Vincent Zabus : " ’Les Petites Gens’ démontre tout l’intérêt des personnes ordinaires"

2 novembre 2012 0 commentaire
  • Vincent Zabus n'est pas novice en bande dessinée, car il a déjà scénarisé chez Dupuis les séries du {Monde selon François} et {Agathe Saugrenu}. Il revient au Lombard avec un one-shot qui se concentre sur des personnes que l'on croise sans vraiment sans s'en rendre compte et sur l'intérêt notable que comporte néanmoins leur vie. Une réussite de narration et de découpage.

Comme le titre le dit si bien, vous avez désiré vous intéresser à des personnes simples, presque des anti-héros. Est-ce une façon de remettre monsieur et madame tout le monde au centre d’une bande dessinée ?

Vincent Zabus : " 'Les Petites Gens' démontre tout l'intérêt des personnes ordinaires"

Oui. J’aime parler de la vie de gens qu’on peut croiser dans la rue. L’immense majorité des gens a ce qu’on peut appeler une vie "banale", qui ne sort pas de l’ordinaire.

Mais est-ce pour autant sans intérêt ? Je crois exactement le contraire. Le quotidien, la façon dont les personnes se débrouillent au fil des jours, peut être passionnant parce que ça nous parle de nous, de notre humanité.

Tous les personnages de cette histoire pourraient être écrasés par l’ennui, par les coups du sort... Pourtant, chacun à leur manière, ils résistent, trouvent une façon souvent poétique et originale de sublimer leur vie. Tout ce qu’ils font est très réaliste, mais ils y ajoutent juste des petites choses mais qui leur permettent de sentir qu’ils sont libres de réagir, qu’ils existent !

Parler du quotidien aurait pu être ennuyeux pour le lecteur, les caractères des personnages, leur inventivité secrète m’ont donc bien aidé à être surprenant. J’ai aussi veillé à construire un album avec une dramaturgie forte. J’ai volontairement structuré l’histoire avec des mystères, des surprises, des ironies dramatiques pour que le traitement de cette apparente banalité s’inscrive dans un récit dont la construction donne envie de connaître la suite.

Selon moi, votre album traite principalement du bonheur ou de sa quête. Avez-vous l’impression que nos contemporains ont du mal à se sentir bien ?

J’ai lu qu’en Belgique, on n’avait jamais consommé autant d’antidépresseurs qu’actuellement. La vie peut-être compliquée, c’est certain. Une fois un certain confort matériel acquis (et encore on voit à quel point il peut être menacé), il reste toutes les questions plus intimes... Suis-je heureux ? Suis-je en train de rater ma vie ? Il s’agit là de sensations intérieures, d’un ressenti qui peut parfois être en total décalage avec une apparente réussite. Des questions fondamentales, inévitables. Je trouve donc que c’est important d’en parler dans les histoires, et donc en bande dessinée ! La BD est un média passionnant où on peut raconter l’histoire de héros qui doivent sauver le monde et d’humains qui essaient de terminer la journée en étant un peu plus heureux que le matin.

Pour ma part, j’ai souvent l’impression que nous vivons sans doute ’mieux’ (en terme de confort ou de précarité) qu’il y a quelques générations, mais que nous vivons plus isolés, de manière plus égoïste. Est-ce également une piste que vous vouliez explorer avec ce récit ?

Les six personnages qui sont au centre de ce récit choral ont tous un petit "blocage" communicationnel, c’est certain. Tout l’intérêt de l’album réside dans la façon de voir ce qu’ils vont en faire durant les 24 heures que dure l’histoire. Vont-ils régler leur problème ? Se dépasser ? C’est ça qui est amusant dans le récit. La façon originale, si humaine, dont ils vont enfin arriver à s’exprimer. Leur force est de réaliser tout d’un coup que, dans leur cadre apparemment restreint, ils peuvent trouver les ressources nécessaires à comprendre ce qu’ils veulent et à le faire savoir !

Vous semblez mettre l’importance sur le dialogue entre les personnes. Une sorte de solidarité urbaine ?

À chaque fois, c’est la rencontre entre les personnages qui va leur permettre d’être un peu plus heureux c’est vrai. C’est avec le croisement de ces six destins que les solutions vont s’offrir à eux.

Le dialogue, la solidarité ne permettent pas de changer radicalement la vie. Le réel nous résiste d’une certain façon, mais ils peuvent nous aider à l’appréhender autrement.

Il y a trois cases de l’album qui sont extraites d’une expérience vécue. Lorsque Lucie, la vieille dame, essaie de mettre une bouteille dans une bulle de recyclage pour le verre et qu’elle n’y arrive pas parce qu’elle trop petite. Personne ne la voit, personne ne l’aide. C’est, à travers un geste très banal, une façon de parler de ses fichues limites qui nous contraignent au quotidien, de parler de la solitude des personnages âgées... Je vous jure, pour avoir vécu cette scène, que c’était à vous arracher les larmes. J’ai voulu aller l’aider mais je n’ai pas osé l’aborder, par timidité, par facilité. Et bien, je trouve ça nul ! Alors j’en ai parlé dans mon histoire, une façon de parler de ses limites, et des miennes...

