« Viva l’anarchie ! » : deux révolutionnaires à Paris

13 octobre 2020 0 commentaire
  • Le mouvement anarchiste international semble aujourd'hui appartenir à un souvenir lointain. Les soulèvements et grèves d'ouvriers et de paysans qui cherchaient à créer des républiques libertaires sont anecdotiques dans les manuels scolaires, côtoyés par des chroniques d'attentats et d'assassinats qui ont fait trembler les puissants de toute la planète. Mais qui étaient ces anarchistes ? Quels étaient leurs motivations ? Pour découvrir ces héros méconnus et leurs idéaux, Bruno Loth et son fils Corentin Loth offrent sous le label La boîte aux bulles « Viva l´anarchie ! La rencontre de Makhno et Durruti ».

Comment raconter cette histoire presque oubliée ? Dans un film hollywoodien, ce serait avec une scène d’action, un braquage ou une évasion périlleuse, pour nous accrocher aux protagonistes à travers lesquels on découvrira l’univers des luttes libertaires. Mais dans « Viva l’anarchie ! » Bruno et Corentin Loth ont préféré éviter ces sentiers battus et raconter cette histoire après que les guerres et les aventures ont eu lieu, dans la tranquillité d’une rencontre intime et conviviale entre frères de pensée. Comme l’indique le titre, nous retrouvons les protagonistes, Nestor Makhno et Buenaventura Durruti, lors de leur exil parisien en 1927 entourés d’autres grandes figures comme Louis Lecoin, Galina Makhno [1], Berthe Fabert, Emilienne Morin, Francisco Ascaso, Gregorio Jover [2] et Yacov.

« Viva l'anarchie ! » : deux révolutionnaires à Paris

Ils sont vétérans de maints combats et se donnent rendez-vous chez Makhno et sa famille pour échanger opinions et souvenirs. Ce cadre simple et familier servira de scène de fond sur laquelle les héros de l’anarcho-syndicalisme dévoileront leurs histoires, avec des personnages secondaires à l’appui pour poser des questions et aider le lecteur à mieux comprendre le contexte particulier de ces récits.

Au long de ces quatre-vingts pages, les auteurs nous font connaître les dures conditions de vie des classes opprimées et ses espoirs. On apprend ainsi que dans des pays très différents comme l’Ukraine et l’Espagne, les revendications et les aspirations qui animaient les travailleurs étaient aussi élémentaires qu’actuelles : droit à une vie digne, sécurité, liberté, etc. À travers les années de formation de Durruti et Makhno, on apprécie l’évolution du mouvement ouvrier surgi au sein des premiers syndicats modernes et encadrés par les thèses des penseurs du socialisme. De même que les auteurs nous expliquent sa radicalisation progressive face à la répression menée, par les militaires et les sicaires de grands industriels, pendant la « Belle époque ». L’univers des paysans et des ouvriers est alors exploré avec grande sensibilité et humanisme, tout en évitant le piège du pathétisme vide, pour offrir des personnages vifs et complexes, soulevés par les espoirs et les débats qui ont traversé cette période.

P. 48

Un monde oublié

On explore de cette façon les différends entre les courants anarchistes non-violents prônés par Proudhon et Anselme Bellegarrigue, qui préconisaient une libération progressive par l’éducation et celui de la « propagande par les faits » d´Errico Malatesta et Pierre Kropotkine, qui prescrivaient le sabotage, le boycott et les actions punitives comme méthodes de défense et libération. Une scène paradoxale de ces confrontations, surgit lorsque Durruti raconte le braquage d’une banque et la mort d’un des employés. Les convives français, ardents défenseurs du pacifisme, sont choqués par ces actes. Lecoin s’exclame : « Même s’il m’était prouvé qu’en faisant la guerre, mon idéal avait des chances de prendre corps, je dirais quand même non à la guerre ». Lui et ses compatriotes avancent l’argument des bibliothèques libertaires comme méthode pacifique pour changer les mentalités et ultérieurement la société (ce que Berthe Fabert appelle « La révolution par l’éducation »), quand Durruti les coupe court et dévoile avec un sourire, que les fonds récoltés pour ces bibliothèques proviennent de ses braquages.

