Voyageur reprend des couleurs

22 septembre 2010 0
  • Malgré un premier cycle audacieux, Voyageur s'est embourbé dans un second cycle plutôt morne. Heureusement, le début de ce troisième cycle évoluant dans le passé renoue avec l'inventivité et le suspense. De quoi envisager un final en beauté ?

Début 2007, Glénat annonçait en grandes pompes l’arrivée d’une nouvelle série « à la narration unique dans l’histoire de la bande dessinée. Une audace et une réussite parfaites ! » Il est vrai que le concept semblait bien alléchant : une série fleuve en treize tomes dont la parution ne s’étalait que sur quatre ans. Un scénario fantastique mêlant anticipation, thriller et évocation historique pour un dénouement qu’on nous promettait exceptionnel !

Le casting laissait effectivement rêveur : aux commandes, le ‘couple’ de scénaristes de La Croix de Cazenac et de Flor de Luna : Pierre Boisserie et l’infatigable Eric Stalner. Tandis que ce dernier se chargeait des quatre premiers tomes du cycle Futur, Marc Bourgne signait ceux du cycle Présent et quatre dessinateurs prenaient en charge une période historique différente dans le cycle Passé. Cerise sur le gâteau, c’est Juanjo Guarnido, le dessinateur de Blacksad, qui signait les couvertures, acceptant même de dessiner le dernier tome Omega, concluant la série.

Une entrée en matière progressive mais très intéressante

Voyageur reprend des couleurs
Une splendide couverture de Juanjo Guarnido

Malgré cette équipe soudée et un battage commercial soutenu, les deux premiers tomes ne convainquent pas totalement, posant lentement (mais sûrement) le cadre de l’intrigue, à savoir la rivalité entre deux frères, tous deux issus d’une même expérience biologique. Porteur d’un gène quantique qui leur permet de se déplacer dans l’espace, et plus difficilement dans le temps, ils affrontent tous deux le leader d’un consortium mondial en train d’asservir la planète en pillant ses ressources naturelles. Pierre Boisserie nous explique cette introduction progressive :

« Nous devions à la fois mettre en place notre histoire et nos personnages, notre univers de Terre dévastée et notre problématique de déplacements spatiaux-temporels. Effectivement, à la fin du premier tome, pas mal de lecteurs regrettaient de n’avoir que des questions à se mettre sous la dent. D’un autre côté, si on part pour treize tomes, et qu’on livre toutes les réponses dans le premier, pas besoin d’écrire une suite ! À partir du tome 3, les lecteurs ont compris que nous avions besoin des deux tomes de mise en place du cycle ‘Futur’ pour faire le lien avec les onze autres tomes, ce dont on se rend compte progressivement compte par la suite. »

En plus des diverses thématiques abordées comme l’aura qu’apporte le pouvoir à ses congénères et les limites d’une action décisive pour le bon droit, le grand intérêt de ce cycle Futur fort de quatre albums est de jouer avec la détermination de son destin. Hanté par la mort de leur ‘sœur’, les deux frères marchent dans les pas du Voyageur, un personnage mystérieux que l’un des deux hommes finira par incarner. Se posent alors d’intéressantes questions sur l’évolution de leurs personnalités, tout en faisant avancer l’intrigue globale : « Ce premier cycle a été relativement difficile à construire, car il fallait livrer beaucoup d’éléments, tout en s’arrangeant pour que la lecture demeure aisée et agréable », explique Éric Stalner.

Eric Stalner & Pierre Boisserie :
ravis de travailler ensemble depuis dix ans !
© CL Detournay

Finalement, après une introduction intéressante, les tomes 3 et 4 permettaient (enfin) de saisir tout l’intérêt de la série : une construction habile, des personnages complets, une poursuite dans le temps qui s’annonçait passionnante. Bref, un rendez-vous incontournable pour les prochains mois.

Un deuxième cycle bien peu ‘Présent

Pourtant, dès l’arrivée du cinquième tome, soit le premier du cycle Présent, le soufflé était retombé : l’action se ralentissait, manquant de se tarir ! Et même si on voulait croire à une introduction de nouveaux personnages qui nécessitait un peu de temps, les autres tomes ressortaient de la même veine. « Comme le personnage est lui-même perdu, il faut le temps d’installer ce sentiment chez le lecteur » justifie Stalner. « Il faut présenter le nouveau casting, même si on retrouve les liens avec les personnages précédents » ajoute Boisserie.

Dans le détail, les deux frères ont été projetés dans la période contemporaine, dont ils ne pourront d’ailleurs pas sortir tant qu’ils ne seront pas réunis (une des plus habiles idées de la série). Lors de ces quatre tomes dessinés par Marc Bourgne, chacun d’entre eux va suivre son chemin : le premier est traqué par les forces de police et tente de comprendre qui il est vraiment, tandis que le second veut toujours changer le cours du futur et multiplie les attentats terroristes pour ‘avertir’ la population.

Si l’anticipation était attractive dans le premier cycle, ce thriller tombe à plat, plombé par une intrigue qui n’avance pas. Sans doute aurait-il alors mieux valu condenser ce cycle en trois, voire même deux tomes, afin de maintenir le niveau obtenu à la fin du premier cycle. Mais les deux scénaristes se sont peut-être trop accrochés à la première maquette de leur projet. En effet, initialement, Voyageur n’aura pas du paraître de cette manière..