Une main tendue : toute une symbolique dans cet album qui traite de l’entraide entre des voisins

Vos héros du Monde selon François ou d’Agathe Saugrenu avaient leur propre don. Quel lien faites-vous entre ces séries et la thématique que vous traitez dans Les Petites Gens ?

Le Monde selon François met en scène un petit garçon qui essaie de résoudre ses difficultés avec son imagination. Dans le réel, des choses incroyables, mais présentées comme vraies, se passent et viennent l’aider à résoudre ses problèmes. Cette façon de voir le monde est très proche de celle que Renaud Collin (le dessinateur) et moi-même avons dans la vie. Nous nous connaissons depuis longtemps et nous sommes ce genre de types un peu lunaires, un peu inadaptés au réel. Le Monde selon François est vraiment une série qui, derrière des aventures rocambolesques et poétiques, parlent vraiment de nous.

Avec Agathe Saugrenu, Valérie Vernay (la dessinatrice) et moi-même avons eu envie de parler de la façon dont une petite fille allait appréhender la maladie, ici le diabète. Comment me comporter avec ses amis ?, vont-ils encore l’accepter ?, est-elle encore une petite fille comme les autres ?

Comme Valérie aime les récits fantastiques, on a trouvé intéressant que cette petite fille s’identifie à des monstres qu’elle rencontre et avec qui elle devient copine. C’est de nouveau une façon de parler du monde intérieur d’un enfant en l’extériorisant à travers une fable.

Le parallèle entre ces deux séries et Les petites Gens est que cela nous parle de notre vie, des accidents, des bonheurs qu’on y rencontre. Dans une série pour enfants, je trouve important de mettre de l’humour, de l’aventure pour parler de la vie intérieure. Cela permet de les toucher vraiment eux. Dans un album pour adulte, j’ai eu envie d’être plus réaliste, de laisser tomber les péripéties et de me concentrer entièrement sur les personnages et leur histoire.

Comment s’est réalisée votre rencontre avec Thomas Campi ?

Je connaissais son travail par l’Internet. Je suivais son blog régulièrement. Un soir, j’étais un peu las des difficultés qu’un scénariste peut rencontrer pour concrétiser ses histoires. Je me suis dit : "Bon sang, si je pouvais travailler avec un type comme ça, je pourrais enfin mettre en scène tous ces trucs que j’ai dans la tête !" J’avais le sentiment de n’avoir rien à perdre. Alors je lui ai écrit, d’un coup, sans réfléchir, un peu par bravade. Un petit mail en anglais pour un dessinateur italien. Et contre toute attente, il m’a répondu dans l’heure, me disant qu’il cherchait une collaboration. Je lui ai envoyé une histoire qui lui a plu et c’était parti !


Pourquoi son dessin s’adapte-t-il selon vous au récit que vous avez écrit ?

Parce que ses personnages jouent bien. Thomas est capable de faire ressentir avec justesse ce que si se passe à l’intérieur des personnes, ce qui est capital pour ce genre de récit. Rabaté, Larcenet, Davodeau, Baudoin, Frédérik Peeters... ont cette grande qualité. Je trouve que Thomas, dans son style personnel, l’a aussi ! En plus, il réalise de très belles couleurs qui donnent envie de lire l’histoire. Et puis, son trait est assez original tout en restant accessible.

Quels sont vos futurs projets en bande dessinée ?

J’ai plusieurs albums en cours. Les Chroniques de maladroit sentimental avec Daniel Casanave qui sortira en janvier chez Vents d’ouest. Les Ombres avec Hippolyte : une fable sur l’exil en 180 pages, qui sortira chez Phébus fin 2013. Un projet avec Pascale Bourgaux, une célèbre grand reporter belge, pour les éditions Dupuis avec Thomas Campi au dessin. J’ai aussi collaboré avec Daria Schmitt pour un album L’Arbre aux pies qui sortira bientôt chez Casterman.

Je voudrais terminer avec cette façon dont vous mettez les livres en avant dans Les Petites Gens, grâce au personnage de Monsieur Armand. Est-ce également une façon de placer la lecture (des classiques) comme une moyen de se sentir mieux, même s’il est parfois moins utilisé par nos contemporains, avide de vitesse, d’instantané et d’Internet ?

C’est une façon de dire que nous avons à portée de main des choses qui peuvent nous aider à être heureux. Les livres font évidemment partie de ces "petites choses" qui peuvent nous aider. Quand je lis un bon livre, je vis une expérience, je comprends des choses, je rencontre des personnages... Cela ne change pas le réel, mais cela me change moi. Monsieur Armand prête ses livres en choisissant celui qui va convenir à la personne, à qui il le donne. C’est une attention portée à l’autre. Il se dit ce bouquin-là va convenir à cette personne parce qu’en ce moment, il a besoin de ça. C’est une espèce de thérapie par la lecture !

(par Charles-Louis Detournay)

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