Vincent Bernière : « Aller à la pêche aux infos dans le domaine de l’érotisme est assez jouissif »

26 avril 2016 0 commentaire
  • Éditeur, journaliste et auteur, Vincent Bernière est la véritable cheville ouvrière de la nouvelle collection d'Hachette : "Les Grands Classiques de la BD érotique". Avec lui, découvrons comment se sont opérés les choix d'auteurs et de titres, ainsi que les objectifs de cette nouvelle collection ouverte au large public.

Comment vous est venue l’idée d’éditer cette collection des Grands Classiques de la BD érotique ? Estimez-vous qu’à l’heure où Internet offre son lot de pornographie, il était intéressant de pouvoir revenir à quelques standards souvent plus chics et plus esthétiques de la bande dessinée ?

Vincent Bernière : « Aller à la pêche aux infos dans le domaine de l'érotisme est assez jouissif »En effet, l’idée m’est venue en contemplant les frises des collections extraites du catalogue du groupe Media Participations, chez Mediatoon, leur filiale. J’ai pensé : « Tout ça c’est bien beau mais pas très sexy. » Avec les numéros hors-série de Beaux-Arts magazine consacrés à la bande dessinée, dont je suis le rédacteur en chef, et la collection Erotix dont j’ai la charge chez Delcourt, j’avais déjà développé pas mal de projets où l’élégance du contenu et du contenant permettait de diffuser des œuvres érotiques au grand public. J’en ai donc déduit qu’Hachette serait peut-être sensible au même type de projet.

L’idée de la collection, par rapport à la pornographie pour tous sur Internet que vous évoquez, est de mettre à la disposition du public des histoires et une esthétique à travers des albums de bande dessinée. On ne trouve pas ces deux ingrédients sur Youporn. Et pourtant, récit et beauté sont les deux mamelles de l’érotisme. Pour éprouver du désir, on se raconte des histoires. Et on est sensible à un agencement d’ordre esthétique. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Gilles Deleuze.

La dernière grande opération de ce type reste Les Chefs-d’œuvre de la bande dessinée érotique que Rombaldi avait publié il a près de trente ans…

La collection Rombaldi publiait trois albums par volume, issus du catalogue de nombreux éditeurs, mais sans appareil critique, à part une préface assez pauvre. Elle n’était pas diffusée en kiosque, et demeurait très éclectique. Pour dire les choses autrement, il y avait à boire et à manger.

Comment s’est alors opéré le choix des titres de votre collection ?

C’est une collection multi-éditeurs, avec principalement deux catalogues de bande dessinée érotique majeurs : la collection Erotix chez Delcourt (dont je m’occupe d’ailleurs) et le fonds Albin Michel racheté par Glénat. Erotix publie des classiques, tandis les bandes dessinées publiées par Albin Michel dans les années 1980 et 1990 sont devenues des références du genre. Le lien s’est fait donc assez naturellement. Cela dit, c’est la première fois qu’Hachette fonctionne avec ce type de collection sur plusieurs éditeurs. Pour l’instant, la collection comporte 86 titres, mais si les lecteurs nous suivent, nous intègrerons sans doute des titres classiques issus d’autres catalogues, comme celui de la Musardine, par exemple.

Magenta, Bienvenue en enfer - Par Pes & Guerra (Delcourt) : futures parutions de la collection d’Hachette

Prenons un exemple pour mieux comprendre votre approche éditoriale : concernant les quatre titres de Magenta que vous comptez publier, allez-vous présenter des inédits, ou s’agit-il d’une nouvelle décomposition des titres parus chez Delcourt ?

Il n’y aura pas de récits inédits de bande dessinée dans les Magenta présents dans la collection Les grands classiques de la bande dessinée érotique, mais ces volumes comporteront tout de même de magnifiques illustrations de Nik Guerra, très peu vues en France. Guerra a dessiné des dizaines d’illustrations représentant sa pin-up trash Magenta, qu’il vend sur son site (cela fait partie de ses revenus). Quand vous les verrez au sein des dossiers de la collection, vous comprendrez pourquoi !

Dans un autre genre, vous avez écarté tout ce qui s’apparente à l’humoristique : les Parodies réalisées par les auteurs ou non, les albums de Dany qui sont pourtant devenus des classiques, Blanche Epiphanie, etc. Vouliez-vous limiter volontairement dans un registre réaliste ?

Oui. Pour moi, l’humour n’est pas érotique. Regardez les grands classiques du cinéma érotique et pornographique, il y a peu de comédies. Le thème du sexe, par contre, donne de très bonnes BD d’humour. Mais sinon, essayez de faire des blagues pendant l’acte, ça tombe souvent… à l’eau.

