Vies Tranchées - Par Morvan, Le Gal & Collectif - Delcourt

8 février 2011 0
  • Avec Vies tranchées, Jean-David Morvan et ses acolytes ressuscitent des poilus qui n'avaient jamais eu les honneurs des célébrations du 11 novembre. Des hommes qui avaient sombré dans la folie pendant les combats de la Première Guerre mondiale.

On nous cache tout, on ne nous dit rien. Même pour la Première Guerre mondiale, période pourtant traitée sous toutes les coutures, il reste des zones d’ombre.

L’album Vies tranchées lève le voile sur l’une d’entre elles, le traitement réservé aux soldats devenus fous sur le front. Ces poilus trop "fragiles" ont en effet été placés dans la case "secret défense" par les autorités, pour qui ces blessés psychologiques représentaient le déshonneur de la France (quand ils n’étaient pas plus simplement soupçonnés d’être des simulateurs voulant échapper aux combats). Peines multiples donc pour ces pauvres hommes, qui connurent la guerre, la folie, l’opprobre de la société et l’oubli des livres d’Histoire.

Vies Tranchées - Par Morvan, Le Gal & Collectif - Delcourt
Une page de l’histoire courte de Manuele Fior
(c) Fior/Delcourt

Grâce aux dossiers médicaux récupérés par Hubert Bieser dans les années 1980 pour réaliser une thèse, Jean David Morvan assisté de Yann Le Gal ont tout bonnement ressuscité ces malades inconnus. L’idée de l’album est de suivre le destin d’Émile P., démobilisé dès septembre 1914 (en réalité, le personnage principal est constitué par l’amalgame de deux dossiers médicaux), et d’y intercaler sous forme d’histoires courtes le destin de treize autres soldats qu’il aurait pu croiser pendant son internement. L’effet multiplicateur est saisissant, d’autant plus que chaque pathologie est différente. Le panorama des cas de folie et la tristesse absolue de ces vies brisées soulignent encore plus l’absurdité de la guerre, intelligemment évoquée dans le titre de l’album.

Pour représenter ces 14 récits, 14 dessinateurs (dont la plupart se sont chargés du scénario de leur histoire courte) forment le casting : Benoît Blary qui dessine le récit fil rouge d’Émile P., Laurent Bourlaud, Daniel Casenave, Manuele Fior (Fauve d’Or cette année à Angoulême), Stanislas Gros, Florent Humbert, Steven Lejeune, Marion Mousse, Jose Luis Munuera, Maxime Péroz, Cyrille Pomès, Florent Sacré, Guillaume Trouillard et Jab Jab Whamo.

La diversité des styles, volontaire, permet de passer facilement d’un récit à un autre et exprime de manière visuelle les différentes folies qui habitent les soldats.

Une page du récit fil rouge dessiné par Benoît Blary
(c) Blary/Delcourt

Cette bande dessinée est un véritable document sur la Première Guerre mondiale. Elle décrit par ailleurs la vie dans les hôpitaux psychiatriques, pardon, dans les asiles d’aliénés, établissements qui avaient été restructurés cinquante ans auparavant.

L’équilibre entre l’étude historique (supervisée par Hubert Bieser) et la fiction est préservé, donnant à cet album à la fois l’émotion et le réalisme des histoires vraies. Le seul bémol est l’hétérogénéité du niveau des dessinateurs, dont une petite moitié s’en tire avec les honneurs mais a du mal à rivaliser avec le talent de Manuele Fior, Daniel Casenave, Jose Luis Munuera, Cyrille Pomès, Jab Jab Whamo ou Laurent Bourlaud. Un album uniquement composé d’artistes de ce calibre aurait été tout simplement admirable.

Une page de l’histoire courte de Jab Jab Whamo
(c) Jab Jab Whamo/Delcourt

(par Thierry Lemaire)

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