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Vivès, Ruppert & Mulot ("Olympia") : « L’action et les cambriolages passent au second plan par rapport à la réunion de ces trois voleuses qui rigolent et vivent tout simplement »

  • Après le succès de "La Grande Odalisque", son trio d'auteurs revient avec leurs trois cambrioleuses de charme et de choc. Un récit très addictif qui permet d'en savoir plus sur l'amitié de ces trois jeunes femmes et la vie personnelle des assassins de la mafia.

Cette volonté de réaliser cette suite à La Grande Odalisque est-elle venue de votre frustration à d’avoir amputé le premier récit d’une partie de ses scènes ?

Vivès, Ruppert & Mulot ("Olympia") : « L'action et les cambriolages passent au second plan par rapport à la réunion de ces trois voleuses qui rigolent et vivent tout simplement »Jérôme Mulot : Oui, le premier livre a été plus compliqué à réaliser : il fallait développer les personnalités sans laisser tomber l’action. Beaucoup de scènes qui avaient permis de constituer les personnages ont finalement été retirées car elles n’apportaient pas grand-chose au récit.

Cette éclipse du vécu des trois voleurs au profit de la dynamique du récit a créé une sorte de décalage. Les lecteurs étaient tout de même très intrigués par ces héroïnes et nous posaient plein de questions. Lorsque que l’éditeur nous alors proposé de réaliser un second livre, nous avons trouvé l’occasion de recréer cette proximité que nous ressentions avec les trois filles, et que le lecteur ne retrouvait pas complètement dans La Grande Odalisque. Nous avons donc réduit les longues scènes d’action dans ce second tome, afin de leur laisser entre elles des moments propices à l’échange.

Bastien Vivès : Nous avons réalisé Olympia car nous voulions expliquer ce qui se passait avec Carole , renouer avec le personnage d’Alex que nous apprécions beaucoup, et amplifier le schéma de chaises musicales entre les trois héroïnes. D’ailleurs, plein de nanas nous expliquent qu’elle se reconnaissent dans les personnages, ce qui nous motive à continuer. Entre elles, les filles ont effectivement tendance lâcher prise et font tomber la pression, loin des images qu’on peut se fabriquer... et qu’elles incarnent.

L’intégration d’un quatrième personnage, le muet Tonio, permet-il de focaliser l’attention sur les filles ?

Jérôme Mulot : Oui, Tonio représente l’anti-Clarence du premier tome, dont on parlait beaucoup. Tonio est un centre d’attraction : sa présence légitime la réunion des trois héroïnes. On l’a dès lors rendu présent par sa carrure, mais peu bavard afin que les filles restent à l’avant-plan tout en parlant de lui.

Est-ce que vous trouvez que l’on assiste à un tournant de la bande dessinée franco-belge, qui propose de plus en plus des équipes d’auteurs sans pour autant verser dans le studio de manga ou de comics, mais qui propose des récits plus denses qui cadrent avec les envies des auteurs et les attentes des lecteurs ?

Bastien Vivès : Tout-à-fait ! Il y a un problème avec la BD actuelle : auparavant, à chaque page qu’on tournait, on découvrait une nouvelle ambiance, un nouvel univers. Maintenant, on peut retrouver une séquence de discussion qui peut durer vingt planches ! Nous travaillons comme des show-runners, ce qui est selon moi une méthode plus agréable. D’autres auteurs sont d’ailleurs en train d’émerger dans cette tendance de collectif.

Cela avait déjà été expérimenté par le passé, par exemple sur la série Isabelle de Will, Franquin, Macherot & Delporte. Dans Olympia, non seulement on retrouve cette passion du travail en commun, mais on y mêle des ingrédients d’aventure, mais aussi d’intime, sur une pagination plus conséquente.

Bastien Vivès : Ce que j’apprécie dans ce partenariat réside principalement dans le principe du Page-turner : être littéralement aspiré par un livre est une des meilleures sensations que je puisse ressentir, le temps ne compte plus ! Avec Olympia, nous voulions utiliser le récit d’un casse, et surtout ressentir les émotions du personnage. Nous voulons que le lecteur passe un bon moment avec nos trois nanas, car nous revendiquons l’étiquette du divertissement.

Vous désirez briser les codes de la bande dessinée classique pour toucher progressivement un nouveau public ?