Emmanuelle T2, par Crepax (Delcourt) : le deuxième tome des "Grands Classiques de la BD Erotique" par Hachette

Comment avez-vous classé l’ordre chronologique des titres et auteurs que vous allez éditer ? D’abord quelques très grands classiques comme Manara et Crepax pour attirer l’attention du lecteur !

Ce type de collection doit bien fonctionner au départ. Il faut donc placer des titres forts au début. Cela dit, Crepax n’a jamais été un très gros vendeur ; ce sont surtout ses adaptations de classiques de la littérature érotique qui parlent au lecteur : Emmanuelle ou Histoire d’O, par exemple.

Il est pourtant plus surprenant de voir l’Erma Jaguar en troisième position, un superbe album graphique d’Alex Varenne, mais dont le propos sur la sexualité est beaucoup plus ambigu, et moins démonstratif que les deux précédents titres ?

Erma Jaguar est au moins autant démonstratif qu’Emmanuelle, voire plus. On y fait l’amour dans des parkings, sur des aires d’autoroute où dans des palais romains. Varenne a publié de très nombreuses BD érotiques, pas seulement Erma Jaguar. Elles sont quasiment toutes au programme de la collection Les grands classiques de la bande dessinée érotique, qui est constituée de one-shot et de séries.

Erma Jaguar T1, par Varenne (Glénat) : le troisième tome des "Grands Classiques de la BD Erotique" par Hachette

Vous semblez avoir voulu piocher parmi les différentes décennies, y compris avec des titres plus récents tels que Magenta ou Histoires Inavouables : vouliez-vous prouver que la génération actuelle présente également de grands talents, et se distingue à sa façon ?

Magenta est une parodie de BD italiennes érotiques, les fumetti pour adultes. Il me semble que cette série a sa place dans la collection. Premières fois est, selon moi, un futur classique. Cette bande dessinée a apporté beaucoup de fraîcheur dans la représentation du sexe en BD. Histoires Inavouables est dans la même veine.

Si l’on peut généralement se féliciter des auteurs et des titres que vous avez choisis, pourquoi ne retrouve-t-on pas certain auteurs assez réputés comme JC Forest avec Barbarella, Peellaert avec par exemple Pravda, John Willie, Philippe Cavell, Chris, Foxer, Casotto, Von Götha, Duvet, Colber, et les autres. Ces auteurs ou ces titres n’étaient pas suffisamment iconiques à vos yeux ? Ou parce qu’une partie de ces derniers auteurs sont publiés à la Musardine ou chez Tabou, et que ces éditeurs ne trouvaient pas d’intérêt à s’intégrer dans votre collection de Classiques ?

John Willie, c’est compliqué. Et puis assez segmentant pour une collection qui s’adresse au grand public. Je vous rappelle qu’il s’agit de bondage. Et encore, d’un bondage assez particulier – non dénué d’humour. Personnellement, j’adore. Mais Gwendoline n’avait clairement pas sa place dans la collection à mon sens. Je ne parle même pas de Xavier Duvet, qui a pourtant ses fans et c’est très bien ainsi. Pravda la survireuse n’est pas vraiment une bande dessinée érotique. Les droits de Barbarella sont éparpillés. Cavell est passé aux oubliettes, ce qui est bien dommage. En revanche, Casotto ou Erich von Götha font partie de ceux qui sont susceptibles de rejoindre la collection. Et encore, pas tous les von Götha. Janice, par exemple, n’y aurait pas sa place selon moi : c’est tout de même assez violent. Par contre, Twenty respecterait l’esprit de la collection, mais cela reste hard. Mais, j’aime bien ce côté « militant du sexe pour tous » de von Götha.

Le Déclic T1, par Manara (Glénat) : le premier tome des "Grands Classiques de la BD Erotique" par Hachette

Pourquoi avez-vous décidé de publier chronologiquement des numéros qui ne se suivent pas directement sur la frise formées par les dos ? Pour une raison technique ou commerciale ?

Les deux. On ne va pas publier les quatre volume du Déclic à la suite ! Par contre, quand on place les albums numérotés dans l’ordre de la frise, toutes les séries sont bien rangées, les tomes les uns à côté des autres.

Concernant justement le Déclic, vous avez fait le choix d’éditer la dernière version couleur réalisée par un studio alors que Manara avait initialement publié son récit en noir et blanc. Comme votre collection s’adresse au plus grand nombre, avez-vous la volonté d’éditer toujours des versions couleurs lorsqu’elles ont été réalisées ?

