Votre bande dessinée de l’été : l’impressionnant "Stupor Mundi" de Néjib (Gallimard)

14 juillet 2016 0 commentaire
  • S'il n'est qu'une BD à mettre dans vos bagages cet été, c'est cette brique parue chez Gallimard Bande Dessinée. Elle vous permettra de découvrir un auteur quasiment inconnu : Néjib. Et par la même occasion, une rencontre entre l'Orient et l'Occident, l'une des bandes dessinées les plus séduisantes de l'année.
Votre bande dessinée de l'été : l'impressionnant "Stupor Mundi" de Néjib (Gallimard)

Néjib Belhadj Kacem alias Néjib est né en Tunisie en 1976. Quand il entre à l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, c’est un fan de bande dessinée. Mais dans la vénérable maison de la rue d’Ulm, il s’en désintéresse : il devient graphiste. Il exerce d’ailleurs toujours ce métier depuis 2000 et travaille actuellement comme directeur artistique aux éditions Casterman.

Puis, vers 2003, il se raccorde à la "nouvelle BD", celle de L’Association et de Fremok, avec un peu de retard à l’allumage. Il se remet à dessiner petit à petit . En 2010, il publie son premier ouvrage, un livre pour enfants intitulé L’Abécédaire zoométrique (Ed. Giboulées)

Haddon Hall, la première BD de Néjib (Gallimard)

Cherchant à raconter en BD une biographie de David Bowie, il pense en confier le dessin à une amie illustratrice. Mais elle ne sent pas l’affaire et, en voyant ses story-boards, elle lui conseille de la dessiner lui-même. "C’est comme cela que j’ai mis le pied à l’étrier" commente-t-il aujourd’hui.

Cela donne Haddon Hall - Quand David inventa Bowie (Gallimard). L’album n’ose pas encore toutes les ficelles de la narration mais étonne par ses partis-pris graphiques. Il ne passe pas inaperçu :"Pour figurer cette période, écrit Morgan di Salvia dans ActuaBD.com, Néjib a choisi un style graphique résolument sixties, avec Saul Steinberg pour principale influence. Le choix est pertinent et convient tout à fait pour emballer ce docu-fiction. "

Camera oscura

Entre-temps Néjib sort des radars. C’est qu’il travaille de longue main, après ses heures, sur le magnifique roman graphique que l’on découvre aujourd’hui. "J’avais plusieurs histoires en tête. Je dis souvent : ce sont les idées qui vous choisissent. Il y avait celle de la camera oscura qui m’obsédait et notamment cette scène qui se serait passée au Moyen-âge de quelqu’un qui présente un phénomène de Camera oscura et qui fixe l’image. Au cours de mes recherches, je me suis rendu compte que c’était possible à cette époque de faire ça. Je m’intéresse à cela parce que dans notre maison familiale, on a un phénomène de camera oscura naturelle. Le hasard a fait qu’il y avait un trou dans un volet et, quand on le ferme, aux heures très ensoleillées, toute la place du village est projetée en image inversée, comme dans un film..."

Néjib en juin 2016.
Photo : D. Pasamonik

En se documentant, il se rend compte que l’histoire est connue depuis la plus haute antiquité : Aristote, déjà, en fait état et que l’optique au Moyen-âge était très avancée, en particulier en terre d’Islam. "C’est Alhazen, un savant irakien d’origine perse du Xe siècle, qui, grâce à la camera oscura qu’il maîtrisait bien, a compris comment fonctionnait la vision humaine. J’ai placé mon histoire au XIIIe siècle, plutôt en Europe, avec un savant arabe parce que les savants arabes étaient théoriquement plus avancés en optique et en chimie qu’en Occident à ce moment-là, et parce que le Saint-Suaire daterait de cette période. Tout ceci collait avec la personnalité de Frédéric II de Hohenstaufen qui encourageait les savants un peu d’avant-garde."

Car tel est le sujet de Stupor Mundi : nous sommes dans les Pouilles, en Italie, à la fin du Moyen-âge. Un mystérieux château qui accueille les plus brillants esprits de la Chrétienté reçoit Hannibal Quassim el Battoudi, l’un des plus éminents savants de l’Orient, obligé de quitter Bagdad à toute berzingue, car les tueurs d’un imam sont à ses trousses. Il est accompagné de sa fille handicapée, Houdé, et de son esclave El Ghoul.

"Stupor Mundi" de Néjib (Gallimard)

Cet érudit espère trouver dans cette communauté de savants chrétiens le soutien qu’il lui faut pour parachever l’invention extraordinaire qu’il met au point. Le savant est protégé par l’Empereur, "le monarque le plus superbe que la Chrétienté ait jamais connu" : Stupor Mundi, dont l’image elle aussi impressionne... Hannibal a cependant intérêt à ce que les espoirs de son commanditaire ne soient pas déçus : il pourrait le payer de sa vie...

