Voltaire séduit Émilie, et nous, ses lecteurs, par la même occasion !

4 octobre 2019 0 commentaire
  • Second tome du biopic de Clément Oubrerie consacré à Voltaire : plus humain, plus lisible, plus graphique et donc encore plus réussi que le premier tome !

Quelle destinée ! Voilà ce qu’on est en droit de penser lorsqu’on s’intéresse à la vie de Voltaire. Certes, les écrits, la pensée et les combats du poète-écrivain-philosophe-dramaturge (et j’en passe) sidèrent déjà par leur combat pour la tolérance, leur acuité et leur détermination. Mais les multiples « vies » et le parcours hors norme de l’homme en lui-même relèvent de l’extraordinaire. Pourtant, comme il nous l’expliquait lors la sortie du premier tome, son auteur Clément Oubrerie clame que « "Voltaire amoureux" n’est pas une biographie ! ». Tant mieux !, serait-on tenté d’ajouter !

Car il est impossible de reconstituer chaque rencontre ou chaque instant vécu par le plus vieux résident du Panthéon. Aussi Oubrerie, le plus clair du temps, puise-t-il dans ses lettres et ses écrits pour lui prêter la parole, laissant son imagination vagabonder pour le reste. Par ailleurs, le récit s’affranchit des dates et des faits pour privilégier la restitution d’une ambiance qui transporte le lecteur. C’est pourquoi nous déconseillons Voltaire amoureux aux plus sectaires des biographes patentés : ils crieraient à l’infâme en découvrant des citations proprement voltairiennes dans la bouche d’autres protagonistes, et s’insurgeraient face aux anachronismes constatés.

« En effet, même si j’en invente quelques-unes moi-même, je redistribue aussi les citations aux différents personnages. En plaçant des phrases attribuées à Voltaire dans la bouche d’Émilie [du Châtelet], je veux marquer à quel point elle l’a profondément influencé. Bien entendu, on peut penser que je pousse un peu loin le raisonnement, mais cela étaye le fait qu’il a commencé à apprendre avec elle. »

Voltaire séduit Émilie, et nous, ses lecteurs, par la même occasion !
Une citation attribué à Voltaire, dans la bouche d’Emilie du Châtelet.

Pourtant, Voltaire amoureux est une série qui gagne en force et qualité à chaque tome. Son but n’est pas d’être précis au pied de la lettre à chaque page, mais de de rapporter au lecteur une ambiance ainsi qu’un aperçu de la personnalité de Voltaire. Un portrait moral en quelque sorte.

Nous avions laissé Voltaire atteint par la petite vérole à la fin du premier tome, dit l’introduction de l’auteur : « malgré les efforts des médecins, il survit... » Avec ce ton sarcastique, nous retrouve toute la facétie de Clément Oubrerie. Et le récit se prolonge dans cet état d’esprit : en considérant les divers écueils que Voltaire rencontre, on comprend les difficultés et les inégalités vécues par les uns et les autres, et les contrastes sociétaux palpables qui existaient entre les sociétés française et anglaise.

Ces différences, Voltaire en prend conscience pendant les deux années de son exil à Londres, qui l’amènent à rédiger ses fameuses Lettres philosophiques, un recueil de réflexions que les autorités françaises considèrent immédiatement comme une attaque contre le gouvernement et la religion. Le Roi et ses représentants lancent par conséquent une lettre de cachet à son encontre, un édit qui permet d’incarcérer une personne sans aucun jugement. Abus de pouvoir !

Un prologue qui introduit (enfin) Emilie du Châtelet

Ses Lettres philosophiques, publiées en 1734 avec un très gros tirage dans toute l’Europe, apportent la notoriété à Voltaire. Clément Oubrerie reste discret sur ce fait. Quoique de plus normal, car « son » Voltaire est amoureux. Et l’amour rend aveugle à toute autre considération. Il est même très amoureux à en croire le titre de ce second tome. Qui est l’heureuse élue ? L’une des femmes les plus intelligentes de son époque et qui va lui "apprendre à penser" : Émilie du Châtelet.

Clément Oubrerie
Photo : Charles-Louis Detournay.

« Le sujet central de ma série est la passion commune vécue par Émilie et Voltaire, nous explique l’auteur. Même si elle n’a pas toujours été vécue en même temps de part et d’autre.. Mais je ne voulais pas traiter cela dans le vide. Je trouvais donc important qu’on connaisse Voltaire et qu’on comprenne comment est l’Europe au XVIIIe siècle. Ce premier volume devait donc être un état des lieux sans être ennuyeux. Il couvre ainsi plusieurs années, et comme je ne voulais pas que celui-ci fasse deux cents pages, j’ai condensé le tout. De plus, je voulais montrer qu’auparavant, Voltaire ne connait que des échecs amoureux, pour une raison principale et c’est justement ce qui m’a touché chez lui : il recherche un alter ego féminin. Or, peu de gens se trouvent à sa mesure, et surtout peu de femmes sont instruites à l’époque. Et c’est donc à 40 ans, au moment où il croit que sa vie se termine (alors qu’il va encore vivre plus du double), qu’il rencontre cette femme incroyable : Émilie du Châtelet.

Le tome 1 devait donner la mesure de sa frustration pour que le lecteur puisse réellement comprendre la libération qu’a représentée la rencontre avec Émilie. Le rythme de chacun des deux livres est aussi très différent, car le premier se déroule sur quelques années, alors que le second ne s’étale que sur quelques jours. Le séquençage s’en ressent, bien entendu. »

Oubrerie joue sur de savants effets graphiques pour représenter la passion amoureuse de Voltaire.