Bastien Vivès : En effet. La bande dessinée s’enferme aussi dans des schémas commerciaux : les polars et autres récits de 46 pages centrés sur les avions ou les bateaux, sans oublier la scène sexy de la page 36 qui permet de vendre plus cher la planche originale. Cela en devient tellement formaté qu’on lit en définitive toujours le même album. Nous sommes justement partis sur la BD de genre afin de nous permettre les digressions avec les personnages. Et la collaboration enrichit ce principe, car j’ai souvent tendance à aller droit au but, en avançant avec mon personnage. Grâce à ces échanges, nous allons prendre le temps de raconter des éléments qui peuvent faire avancer l’intrigue, mais qui vont surtout développer les personnages.

Le rythme de votre récit est également particulier. Le découpage se détache aussi de la norme.

Bastien Vivès : J’y tiens beaucoup ! Jérôme et Florent sont issus de la bande dessinée indépendante ; pour ma part, mes albums auraient pu être catalogués comme indépendants il y a encore quelques années, mais ils ont finalement touchés un grand public. Cette séparation nette avec le mainstream existe surtout en France : on est pas capable de se contenter de juste réaliser un projet : les auteurs désirent soit révolutionner le genre car ils ont un melon surdimensionné, soit rentrer purement et simplement dans le rang. Alors qu’il existe une voie médiane.

Pour ma part, je suis fan d’Astérix ! Or, pour changer la donne, il suffit souvent de l’adapter un petit peu. Lors de la sortie de La Grande Odalisque, certains nous prédisaient une vente à cinq mille... Et c’était un succès grâce aussi aux lecteurs qui apprécient la bande dessinée en général. Nous les avons entraînés sur un terrain qu’ils connaissaient, et avons travaillé avec de petites digressions à la différence de vingt pages de voix-off qui prennent la tête. Pour autant, nous voulons respecter les codes actuels sans les révolutionner. Tel que cet aspect dénudé de la page 36 qui se veut à la fois un hommage au franco-belge actuel sans être gratuit, par exemple lorsqu’elles se réveillent en culotte, car les filles dorment dans cette tenue, tout simplement.

Est-ce que ce partenariat vous permet vous relancer la balle sans craindre la panne sèche ?

Jérôme Mulot : La collaboration nous évite tout d’abord la page blanche. Avec Florent, nous avons en permanence des idées, on rebondit sur ce que propose l’autre et ce type de soutien créatif est crucial. Quant à lui, Bastien dispose d’un recul qui maintient la ligne initiale, alors que Florent et moi allons plutôt jouer aux chiens fous en proposant des digressions qui font finalement passer des informations essentielles.

Par exemple, l’idée de présenter Carole enceinte est venue de Florent. Puis, il a voulu lui-même l’écarter car cela semblait improbable qu’une femme enceinte réalise des cambriolages, et c’est finalement parce que cela paraît impossible qu’on l’a maintenue. En effet, le trio est éclaté à la fin de La Grande Odalisque, et il fallait trouver un nouveau lien qui permette de les fédérer sans s’appesantir sur ce qu’elles avaient vécu de part et d’autre dans cet intervalle. En un instant, le lieu fusionnel entre elles est immédiatementt renoué, mais il reste ces questions qui peuvent être assimilées à une petite perte de confiance, de la tristesse, voire de la colère.

Il faut quand même aller chercher l’inspiration, ne fusse que pour les scènes de cambriolage ?

Florent Ruppert : Oui, on prend l’inspiration où l’on peut. J’ai été convoqué par le commissaire Lambert à la brigade de répression du grand banditisme. Je n’avais aucune idée de ce qu’on me voulait, si ce n’est qu’on m’accusait d’association de malfaiteurs en vue de commettre un crime ! On m’a fait passer en salle d’interrogatoire et je n’en menais pas large ! Ils m’ont posé plein de questions et m’ont montré des photos de Bastien, Jérôme et moi, en train de discuter du plan du cambriolage, assis à un bar près du Grand Palais. Et il est vrai que j’étais à ce moment-là au téléphone avec une amie et employée du Grand Palais, qui nous confirmait l’existence d’un tunnel entre le Grand et le Petit Palais. Un quidam assis près de nous a vraiment cru que ces trois jeunes mal habillés projetaient un vrai cambriolage : il avait pris des notes et des photos de nous, avant de tout transmettre à la Police, ce qui avait finalement débouché dans la section qui s’occupe du vol des œuvres d’art.

