Walthéry sur les traces de "L’Epervier bleu"

6 décembre 2018 0 commentaire
  • Enfin, le voilà, le nouveau Natacha qui prolonge et termine un récit débuté dans le tome précédent, adaptation aussi improbable que réussie du grand classique belge de la bande dessinée, "L’Épervier bleu" de Sirius, écrit il y a près de 70 ans !

Walthéry sur les traces de "L'Epervier bleu"Ce nouveau volume vient conclure un diptyque initié avec le tome 22 de la série Natacha : L’Épervier bleu, un titre qui fait référence au héros dont vous adaptez l’aventure de L’Île aux Perles. Vous semblait-il nécessaire de remettre son auteur Sirius au goût du jour ?

Je pense que tous les amateurs de la bande dessinée belge, du moins les plus âgés d’entre eux, connaissent L’Épervier bleu. Surtout que Sirius a influencé beaucoup d’auteurs, dont Jean-Michel Charlier, Greg, Hermann et d’autres. Ma première volonté n’était pas de réaliser un hommage à Sirius. J’ai voulu mettre en scène son scénario sous la forme d’un remake comme je l’avais précédemment effectué avec Maurice Tillieux et Peyo pour d’autres Natacha. Certains me rétorqueront que Sirius est vieillot. Bien entendu, cette histoire date de 1947, mais cette elle est intemporelle et le récit est fabuleux. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser. Lorsqu’il a entendu parler du projet, Dany a regretté ne pas s’y être lancé lui-même auparavant.

Walthéry adapte le récit réalisé précédemment par Sirius dans sa série "L’Epervier bleu"

Trouvez-vous qu’il faille parfois revenir à ce genre de récit classique, parmi ceux qui nous ont marqué enfant ?

Près de cinquante ans après sa première couverture, Natacha paraît toujours dans le Journal de Spirou

J’ai effectivement découvert L’Épervier bleu dans de vieux numéros de Spirou et le rythme feuilletonesque de Sirius m’avait captivé. Le récit que j’adapte est un superbe récit d’aventures, plein de rebondissements, une qualité qui manque à l’heure actuelle. Comme le disait mon regretté copain F’Murrr, nous vivons dans l’âge fast-food de la BD ! Il y a d’excellentes parutions, mais trop d’albums paraissent, sans avoir été vraiment encadré par des éditeurs. Ce manque de qualité et la quantité d’albums réduit, à peine sont-ils présents sur les étals des librairies, que la vie de l’album est déjà finie.

C’est aussi pour cela que je voulais réaliser un album de Natacha avec ce récit écrit il y a plus de 70 ans, pour rappeler ce qu’est une vraie aventure de bande dessinée ponctuée d’action et d’humour. Actuellement, les auteurs surfent sur la vague des super-pouvoirs, ce qui aboutit à une forme d’irréalisme. Le seul pouvoir qui me plaît est celui de Benoît Brisefer car tout est réalisé sur le ton de l’humour. Ou la potion magique d’Astérix, car il tombe à court au bon moment.

Pour les lecteurs qui posséderaient un exemplaire de L’Île aux Perles de Sirius, ajoutons que vous avez été retrouver une dizaine de pages, parus dans Le Journal de Spirou, mais retirées de l’album !

À l’époque, on ne pensait à la pagination d’un album pour écrire une histoire : elle pouvait trente pages… ou quatre-vingts ! Lorsque Dupuis a publié [L’Île aux Perles, il ne pouvait pas dépasser les soixante-quatre pages, qui incluaient une page de publicité pour le catalogue des éditions Dupuis (une dizaine de titre en 1950), la page de titre, etc. L’éditeur a donc coupé plusieurs pages, un épisode qui se déroule dans un village indigène et qui rappelle d’ailleurs le premier album de Natacha. Impossible de ne pas le mettre dans mon album ! Et de ne pas faire référence à ses premières aventures !

Outre tous les passages contemporains avec Natacha et Walter, vous avez ajouté des séquences au récit ?!