C’est un choix de l’éditeur qui détient les droits du Déclic : Glénat. Mais vous avez raison, le grand public préfère la couleur. C’est pourquoi, par exemple, c’est la version colorisée de Paulette, de Wolinski et Pichard, qui est au programme de la collection.

Toujours concernant le Déclic, est-ce que vous avez redemandé à Manara s’il désirait ou non publier les trois pages qui avaient été censurées à l’époque, la séquence le jeune garçon (Une version d’ailleurs publiée au sein de la collection Rombaldi). Est-ce que vous avez comme lui l’impression que la censure tente de regagner du terrain, et que le fait de ne pas placer ces deux planches confirme cette position ?

Je n’ai rien demandé à Manara. Son choix d’expurger de la version courante la scène que vous évoquez est bien expliqué dans la préface que nous reprenons dans le dossier de la collection. En gros, il estime que l’enjeu du Déclic n’est pas de représenter un jeune garçon qui fait pipi devant tout le monde. Je ne partage pas forcément ce choix, artistiquement parlant. Mais les censeurs et les moralistes ont la dent dure. Mais ça prouve surtout que, à l’époque où Manara dessinait Le Déclic, il avait peu de tabou. Par exemple, la scène de bestialité où Claudia Cristiani se fait assaillir par un chien, est d’une grande crudité. On a souvent tendance à penser que Manara, c’est soft. Certes, la question organique lui importe peu. Mais analysons le scénario : c’est trash. Sans parler des dialogues, qui sont pourtant assez concis. Mais c’est tout l’art de Manara : faire passer des scènes hard grâce à la volupté de son dessin. En tout cas, l’esprit de la collection est bien là.

Le Déclic T1, par Manara (Glénat) : le premier tome des "Grands Classiques de la BD Erotique" par Hachette

J’en viens aux dossiers qui accompagnent chaque album, une excellente idée à mes yeux ! Pourquoi vous semblait-il nécessaire de les réaliser ? Afin de donner un plus aux lecteurs qui posséderaient éventuellement déjà quelques albums de la collection que vous allez éditer ? Ou pour mieux contextualiser le propos et la portée de chaque œuvre, ce qui l’a transformée en "Classique" ?

Il est en effet nécessaire, dans ce type de collection, d’apporter du contenu inédit. Vous aurez sans doute remarqué que je suis à la fois éditeur, journaliste et auteur. Créer du contenu rédactionnel est naturel chez moi. En plus, je dois avouer qu’aller à la pêche aux infos dans ce genre de domaine est, comment dire, assez jouissif. Certes, je ne me masturbe pas quand je travaille. Je dois même dire que, pour paraphraser Art Spiegelman, fameux collectionneur de Tijuana Bibles qu’il considère à juste titre comme les ancêtres de la BD underground, il en va de la BD porno comme de la chaude pisse et, à la fin, on frise l’overdose. Disons que ces albums, dont j’étais plutôt friand lorsque j’étais adolescent, ont pour moi changé d’objet. Au reste, la bande dessinée érotique est un domaine peu étudié. En France, nous avons deux grands spécialistes, Bernard Joubert et Christian Marmonnier. Le monde entier nous les envie. À part ça, lorsque je fouine dans les poubelles de la presse de charme, que je tombe sur une interview peu connue de Jean Sidobre alias G. Lévis ou que je relis les œuvres complètes de Jordi Bernet, on peut dire que je prends mon pied.

Vincent Bernière, dans son bureau
Photo : © Yethy

Qu’est-ce que le lecteur pourra retrouver dans chaque dossier : une présentation biographique de l’auteur, les références et les hommages, des particularités du récit, le contexte de l’époque ?

C’est assez calibré, car en matière d’érotisme, le calibrage a toute son importance. Contrevenant immédiatement à mon aversion pour le calembour érotique évoqué plus haut, je vous précise que les dossiers, intitulés « les dessous d’une création », traitent assez peu de lingerie (quoique, avec Mona Street de Leone Frollo, on n’a pas pu y échapper). Mais dans les dossiers, donc, le lecteur trouvera des éléments biographiques, des analyses esthétiques qui ne sont pas sans rappeler, en effet, mon précédent ouvrage sur le sujet intitulé Les cent plus belles planches de la BD érotique, des contextualisations, des encadrés sur l’histoire de la BD érotique, des articles traitant de sexualité en fonction des albums étudiés, des illustrations et études graphiques inédites, etc. Rien à voir avec L’anthologie de la bande dessinée érotique que vous mentionnez, qui présentait des extraits, mais c’est vrai qu’on retrouve dans ces dossiers l’une de mes préoccupations, qui est de faire dialoguer la bande dessinée avec les autres arts.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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