Cette affaire avait mis la brigade en action : écoutes, recherches de renseignements, ils savaient tout de ma vie ! Heureusement, grâce à un autre policier qui avait été conseiller pour un album sur les Renseignements Généraux, j’ai pu rétablir la réalité... Et j’en ai profité pour demander plein de conseils concernant leur brigade afin de pouvoir l’intégrer dans Olympia !

Est-ce que vous avez modifié votre façon de dessiner ?

Jérôme Mulot : Non, Bastien reste à la Cintiq (NDR : palette graphique) tandis que Florent et moi continuons de travailler sur le papier. Soit Bastien dirige la scène en posant d’abord les personnages, soit nous prenons la direction. Bastien a tendance à se rapprocher des personnages, tandis que Florent et moi agrandissons généralement le champ. Selon le type de scène que l’on dessine, l’un prendre le pas sur l’autre.

Vos trois filles cambrioleuses sont-elles aussi une références à Cat’s eyes, un animé des années 1980 ?

Jérôme Mulot : C’est effectivement un des points de départ de notre série. Nous voulions reprendre ce concept en le déplaçant à l’âge adulte : des parcours différents, un aspect plus orientée vers une bande de copines sexy et leur amitié. L’action et les cambriolages passent au second plan par rapport à la réunion de ces trois personnalités qui rigolent et vivent tout simplement.

Vous proposez une aventure de 140 pages pour 14,90 €. Vouliez-vous vous affranchir d’une pagination formatée, comme les 46, 54 ou 62 pages, pour imposer votre propre rythme de lecture ?

Bastien Vivès : Tout-à-fait, le prix à la page ne m’intéresse pas, je travaille au forfait. Lorsque je discute avec mon éditeur, je sais que le récit devrait tourner par exemple autour des cent pages, mais je ne veux pas limiter mon plaisir si je me rends finalement compte qu’il faut vingt pages de plus pour bien raconter mon histoire. J’ai testé ce format imposé sur Pour L’Empire sans être convaincu. En réalisant les pages, d’autres idées vous viennent et consolident l’ensemble. Il me semble aberrant de ne pas en tenir compte.

Beaucoup d’auteurs rétorquent pourtant que la contrainte du format les nourrit, les pousse dans leurs retranchements, et que le récit en sort grandit !

Bastien Vivès : Oui, si on fait un exercice de style. Selon moi, Astérix est la référence, qui a tellement positionné les bases d’un 46 pages que je ne vois pas comment on pourrait faire mieux. Je ne souhaite pas refaire ce qui a déjà été admirablement réalisé, mais m’inspirer de cette puissance pour m’aventurer dans un récit plus long.

La fin d’Olympia propose une vision presque burlesque, à la Gérard Oury. Quelle était votre intention ?

Jérôme Mulot : Nous voulions avant tout nous centrer sur toutes les émotions que traversent nos trois personnages, des émotions qui débordent littéralement dans cette séquence finale. Cette séquence prend donc une tournure plus métaphorique, même si cela paraît moins réaliste.

Vous auriez donc envie de repartir pour un troisième opus pour vos cambrioleuses ?

Jérôme Mulot : Personnellement, je me suis éclaté avec Olympia. Cet album a été relativement simple à réaliser, car on reprenait des éléments que nous connaissions et apprécions. Puis, on est pris dans le jeu de pouvoir complexifier encore nos personnages. La fraîcheur était restée car nous n’avions pas enchaîné les tomes l’un derrière l’autre. Nous avons mûri et notre dessin a également évolué. On connaît mieux nos personnages et dès lors, on précise leurs traits. Et on a encore des choses à leur faire vivre. Donc, de notre côté, nous sommes partants !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

De g à d : Jérôme Mulot, Florent Ruppert & Bastien Vivès
Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire nos articles précédents concernant cette "série" :
- L’interview de Ruppert & Mulot ("La Grande Odalisque") : " On est trois auteurs masculins et ce sont trois personnages féminins, ce n’est pas un hasard. "
- La chronique de La Grande Odalisque

Voir le site de Ruppert & Mulot

Voir le processus d’élaboration de l’album

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

 
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