Wang Ning (agent) : "Ce qui est perçu comme beau en France ne le sera peut-être pas en Chine."

3 septembre 2012 0 commentaire
  • {{Wang Ning}} est le fondateur en 2004 de l’agence Beijing Total Vision, qui noue des liens entre les auteurs et éditeurs en France et en Chine. Entretien à Pékin sur son métier d’agent.

Dans quelles circonstances avez-vous fondé votre agence ?

Je travaillais depuis des années dans l’animation. Je m’intéressais aussi évidemment à la bande dessinée. En 2002, lors d’un voyage au Tibet, j’ai rencontré un Français qui m’a parlé de la bande dessinée en France, de sa diversité. J’ai alors compris qu’il y avait là un vrai potentiel et j’ai fondé mon agence en 2004.

Ce Français m’a ensuite présenté Patrick Abry, qui allait créer sa maison d’édition Xiao Pan en 2005. Nous avons commencé à collaborer avec Xiao Pan, c’est vraiment là que tout a démarré. Xiao Pan a édité Benjamin, Nie Chong Rui, Nie Jun...

Comment avez-vous établi des liens avec les éditeurs français ? A ce moment-là, la bande dessinée chinoise était totalement inconnue en France.

Nous nous sommes rendus au festival d’Angoulême en 2005, et depuis lors chaque année. Puis aussi plusieurs fois à Saint-Malo, à la foire du livre de Paris, à Francfort, Erlangen et aussi à Naples.

Nous avons encore participé à l’organisation du festival de l’image française de Beijing en octobre 2005. Étaient présents 73 Français du monde de la bande dessinée et de l’animation. Des collaborations ont commencé à se mettre en place. Aujourd’hui, il y a eu une centaine d’albums publiés.

Wang Ning (agent) : "Ce qui est perçu comme beau en France ne le sera peut-être pas en Chine."
Couverture de Remember, récit de Benjamin édité en 2006
(C) Benjamin & Éditions Xiao Pan

Il y avait de la bande dessinée française présente sur le marché chinois en 2005 ?

Très peu, et ce n’est pas mieux aujourd’hui. En 2005, c’était essentiellement de la bande dessinée pour enfants. Des séries comme Les Profs, Tintin, Titeuf...

Quels étaient les objectifs de votre agence ?

Très simplement de faire publier des auteurs chinois en France et inversement. Au fil du temps, nos objectifs se sont précisés. Soit on cherche à éditer en France une histoire originale réalisée par un auteur chinois (c’est le cas de Benjamin ou Zhang Xiao Yu), soit un éditeur français nous contacte pour intervenir sur une série (Zhang Xiao Yu a ainsi travaillé avec le scénariste français Fabien Nury), soit des œuvres sont réalisées entièrement et directement pour le marché français (Une Vie chinoise, projet auquel nous n’avons pas collaboré, en est un bon exemple).

Enfin, on essaye aussi d’éditer des auteurs européens en France : ainsi, deux livres de Sergio Toppi vont sortir prochainement ici, ou encore la série Le Grand Duc.

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez en Chine ?

Quand on montre des œuvres françaises aux éditeurs chinois, ils ne sont pas habitués à ces styles. En France, la bande dessinée est souvent un art, qui cherche à surprendre le lecteur. Alors que les éditeurs et les lecteurs chinois sont bien plus conventionnels. De plus les critères esthétiques sont différents. Ce qui est beau graphiquement en France ne sera peut-être pas perçu comme tel en Chine.

Wang Ning, fondateur de Beijing Total Vision, et son assistante Li Cui à Pékin en août 2012
Photo (C) Yohan Radomski

Nous sommes donc confrontés à un choix difficile dans la production française pour trouver des œuvres acceptables ici. D’autant plus que le public chinois n’a aucune connaissance de ce qui se fait en Occident. Voilà pourquoi on expose des œuvres françaises quand on le peut lors de festivals. Cela prend donc du temps pour que les mentalités s’ouvrent.

Et les difficultés en France ?

Pour les œuvres originales chinoises, elles viennent souvent du fait que ce qui fait défaut aux auteurs chinois, c’est un bon scénario, ou encore un système de narration suffisamment riche et varié.

Pourquoi n’avoir pas édité de lianhuanhua (la bande dessinée traditionnelle chinoise) en France ?

Le lianhuanhua a un système de narration très figé : le plus souvent une image par page avec du texte dessous, et quasiment jamais la présence de bulles. On est proche de l’illustration. Et la plupart des récits sont des adaptations d’œuvres classiques ou encore qui parlent de l’histoire de la Chine avec une teinte politique.

Souvent, les éditeurs français trouvaient ce système de narration démodé. C’est dommage, car il y a de grands auteurs et des œuvres très intéressantes dans le lianhuanhua. Il faudrait aussi que le lecteur français accepte ce genre de narration.

Vous travaillez par exemple avec les éditions Fei en provoquant des rencontres entre scénaristes français et dessinateurs chinois. Que pensez-vous de ce type de collaboration ?

Cela fonctionne bien car les scénaristes apportent de bonnes structures d’histoires et une narration variée, ce qui nourrit les dessinateurs chinois. Les limites pourraient provenir d’une connaissance superficielle de la Chine. Mais certains scénaristes ont vécu en Chine, se sont documentés en voyageant.

Une planche du Juge Bao, un exemple de lianhuanhua "occidentalisé"
(C) Nie Chong Rui, Patrick Marty & Éditions Fei

Dans tous les cas, on est dans une collaboration étroite. Même si le dessinateur ne touche pas à la structure du scénario, il apporte des idées dans les décors, les personnages, pour rendre l’histoire crédible.

De plus, ces histoires plus modernes ont de bonnes chances de trouver un public ici.

Quels sont vos projets actuellement ?

En Chine, on va publier des histoires courtes dans des magazines de bande dessinée. Ce sont des histoires faites initialement par des auteurs chinois pour la France. Puis on a l’intention de publier dans ces magazines des auteurs français.

En France, avec les éditions Paquet, on travaille sur une série consacrée aux douze animaux du zodiaque chinois et on va terminer une de leur série. De leur côté, les éditions Mosquito vont publier l’année prochaine une oeuvre de Zhang Xiao Yu. Et les éditions Fei vont publier à l’automne un coffret reprenant en lianhuanhua le récit classique Au Bord de l’eau.

Couverture de La Vengeance de Masheng, à paraître en 2013 aux Éditions Mosquito
(C) Zhang Xiao Yu & Éditions Mosquito

(par Yohan Radomski)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le site de l’agence Beijing Total Vision : http://www.bj-totalvision.com/en/

  Un commentaire ?