Van Hamme & Rosinski : "C’était le moment idéal pour passer à la couleur directe"

21 décembre 2006 0 commentaire
  • Album phare de cette fin d'année, "{Le sacrifice}" marque la fin de la collaboration entre {{Jean Van Hamme}} et {{Grzegorz Rosinski}}. L'occasion donc de revenir sur 30 ans de passion intense, et d'évoquer le futur de {Thorgal} avec son nouveau scénariste.

Grzegorz Rosinski, vous réalisez ce vingt-neuvième album de Thorgal en couleur directe. Pourquoi ?

GR : Lorsque je recevais un scénario, je percevais directement l’image que j’allais dessiner en couleurs, comme une masse de matière comprenant les décors, les personnages et les mouvements. Je commençais alors à tracer des lignes sur le papier pour tenter de représenter ma vision. Mais cela ne correspondait quasiment jamais à mon image idéale, celle qui était dans mon esprit. C’est pour cela que l’encrage m’embête et me limite…

Vous aviez sauté le pas avec La Vengeance du Comte Skarbek

GR : Oui. J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans la couleur directe. Je me demandais même si je n’étais pas trop vieux pour mener une telle expérience ! Ou même trop jeune pour en comprendre toutes les subtilités (Rires). Ce diptyque m’a ouvert les yeux : j’étais capable de reproduire un grande partie des techniques acquises quand je n’étais qu’illustrateur et les appliquer à la bande dessinée. Ce changement a renouvelé mon univers. Mais le plus important reste de pouvoir transmettre des émotions aux lecteurs, tout en prenant du plaisir à réaliser un livre.

JVH : Je te rassure, Grzegorz. Beaucoup d’auteurs passent à la couleur directe à un moment ou l’autre de leur carrière. Le résultat est, pour la majorité d’entre eux, moins bien que leurs travaux précédents. Mais heureusement, ton travail en couleur directe est à la limite plus convaincant que ton encrage. En voyant tes planches, on sent que tu es peintre et que tu ne te forces pas à dessiner de la sorte pour suivre une mode…

GR : Je ne suis pas peintre ! Mon travail en a peut-être l’apparence et la technique, mais je suis avant tout un « transmetteur de message ». Lorsque j’habitais en Pologne, j’adoptais tous les procédés picturaux possibles pour être au service d’un texte...

Van Hamme & Rosinski : "C'était le moment idéal pour passer à la couleur directe"
Jean Van Hamme
Le premier tome d’une longue série

Jean Van Hamme, vous étiez d’accord que votre personnage soit animé avec cette nouvelle technique picturale ?

JVH : Si je n’avais pas pris la décision d’arrêter le scénario, j’aurais été réticent. Ce changement aurait cassé la continuité de la série. Mais comme je passais la main à Yves Sente, cela semblait une bonne idée pour réaliser une transition afin que mon dernier album colle graphiquement aux prochains. Ceci dit, le résultat est excellent.

GR : Je compte encore apporter des modifications dans le prochain album car certaines couleurs ne passent pas bien à l’impression. Selon moi, le plus important est de garder la lisibilité du dessin, pour une meilleure narration. En couleurs directes, la plupart de mes collègues gardent leurs traits de contour. Généralement, c’est inutile, sauf pour focaliser le regard du lecteur. Pour le décor, je veux donner l’impression que les personnages se retrouvent dans un lieu précis. J’évite donc de dessiner les arbres feuille par feuille. Il faut donner au lecteur le plaisir qu’il est co-créateur de l’ambiance, en se basant sur mes suggestions graphiques.

JVH : Si vous regardez d’autres albums en couleurs directes, les personnages sont souvent fondus dans les couleurs d’arrière-plan, la lecture est continuellement arrêtée par la nécessité d’identifier le personnage. Chez Grzegorz, le personnage ressort bien du décor, et cela sert le récit.

Malgré l’acharnement des dieux, Thorgal finit par guérir de son empoisonnement ?

JVH : Thorgal ne pouvait pas mourir, ou finir grabataire. Il a donc été guéri grâce à un exilé des dieux. Cette association entre deux rebelles est un pied de nez à l’ordre établi. Cette situation est idéale pour la poursuite de l’histoire. Jolan sera sans doute mis en avant pendant différents épisodes : on compte tous sur nos enfants pour s’occuper de nous pendant nos vieux jours, n’est-ce pas ? A mon sens, Thorgal aura encore de temps en temps un rôle important dans la série. Son fils aura certainement besoin de lui pour le sortir de mauvais pas. Dans les bons vieux films des années 60, vous voyez souvent un truand repenti qu’on allait retirer de sa retraite pour un dernier coup. Cela devrait sans doute se passer ainsi avec Thorgal.

Rosinski
Grzegorz, avec le dernier tome de leur collaboration

Avez-vous donné carte blanche à Yves Sente ? Lui avez-vous demandé de suivre les valeurs existantes de la série ?