Oui, lorsque cela me semblait nécessaire. Notamment dans la séquence des totems néo-calédoniens, dont l’un tire honteusement la langue. Ainsi que dans celle des cagous, des oiseaux qui ne savent plus voler, comme le dodo, tout aussi menacé d’ailleurs que ces derniers. Le cagou est d’ailleurs l’emblème de la Nouvelle-Calédonie. J’ai aussi modifié les conditions atmosphériques, le nombre de flèches pour augmenter le nombre de cases, etc.

Le lecteur retrouve quelques notes de bas de page aux touches humoristiques. Vous faites d’ailleurs mention de Gos, votre premier scénariste. Pour quelle raison ?

L’histoire de Sirius mentionne que nos personnages découvrent un avion japonais perdu dans la jungle (souvenez-vous que le récit est paru moins de deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale), et parviennent à s’envoler avec celui-ci. Or je me suis rendu compte que le Zéro japonais était un monoplace ! Impossible d’y caser mes quatre personnages ! J’étais coincé… Gos est venu à ma rescousse en imaginant qu’il s’agissait d’un prototype, au cockpit plus long. J’ai donc profité de sa solution… et je l’en ai remercié !

Le récit reprend, alors que Natacha et Walter sont toujours coincés à New-York

Pour réintroduire ce récit, vécu par les grands-parents de vos personnages, vous réintroduisez les Natacha et Walter contemporains, bloqués à New-York par une tempête de neige. Walter, toujours aussi bougon, râle d’ailleurs à propos d’un dîner de fin de d’année qu’il tente d’éviter. Vous identifiez-vous de plus en plus à votre personnage ?

Walter se réveille effectivement après une nuit aussi mouvementée qu’arrosée, comme était déjà le cas dans le précédent diptyque du Grand Pari et des Culottes de fer. Et il apprend qu’il n’échappera pas aux agapes de fin d’année, ce qui le contrarie profondément. Comme vous l’avez compris, je parle bien entendu à la place de mon personnage, car ces fêtes de fin d’année sanctifient plus la grosse bouffe que l’esprit de Noël, sans oublier l’image du père Noël renvoyée par les Américains, leur dinde et leur Coca-Cola : tout cela m’irrite au plus haut point. Bref, j’avoue qu’avec les années, Walter se rapproche de plus en plus de moi !

À côté de Walter qui bougonne, Natacha semble en pleine forme ! Elle réalise d’ailleurs sa gymnastique ainsi que vous l’introduisez efficacement dans la première planche !?

Donner envie au lecteur de tourner la page est une astuce éprouvée que m’a apprise Peyo, même si elle était utilisée depuis bien longtemps. Le meilleur exemple reste la présentation inquiétante du clou sur la route dans Tintin au Tibet, alors qu’on se rend compte à la première case de la page suivante que la voiture de Tintin et du Capitaine Haddock passe largement à côté. Pour revenir à Natacha, elle est effectivement en pleine forme, car elle n’a passé sa soirée à boire comme Walter. Puis, la lecture des aventures de sa grand-mère la passionne !

Natacha l’hôtesse de l’air reprend donc la lecture du journal de sa grand-mère, Natacha, aux prises avec des forbans et des Chinois au milieu du pacifique. Une reprise opportune… et tragique ! N’est-ce pas la première fois qu’il y a un mort dans Natacha ?

Le tome 22 intitulé L’Épervier bleu s’interrompait en plein fusillade. On reprend donc le fil de notre récit, ponctué effectivement le décès d’un des protagonistes. Ce n’est pas vraiment le premier personnage tué dans la série, car dès le tome 2, Natacha et le Maharadjah, ledit maharadjah explose littéralement. Sans oublier la conclusion du tome 4, Un Trône pour Natacha où les protagonistes se canardent à la fin de l’album : du Tillieux tout craché !

Ce dernier tome se conclut tout de même avec encore plusieurs décès violents. En adaptant Sirius, vous réalisez donc le plus sanglant de vos albums ?

À cet égard, Sur les traces de l’Épervier bleu est le plus catastrophique de tous ! J’ai d’ailleurs rencontré des difficultés en fin de récit en respectant le scénario de Sirius, sans que Natacha ne participe à un meurtre. Au lieu de donner un couteau, elle le fait tomber par inadvertance, parce qu’elle a mal au bras. Sinon, j’ai conservé le scénario de Sirius et ses dialogues à la virgule près. À Sirius et à sa femme qui se demandaient si cette histoire pourrait encore plaire et s’il ne fallait pas couper un peu, j’ai répondu : « - C’est tout ou rien ! Et je veux tout mettre car l’histoire est formidable ! »

Vous avez quand même adapté quelques expressions, comme « chinetoc » qui devient « le chinois »...