L’image comme enjeu

Le dessin est sketchy, dépouillé, sensible, expressif. Les personnages parfaitement caractérisés. Ils vivent dans le huis clos de ce castel imposant et les tensions entre les différents savants sont palpables. Hannibal est accompagné d’une fille à la mémoire infinie mais qui a occulté les épisodes les plus traumatisants de sa vie. Or, la notion d’image -au cœur de ce récit- a quelque chose à voir avec la mémoire de a perception : "C’est un personnage qui répond à cette question essentielle : qu’est-ce qu’une image et qu’est-ce que l’image de soi. En faisant cette proto-psychanalyse, elle reconstitue une image : l’événement de la mort de sa mère et, du coup, elle se retrouve aussi elle-même. El Ghoul, son esclave, est celui qui a totalement sacrifié son image pour les autres. À un moment, Hannibal demande à Khannefousse de retirer sa coiffe et celui-ci refuse parce que, sans elle, il ne serait plus lui-même. Les autres personnages sont là pour faire figure d’obstacle ou de secours autour de cette question d’image."

Avec son trait simple, Néjib déplie un polyptyque qui n’est pas sans évoquer Le Nom de la Rose d’Umberto Eco : "C’est assez étrange. J’avais lu le roman quand j’étais adolescent. C’est un gros pavé qui ne ressemble pas du tout au film et le film, je l’ai vu pas mal de fois. J’adore l’atmosphère du thriller médiéval. Eco s’inspire de Guillaume de Baskerville, du Chevalier Dupin et de Sherlock Holmes. Hannibal est dans cette ligne, la même que le personnage de Docteur House : l’homme-cerveau, un mec trop rationnel : pour lui, tout s’explique, tout se déduit....Mais à côté de cela, ce sont des gens qui manquent d’affect, de psychologie. Je voyais bien en écrivant l’histoire qu’il y avait un cousinage avec le roman d’Umberto Eco, mais en le faisant, je me suis aperçu qu’il s’est inspiré comme moi du Castel del Monte où je situe mon histoire pour la bibliothèque du Nom de la Rose  !"

"Stupor Mundi" de Néjib (Gallimard)

Dans l’histoire d’Eco, la question de la religion est au cœur du récit. Elle est encore ici où la question de l’image n’a pas le même statut dans l’Islam qu’en Occident : "En Islam, l’image n’est pas interdite, nous explique Néjib. Ce sont des gens qui ont dit qu’elle était interdite. Dans Stupor Mundi , l’imam conteste l’utilité de cette image. L’Islam s’est positionné par rapport aux Chrétiens et aux Zoroastriens : dans les mosquées, il a préféré ne pas mettre d’images mais dans les espaces privés, c’était permis. C’est une religion a-iconique, qui ne se prononce pas sur l’image. La seule injonction concerne les idoles que l’on ne peut adorer sous aucun prétexte. On sait que chez les Chrétiens il y a eu, chez les iconoclastes et les iconodoules -j’adore ce genre de mot !- une grande controverse liée aux images. Les images peuvent nous informer, nous faire découvrir le monde ; mais elles peuvent aussi nous tromper, nous plonger dans le fanatisme. On voit bien que les zélotes en Islam utilisent énormément l’image, ce qui est très contradictoire..."

Zlatan

Après avoir livré un story-board complet à son éditeur, parce que, dit-il, quand on donne du détail, il ne faut le faire que quand c’est important. "Quand on raconte Stupor Mundi comme cela, dans une conversation, on a l’impression que c’est un livre très complexe, avec beaucoup de personnages... Mais au contraire, c’est quelque chose de très fluide. J’ai testé le story-board auprès de plein de gens avant de passer à l’exécution. C’est une musique, c’est un rythme. J’aime bien faire des flashes back sur les personnages, pour reposer du fil de l’intrigue, mais aussi pour enrichir le personnage."

S’il est un figure qui accroche l’œil, c’est bien Hannibal. Mais... ce profil fier, cette haute stature, cette queue de cheval, son modèle ne serait pas un certain... Zlatan ? "Absolument, sourit Néjib. Merci de l’avoir remarqué ! Je cherchais à figurer mon personnage. or, je déteste les stéréotypes, les clichés qui sont ceux du cinéma hollywoodien. Je tournais autour d’un pêtit personnage malin, le type-même de l’intellectuel. Et à un moment, je vois Zlatan qui a un côté oriental. Il est grand et fort, et il a ce côté très orgueilleux, très prétentieux, très sûr de lui. il regarde devant et on sent qu’il va tout écraser. J’avais trouvé mon personnage !"

Vraiment, ce personnage, il ne vous rappelle personne ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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