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"We Stand on Guard" : Brian K. Vaughan imagine l’invasion du Canada par les États-Unis

  • Dans un futur pas si éloigné que cela, les ressources en eau commencent à manquer sur la planète, surtout en Amérique du Nord. Et les réserves que constituent les lacs du Canada attisent la convoitise de son puissant voisin. Avec "We Stand on Guard", Brian K. Vaughan donne à la dimension politique de son œuvre un tour particulièrement direct et explicite.
"We Stand on Guard" : Brian K. Vaughan imagine l'invasion du Canada par les États-Unis
Le territoire canadien, sous domination américaine
We Stand on Guard © Brian K. Vaughan & Steve Skroce

Faut-il encore présenter Brian K. Vaughan ? Auteur de Saga, avec Fiona Staples, bien sûr, mais aussi de Paper Girls, Y, le dernier homme, Ex Machina, Les Seigneurs de Bagdad ou encore du récent The Private Eye. Un scénariste prolifique, qui travailla également pour la télévision (Lost, Under the Dome), et dont l’œuvre témoigne d’un souci constant des thématiques sociétales progressistes et d’une critique acerbe des mécaniques guerrières et militaires.

Ce dernier aspect constitue ainsi l’élément de base de sa série multi-récompensée Saga, qui raconte une guerre aussi féroce qu’absurde entre deux peuples extraterrestres et néanmoins voisins. Et voilà qu’on le retrouve envisagé de manière directe et inscrit dans un cadre très proche de notre réalité avec We Stand on Guard.

Un groupe de résistants dans le grand nord canadien
We Stand on Guard © Brian K. Vaughan & Steve Skroce

Nous sommes en 2112. L’eau, ressource primordiale qui constitue déjà, de nos jours, un enjeu crucial au sein de crises et conflits politiques comme au Moyen-Orient, vient à manquer au niveau mondial. Cette perspective de pénurie frappe de plein fouet la première puissance mondiale, les États-Unis. Et ce, alors même sur son voisin le Canada possède d’immenses réserves avec ses milliers de lacs, à commencer par les Grands Lacs qui servent de frontière entre les deux pays (première réserve d’eau douce de la planète...).

Une attaque sur la Maison Blanche, attribuée au Canada, fournit aux forces américaines le prétexte qu’ils attendaient. Ils amorcent des représailles sanglantes, écrasent toute opposition canadienne, et s’emparent petit à petit de toute l’eau douce contenue sur le territoire canadien. La suprématie militaire américaine ne souffre aucune contestation. La résistance qui s’organise face à l’occupation révèle une telle dissymétrie qu’elle pousse ceux qui s’y engagent aux sacrifices les plus extrêmes.

La riposte américaine, "proportionnée"
We Stand on Guard © Brian K. Vaughan & Steve Skroce
Si Superman est canadien, la puissance technologique s’avère définitivement américaine, comme le démontre le monstre de métal à l’arrière-plan
We Stand on Guard © Brian K. Vaughan & Steve Skroce

Brian K. Vaughan propose un récit de science-fiction qui, à l’heure trumpienne, résonne de manière étonnamment crédible. Et si la nature futuriste des équipements militaires américains nous rappelle que nous nous situons dans un univers imaginaire, elle semble avant tout servir à renforcer le déséquilibre des forces en présence et à souligner l’hégémonie de la bannière étoilée.

L’actualité se fait en fin de compte brûlante dans We Stand on Guard. Car c’est la dimension écologique qui sert de point de départ à l’intrigue politique. Et le tropisme militaire des dirigeants politiques ainsi que la manipulation des foules, fondée sur des peurs savamment construites et entretenues, constituent une source d’inquiétude bien contemporaine.

Une scène de guerre, dissymétrique, qui rappelle furieusement une fameuse séquence enneigée de Star Wars
We Stand on Guard © Brian K. Vaughan & Steve Skroce

Ironie de l’histoire, si l’on peut dire, Brian K. Vaughan appuie son récit sur un précédent historique connu : le "Plan de guerre Rouge", élaboré à la fin des années 1920 et qui envisageait l’invasion du Canada par les États-Unis. On le voit, le sujet abordé par le scénariste s’avère aussi saisissant qu’alléchant.

Reste que passé ce point de départ assez formidable, on peut se trouver un peu déçu par d’autres aspects de la série. Côté intrigue, la critique de la guerre passe par un traitement cruel et sans la moindre concession des protagonistes. Cela préserve de tout manichéisme et de toute idéalisation - et l’intrigue se prépare à être plus complexe qu’elle ne semblait au premier abord - mais cela empêche aussi pour le moment de développer quelque empathie que ce soit pour les différents personnages, même ceux censés faire office de "héros".

Côté dessin, le trait fin et précis de Steve Skroce convient particulièrement bien aux décors et machines mis en scènes, ainsi qu’aux portraits, bien que ces derniers paraissent peu trop léchés par moments étant donné le contexte martial du titre. Mais le dessinateur nous a paru moins à l’aise pour tout ce qui relève du dynamisme et de la mise en scène de l’action, ce qui pourtant ne manque pas dans We Stand on Guard.

Demeure tout de même, malgré ces légères réserves, un titre séduisant. Il confirme, si besoin était, la qualité des projets menés par Brian K. Vaughan. D’autant que le dénouement du premier volume promet des développements passionnants.

Des vaisseaux citernes pour récupérer l’eau douce des lacs canadiens
We Stand on Guard © Brian K. Vaughan & Steve Skroce

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

We Stand on Guard T1 : "De foi trempée". Par Brian K. Vaughan (scénario), Steve Skroce (dessin) et Matt Hollingsworth (couleur). Traduction Jérémy Manesse. Urban Comics, collection "Urban Indies". Sortie le 22 juin 2018. 176 pages. 17,50 euros.

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