P. 78

Au-delà des luttes, on découvre aussi un univers composé de solidarités internationales et de réseaux secrets qui permettaient à ceux qui fuyaient les barreaux de la prison ou le bagne, de s’exfiltrer et de recommencer leur vie, tel Makhno qui après la chute de sa République anarchiste trouva du travail dans les usines Renault grâce à la CGT.

Les mots et les actions

C’est ainsi qu’avec des touches de réalisme et d’anecdotes historiques, que vers la fin de l’album les bases d’un deuxième volume plus ambitieux sont posées. Ce premier volet fonctionne donc comme un grand prologue qui permettra aux lecteurs d’apprécier, dans sa totalité, les problématiques posées dans le prochain numéro [3]. En prenant compte de ce qui nous a été dévoilé, nous pouvons prévoir que la grande question à résoudre dans le prochain numéro sera celle de « mise en œuvre de l’anarchie », la République utopique que les rebelles ukrainiens ont appelée la Makhnovtchina.

P. 11

Jusqu’à ce point, les citations et les références aux grands idéologues de l’anarchie avaient guidé les actions des personnages et défini les contours de leurs organisations, mais nous ne devons pas oublier qu’il s’agissait bien de penseurs qui n’ont jamais pu mettre en œuvre leurs doctrines. Ce qui laisse entendre que la grande confrontation entre théorie et praxis sera l’un des points forts du prochain volume. Au long de la discussion qui a animé la rencontre des personnages, les auteurs ont souligné à maintes reprises l’optimisme avec lequel les philosophes/anthropologues du XIXe concevaient le communisme libertaire comme la « véritable » expression de la nature humaine, vouée à la liberté et la vie paisible. Il faudra attendre quelques mois pour découvrir si les auteurs ont véritablement fait cause avec cette conception ou s’ils prendront le risque d’explorer les limites et dérives causés par cette rencontre entre idéaux et réalité matérielle.

Makhno en prison illuminé par Kropotkine. P. 13

Les premiers mots prononcés par Makhno semblent assez révélateurs à cet égard : « La révolution que nous avons menée en Ukraine, de 1917 à 1921, m’a beaucoup éclairé sur l’être humain ». Un possible débat sur la nature humaine peut-il être au rendez-vous ? Nous pouvons spéculer sur une confrontation entre préceptes idéologiques et leçons apprises sur le champ de bataille, qui opposerait la vision d’Hobbes qui déclare que « l’homme est un loup pour l’homme » et celle de Rousseau qui affirme la nature bienfaisante de l’homme, mais corrompue par la société.

Peut-être qu’avant de nous montrer les horreurs d’un monde en guerre, les auteurs ont préféré nous suggérer que la construction d’un avenir différent et désirable doit se faire par l’entraide, l’amitié, l’ouverture à l’autre et la solidarité face à un ordre tyrannique.

Viva l’anarchie ! est donc une BD attractive qui fera découvrir, à travers ces héros bien conçus et une narration rondement menée, des noms, des lieux et des événements marginalisés par l’historiographie du XXe siècle, qui fera sûrement rêver de liberté et d’insurrection un bon nombre de lecteurs.

(par Jorge SANCHEZ)

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Viva l´anarchie ! la rencontre de Makhno et Durruti - Par Bruno Loth & Corentin Loth - La Boîte à Bulles - 79 pages en couleurs - 18€

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[1Épouse de Nestor Makhno et enseignante qui mena de grandes réformes pour la création d’une éducation libertaire.

[2Anarchistes espagnols condamnés à mort avec Durruti pour avoir tenter de tuer le roi d’Espagne lors de sa visite en France

[3Prévue pour janvier 2021.

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