Oui, car je ne voulais pas agresser nos amis asiatiques. Déjà que les Chinois n’ont pas un rôle très reluisant dans ce tome 23 Sur les traces de l’Epervier bleu, pas la peine de les insulter en plus. Walter parle tout de même des « Boches », en évoquant les Allemands et la Seconde Guerre mondiale qui vient juste de se terminer au moment où se déroulent ces aventures.

Il faut remarquer les différences de style entre les dialogues et les récitatifs. Sirius travaillait particulièrement ces derniers, les rendant narratifs et presque poétiques. Mais au contraire du standard actuel, ses dialogues étaient moins formalisés que ceux d’aujourd’hui, car il écrivait juste ce qu’il exprimait en parlant à haute voix.

Une des plus belles cases de l’album est aussi l’une des plus tragiques : Natacha reçoit une balle dans le dos !

Oui, ce n’est heureusement qu’une éraflure, qui provoque la douleur que je viens d’évoquer. Mon but était de reprendre la mise en page de Sirius, même si les bandes dessinées de 1947 contenaient des thématiques plus rudes que maintenant. Le découpage était aussi très différent, et c’est pourquoi je dois rajouter plusieurs cases par planche pour donner l’espace nécessaire au récit. Puis, les arrière-plans n’étaient pas aussi travaillés. J’ai donc particulièrement soigné les décors.

Votre dessin continue à évoluer, avec une Natacha plus réaliste que dans de précédents albums ?

Mon style graphique s’adapte au ton du récit. Avec un scénario de Raoul Cauvin, mes personnages sont plus humoristiques. Avec le récit dramatique de Sirius, je tends vers le réalisme, tout en maintenant les codes de mes personnages. Les piliers de la série demeurent bien entendu l’aventure ponctuée d’humour, à commencer par les effets comiques et cocasses véhiculés par Walter. En adossant le rôle de Larsen, mon personnage trouve l’écrin parfait pour son caractère soupe-au-lait. C’était taillé pour lui !

Votre tome 23 termine donc l’aventure de L’Epervier bleu. Voulez-vous continuer à adapter des récits de Sirius pour votre prochain tome de Natacha ?

Le récit se clôt effectivement avec un retour à la normale : Natacha et Walter réalisant leur service dans un avion de ligne. Pas d’À suivre… Et pourtant, je vais effectivement continuer l’adaptation des aventures de L’Épervier bleu en reprenant mes personnages au même moment, avec un autre récit que les amateurs connaissent bien : Les Pirates de la stratosphère. J’ai justement fait un repérage photographique dans un retour de vol de nuit. Étienne Borgers, déjà scénariste des tomes 3, 8 et 9 de Natacha me donne d’ailleurs un coup de main car l’aventure prend des allures de science-fiction.

Couverture provisoire du recueil de dessins de François Walthéry, à paraître en février prochain.

En attendant ce prochain Natacha, un très bel ouvrage consacré à l’ensemble de votre carrière va paraître dans quelques semaines ?!

En effet, Dupuis me fait l’honneur d’inaugurer une nouvelle collection baptisée « Une Vie en dessin ». Il s’agit de retracer l’ensemble de ma carrière (déjà plus de 56 ans au service de la bande dessinée), principalement grâce à des couvertures, des planches et des cases que j’ai réalisées. Essentiellement graphique, l’ouvrage reprend notamment les séries que j’ai dessinées : Pipo, Jacky et Célestin, Les Schtroumpfs, Benoît Brisefer, Johan et Pirlouit, Natacha, Le Vieux Bleu, Le Petit Bout de Chique et Tchantchès. Le tout sur près de 400 pages : un bel hommage ! La date de sortie est le 22 février 2019, qui est justement la date de la journée mondiale du scoutisme, de quoi faire sourire l’ancien scout que je suis !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

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