Émilie du Châtelet possède une personnalité si forte qu’elle vole même la vedette à l’homme qui va occuper son lit et ses pensées pendant une dizaine d’années. L’auteur multiplie les artifices graphiques pour représenter les émois ressentis par Voltaire : superbes double-pages éminemment graphiques qui rendent grâce à la femme et à ses talents scientifiques, compositions dans lesquelles Voltaire se voit partager tous les instants de la belle, etc.

Comme nous l’explique Clément Oubrerie : « Par rapport au premier tome où je n’avais placé que quelques effets graphiques, je suis monté en puissance dans ce second tome pour gagner en intensité dans l’évocation de cet amour tardif qui prend pour Voltaire une place folle dans sa vie. Au point que seule Émilie compte désormais, générant cette sensation que l’on peut ressentir parfois lorsqu’une seule idée vous accapare, vous obnubile : vous continuez d’évoluer dans votre vie quotidienne, mais les conversations des autres vous passent au-dessus de la tête. »

« Les double-pages centrales expliquent graphiquement ce que représente Émilie pour Voltaire, continue-t-il, Non seulement l’amour, mais aussi cette ouverture à la science qu’il découvre réellement avec elle. Alors que les mathématiques sont présentées souvent comme une matière assez austère, avec cette présentation graphique, on comprend qu’Émilie et les mathématiques ne font plus qu’un : il ne sait plus s’il est amoureux de la philosophie, de la fille, de la gravitation ou d’une joyeuse confusion de la pensée que j’ai voulu représenter. »

« Le récit est très documenté, continue l’auteur, Car même si nous ne détenons plus leurs échanges personnels qui ont été détruits, d’autres lettres sont parvenues jusqu’à nous, ainsi que des témoignages directs qui vont encore intervenir dans l’histoire. Pour autant, ce n’est pas une biographie, c’est un portrait psychologique. Je m’inspire donc de faits historiques, surtout dans le premier tome. Dans le second, j’opère des coordinations de faits, ce qui démontre aussi la paranoïa de Voltaire. J’arrange la chronologie pour générer des effets dramatiques. Mon problème réside dans la quantité d’éléments passionnants à rapporter, ce qui m’impose des choix douloureux. Déjà dans le premier tome, je ne suis pas parvenu à placer Émilie, ce qui provoque cette arrivée tardive dans le tome deux. J’opère des choix, je priorise afin de générer la sensation d’être ce type avec une perruque ridicule sur la tête, qui essaie de faire le beau en changeant du tout au tout, pour charmer cette femme hors normes. »

Les envolées graphiques d’Oubrerie ne s’arrêtent pas à Émilie : non seulement il imagine des séquences oniriques très contemporaines qui permettent au lecteur de mieux comprendre les querelles scientifiques de l’époque, mais il joue de la noirceur des dernières séquences pour symboliser l’effroi psychologique et physique ressenti par Voltaire.

« La dernière partie est plus sombre, détaille l’auteur, Car les événements s’enchaînent. Voltaire subit un vrai ascenseur émotionnel, ce qui lui donne un aspect touchant. Surtout, il doit fuir, une fois de plus, car il est persécuté : il tente d’embarquer dans ce nouvel exil une partie de ses écrits, mais il doit abandonner tous ses biens. On reste abasourdis en se rendant compte qu’une telle police de la pensée sévissait sans contrôle en France. On comprend bien ce qui a amené à la Révolution. »

Tous ces éléments permettent au lecteur d’être vraiment transporté par ce second tome. Son découpage est plus rythmé, jouant tant sur le tempo des séquences, sur l’engouement des personnages, que les mises en page. Les discussions entre les protagonistes sont toujours aussi brillantes, cette fois plus circonstanciées et moins répétitives. Puis l’auteur imagine un assistant à Voltaire (ce qu’il avait sûrement) qui le suit presque comme son ombre où qu’il aille, ce qui donne lieu à de pittoresques répliques et quelques savoureux quiproquos.

« Plus qu’un philosophe (car il n’a pas de doctrine philosophique particulière), conclut Clément Oubrerie, Voltaire réfléchit sur la société, la liberté de penser. Après avoir pris des conditions courageuses sur sa propre condition, il devient altruiste et s’intéresse au sort des autres. L’axe du livre se focalise aussi sur cette transformation réalisée par Émilie. Avant elle, il n’était qu’un tragédien finalement assez dispensable, et sans elle, il ne serait pas devenu le Voltaire qu’on connaît aujourd’hui. On comprend donc ce qu’elle amène dans le couple, et à quel niveau elle était une personne étonnante ! »

Plus abordable que le premier tome, ce Voltaire très amoureux comblera les amateurs de récits historiques et de romance, car Voltaire et Émilie vont devenir l’un des plus fameux couples de la première moitié du XVIIIe siècle. Aux dubitatifs, nous serions presque tenté de conseiller de commencer directement par ce second tome, car il est si bien construit, qu’il se suffit entièrement à lui-même. Une réussite pleine d’humour et d’humanité !

Photos et propos recueillis : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant Voltaire Amoureux par Clément Oubrerie (Les Arènes), lire également notre article Voltaire amoureux : le biopic philosophique de Clément Oubrerie, ainsi que l’interview de l’auteur : « "Voltaire amoureux" n’est pas une biographie ! ».

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Lire une précédente interview de Clément Oubrerie : « Un dessin n’est jamais parfait, c’est juste une vision de la réalité », ainsi que nos articles :
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