Un très beau crayonné de Marc Bourgne pour le cycle Présent

« Au départ, nous voulions sortir les récits en parallèle, un peu comme Uchronie[s] », explique Pierre Boisserie. « Sauf que nous désirions publier simultanément les premiers tomes de Futur, Présent et Passé ! Ensuite, un nouvel album tous les trois mois réparti successivement dans les diverses séries. Mais l’équipe de Glénat et les libraires interrogés ont trouvé le principe un peu trop risqué. Le fait de sortir ces trois premiers tomes simultanément aurait divisé par trois la mise en place en librairie selon le feed-back que nous avions reçu. »

« Nous avons donc du tout ré-écrire afin de repartir sur un récit et une parution plus linéaires, ce qui a peut-être enlevé un petit peu de la saveur originale », complète Eric Stalner. « Avouons-le, même si cette première mouture était un défi très excitant car il permettait de jouer avec le public », reprend Boisserie, je pense que nous avions également plus de chances de perdre le lecteur dans le fractionnement des informations. Nous n’avons donc pas de regret ! »

Il n’empêche qu’après ce second cycle, Voyageur avait du plomb dans l’aile.

Promesses tenues

C’est donc avec un brin d’appréhension qu’on ouvre les albums de ce dernier cycle, composé de quatre one-shots dessinés par divers auteurs, et qui devrait évoquer quatre périodes de l’Histoire : l’occupation, le XVIIe , le Moyen-âge et l’Antiquité.

Lucien Rollin évoque le Moyen-âge

Première bonne surprise dans le 3e cycle : on ne part à rebours dans le passé comme on pouvait l’imaginer [1], car nous voilà projetés dans le Moyen-âge, la construction de Notre-Dame, la Cour des Miracles et le rôle tout-puissant de l’Église. On retrouve aussi avec bonheur le trait de Lucien Rollin, qui nous avait séduit dans Ombres et le T1 des Fleury-Nadal, dont le passage anticipatif n’avait malheureusement pas convaincu.

Dans ce one-shot, les scénaristes ont condensé leurs idées pour livrer un très bon album, à l’intrigue construite, dotée d’un suspense prenant (Y aurait-il trois voyageurs ?) et de personnages attachants.

Le deuxième one-shot nous envoie sous l’Occupation, et c’est une fois de plus une excellente surprise qui nous y attend : alors que nous suivions principalement le héros ‘positif’ depuis les déplacements dans le temps, c’est maintenant le frère plus sombre qui est moteur de l’intrigue. Au cœur de ce très intéressant album : les pulsions meurtrières, le besoin de vivre comme tout un chacun, et le concept d’accepter les horreurs et les erreurs de l’Histoire pour éviter d’en changer le cours.

Alors que Siro avait travaillé sur les crayonnés de Stalner lors la reprise de La de Cazenac, c’est affranchi de toutes ‘contraintes’ qu’il dessine ce dixième tome de Voyageur : « Siro, comme chacun de nos auteurs, a réalisé son travail en toute liberté tant qu’il respectait bien entendu la charte graphique des deux personnages principaux. »

Siro en charge de l’Occupation et de ses sombres aspects.

En définitive, la vision globale de Pierre Boisserie prend tout son sens : « Les one-shots du passé sont très prenants car les éléments globaux de la saga auront été bien définie précédemment. »

Enfin, ces deux premiers tomes de Passé profitent chacun d’une fort belle couverture de Juanjo Guarnido. La couverture étant la carte de visite d’un album, le fait de confier à un auteur la réalisation de la totalité d’une série multi-dessinateurs est un pari osé. Cela peut s’avérer positif à l’exemple de Juillard pour le Triangle secret, mais le bilan n’est malheureusement pas aussi élevé pour le dessinateur de Blacksad. Si le doute était encore permis pour le premier cycle Futur, il s’est dissipé pour les quatre albums suivants. Le souci majeur provenant des visages des personnages ! Si Guarnido parvient magnifiquement à exagérer les mimiques faciales humaines pour sa série animalière, celles-ci sont souvent peu adaptées à Voyageur. Le thème historique lui conviendrait-il mieux ?

En tout cas, tous les éléments semblent réunis pour que cette série retrouve le niveau passionnant qu’elle avait acquis en fin de premier cycle. Quant à l’épilogue de Voyageur qui doit être pris en charge par le dessinateur espagnol : « Juan désirait logiquement terminer son Blacksad pour attaquer ce dernier tome ». Maintenant celui-ci (le 4e) est sorti la semaine dernière, il doit maintenant mettre les bouchées doubles pour respecter le délai de publication de mai 2011 qui lui a été imparti.

D’ici là, Voyageur passera par l’Antiquité et le XVIIe siècle, des rendez-vous à ne pas manquer.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

De Voyageur, commander :
- Le premier cycle, Futur, avec les tomes 1, 2, 3 et 4
- Le deuxième cycle, Présent, avec les tomes 1, 2, 3 et 4
- Le troisième cycle, Passé, avec les tomes 1, 2 et 3.

Lire les chroniques des tomes 1, 3 et 4, ainsi que l’article annonçant la série.

Lire les interviews d’Eric Stalner, Pierre Boisserie, Marc Bourgne et Lucien Rollin.

Le site dédié à Voyageur

Découvrir les planches des cycles :
- Futur, tomes 1, 2, 3 et 4.
- Présent, tomes 1, 2, 3 et 4.
- Passé, tomes 1 et 2.

[1En même temps, cela pouvait sembler logique vu les âges respectifs du Voyageur, mais soyons bon public.

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