les visiteurs s’en emparent pour partager leurs avis, leur couverture préférée et les critères qui les touchent le plus.

Le but est aussi de faire venir au musée des internautes qui aiment échanger sur la bande dessinée mais ne viennent pas forcément visiter nos expositions. Je trouve intéressant d’exploiter les nouveaux supports de communication pour diffuser la connaissance, expérimenter de nouvelles façons de communiquer entre nous. J’ai participé l’année dernière à Muséomix, événement annuel durant lequel des passionnés de nouvelles technologies envisagent de nouveaux modes de communication pour communiquer sur un objet, un tableau,… La bande dessinée est un art difficile à exposer par sa nature ; explorer de nouvelles techniques, même à petite échelle, me semblait intéressant.

Pour l’art de la couverture, nous avons lancé en juillet des sondages et jeux sur Facebook. Nous continuerons pendant toute la durée de l’exposition en alternance avec les « post » d’interviews. Nous espérons recevoir de nouveaux films sur les couvertures préférées ou propositions de sondage que nous publierons sur nos pages.

Les grandes expositions temporaires du Centre Belge de la Bande Dessinée durent normalement maximum six mois. Mais L’Art de la Couverture sera visible pendant neuf mois. Est-ce la transversalité de cette thématique qui impose la longévité de l’exposition ?

Un bouleversement d’agenda est à la base de la prolongation de l’exposition. Nous verrons, si comme nous l’espérons, les visiteurs partagent leur expérience de visite et actionnent le sacro-saint « bouche à oreille ».

Maintenant que l’exposition vient d’ouvrir au public, quel est votre sentiment ? Voudriez-vous vous consacrer à d’autres expositions dans le futur ?

Je serais ravie de faire d’autres expositions. S’imprégner d’un sujet, vivre avec lui et le développer durant de longs mois est très enrichissant. Dans un monde où tout s’enchaine à une allure effrénée, s’investir dans un projet au long cours est un cadeau du ciel.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

"L’Art de la Couverture" du 20 septembre 2016 au 28 mai 2017 au CBBD

Le Centre de la Belge de la Bande Dessinée - Musée de la Bande Dessinée
Rue des Sables, 20 à 1000 Bruxelles
Ouvert tous les jours de 10 à 18 heures
Tel. +32 (0)2 219 19 80 – visit@cbbd.be – www.cbbd.be

A ce sujet, lire également La Couverture, tout un art au Centre Belge de la Bande Dessinée et Sondage au CBBD : quelle est votre couverture de bande dessinée préférée ? ainsi que ce passionnant article : Techniques de Couvs

  Un commentaire ?