JVH : Il a bien entendu carte blanche ! En plus d’être un scénariste avec de bonnes idées, il connaît, en tant qu’éditeur, Thorgal depuis 15 ans. Grzegorz a été extrêmement satisfait de leur collaboration sur Skarbek, et nous nous entendons tous très bien. Yves avait déjà entamé la recherche d’un nouveau scénariste, sans penser à lui-même ! Avec l’accord de Grzegorz, je le lui ai alors proposé.

GR : Yves connaît notre conception de la vie, notre sens moral, et notre esprit de la famille. Ce sont entre autres les clés du succès de Thorgal, qu’il va bien entendu prolonger.

D’autres scénaristes étaient sur les rangs ?

GR : En effet, j’avais reçu plusieurs propositions d’excellents scénaristes. Mais j’avais très peur de me lancer dans l’aventure sans connaissance préalable. Yves était le seul avec qui j’avais vécu une aventure fructueuse, grâce à Skarbek. Il avait intégré dans son synopsis tous les thèmes que je souhaitais aborder dans le futur, et je me suis dit : « voilà un scénariste doué, qui en plus transpose mes envies dans ses histoires. ». Nous nous connaissions donc déjà mutuellement et apprécions nos méthodes respectives de travail. Pourquoi chercher plus loin ?

Allez-vous lui communiquer certaines de vos idées pour qu’il les réalise ?

GR : Au début, je voudrais discuter avec lui de certains détails, mais il est suffisamment intelligent et talentueux pour intégrer cela dans ses scénarios. Yves me connaît : j’aime dessiner de nouveaux paysages, comme j’en ai eu l’occasion dans le dernier album de Jean.

Où en êtes-vous avec le trentième album de Thorgal, le premier scénarisé par Yves Sente

GR : J’ai déjà réalisé quelques planches. En les dessinant, j’ai gardé devant moi les dernières pages « Van Hammiennes », afin que le lecteur ne voie pas de différence entre les deux scénaristes. La première planche d’Yves Sente suit directement la dernière du Sacrifice : Jolan s’éloigne dans la neige, et on le retrouve à ce moment-là.

Premières couleurs directes

Est-ce qu’Yves Sente vous avait proposé de lire le scénario de cet album ?

JVH : Oui. Il a un seul petit défaut : ses dialogues sont parfois trop longs. Il doit apprendre à raccourcir, surtout dans Thorgal où il ne faut pas de longues explications comme dans Largo Winch. Mais il a compris ce problème.

Dans un autre registre, votre second BDVD, « dans les griffes de Kriss », vient de sortir …

GR : Vous pouvez y retrouver mes premières BD ainsi qu’un dossier sur les Vikings dans les « bonus ».

Jean Van Hamme, concernant vos futurs albums, votre « dernier » XIII sortira-t-il prochainement ?

JVH : Sans doute en novembre 2007. J’ai déjà écrit mon prochain Lady S, ainsi que le prochain Largo Winch. Philippe Francq et moi-même revenons d’un repérage à Hong-kong. Je viens également d’entamer un projet télévisuel : un feuilleton en 4 épisodes de 104 min pour France 2. Je dois encore repositionner certains personnages, mais si le projet est accepté, je devrais consacrer huit mois à écriture de ce téléfilm. J’ai aussi quatre ou cinq projets que j’ai envie de réaliser. J’aimerais le faire avant d’être complètement gâteux. C’est d’ailleurs pour cela que j’arrête XIII et Thorgal.

Tome 29 bis
Quand scénario et graphisme se font face

Avec quels dessinateurs souhaiteriez-vous collaborer sur ces projets ?

JVH : Je ne lancerai plus de nouvelles séries, mais j’ai déjà l’idée précise d’un one-shot. Ce sera trop moderne pour Grzegorz. L’intrigue est plutôt romantique et sentimentale. Je vais d’abord l’écrire sans penser à un dessinateur précis. Bien entendu, avec Grzegorz, nous n’écartons pas l’idée d’une future collaboration sur un one-shot en dehors de Thorgal.

Qu’est ce que Thorgal vous a apporté pendant presque 30 ans ?

JVH : De la satisfaction ! Le plaisir de faire de bonnes histoires et de créer une galerie de personnages qui tient la route.

GR : Thorgal m’a prouvé que j’étais capable de suivre une série de longue haleine, ce qui n’était pas du tout dans ma nature. Sans les one-shots qui m’ont permis de changer de style, je serais peut-être devenu fou ! Mais cette série m’a surtout donné la chance magnifique de transmettre certaines valeurs ; on peut réaliser des bandes dessinées qui sont non seulement des aventures remplies de bagarres, mais aussi emplie d’une certaine morale. Je me sens donc heureux de participer à quelque chose d’utile, en plus de mon plaisir personnel.

(par Charles-Louis Detournay)

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Dessin : ©Lombard/Rosinki/Van Hamme
Photo : © Charles-Louis Detournay

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