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Whiteout : « Grand Blanc » virant au noir dans un Sud glaçant !

4 novembre 2009 1 Actualité par Florian Rubis
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  • Profitez de la sortie du film {Whiteout} (depuis le 21 octobre) de Dominic Sena pour redécouvrir la bande dessinée éponyme de Greg Rucka et Steve Lieber ! Dont Akileos propose actuellement des republications en français (T1 et T2), suite à de premières éditions en 2003. L'occasion de mesurer avec quel brio un coup de jeune y est redonné au genre du policier noir, en le féminisant, précision documentaire et décor inhabituel à l'appui.

À propos de Whiteout, des confrères critiques BD ont mentionné The Thing (1982) de John Carpenter. Avec raison, tant cette référence s’impose d’évidence à l’esprit. Ce remake d’un film de 1951, lui également inspiré, ne l’oublions pas, par John W. Campbell Jr. Va pour le contexte et le décor. Néanmoins, il faudrait évoquer aussi, pour plus de justesse géographique, non pas l’Arctique, mais le roman S.O.S. Antarctica (Presses de la cité, 1998) de Kim Stanley Robinson. Ce dernier ayant encore puisé dans sa connaissance du Pôle Sud, de ses conditions météorologiques extrêmes, de ses enjeux écologiques et de sa colonisation au moyen de bases éparpillées, des modèles pour façonner sa fameuse Trilogie martienne (Omnibus, 2006). Sauf que, de science-fiction, il n’est point question ici. Même si Greg Rucka, nouveau « roi du thriller » américain, nous étonne semblablement par sa maîtrise des aspects techniques intégrés à ses histoires, dotées d’un haut degré de réalisme, fondé sur une recherche documentaire très fouillée. Une caractéristique de son travail contribuant chez lui à renforcer sa modernisation du polar hard boiled. Mise en exergue récemment par le sagace Jean-Marc Lainé (Zoo) ou remarquée depuis fort longtemps déjà par les vieux lecteurs et amateurs du genre. Non seulement Greg Rucka l’adapte à des cadres plus originaux, mais il fait la part belle aux personnages féminins. L’U.S. marshal Carrie Stetko, exilée au lourd passé, qui doit enquêter sur une série de meurtres survenant en Antarctique, en constitue toutefois bien l’une des héritières.

Une héritière moderne du récit hard boiled

En effet, sur les quatrièmes de couverture de ses romans policiers du style de Traquée par son passé (Éditions du Masque, 2006), Greg Rucka, conformément à la tradition d’une certaine littérature de genre généralement mésestimée par l’élite, nous est présenté comme ayant exercé divers métiers. Ce qui ne l’a pas empêché de vivre depuis de sa plume, à la manière d’un Dashiell Hammett, auparavant entre autres détective pas toujours zélé de l’agence Pinkerton. Lui qui, introducteur du roman noir dans la bande dessinée, a notamment collaboré avec Alex Raymond, sur les scénarios de Secret Agent X-9 (1934). Avec Raymond Chandler, aux romans popularisés au cinéma par Humphrey Bogart en leur temps, il se révèle être l’une des figures proéminentes du hard boiled. Ces récits où apparaissent des détectives privés et des malfrats durs à cuire dûment chapeautés et vêtus d’imperméables, dont l’image fut reprise plus tard par Jean-Pierre Melville.

Version moderne des Sam Spade ou Philip Marlowe de Dashiell Hammett et Raymond Chandler, Carrie Stetko apparaît identiquement abîmée par la vie ou désabusée, et trouve un réconfort dans la bouteille, quand elle ne se distingue pas par son langage peu châtié. Cependant, malgré son physique plutôt ordinaire de brunette à taches de rousseur, rien n’arrête ce petit bout de femme. Et elle n’en démord pas, quitte à y laisser des plumes (en l’occurrence des doigts gelés), afin de mener son enquête jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte ! Même si celle-ci se resserre sur elle, de manière de plus en plus étouffante. Tandis que, à la suivre, comme elle au sens propre, nous, lecteurs, sommes pris à la gorge !

Whiteout : « Grand Blanc » virant au noir dans un Sud glaçant !
Une planche de "Whiteout"
Une intrigue pas tirée par les cheveux...
© Greg Rucka & Steve Lieber – Akileos.

Les scénarios de Greg Rucka, servis ici par le dessin en noir et blanc ou tramé de Steve Lieber, présentent l’originalité supplémentaire de mettre davantage en valeur la profondeur psychologique sophistiquée de protagonistes féminins. Par comparaison, Greg Rucka, n’hésitons pas de nous y référer, fait songer à un Milton Caniff, qui se souciait tout spécialement les figures féminines mises en scène dans ses histoires, ayant marqué les esprits. Ces vamps lorgnant du côté du cinéma, du type Dragon Lady, Burma et Normandie Drake, fréquemment dessinées d’après des comédiennes célèbres ou des modèles vivants, ont depuis fait école. Chez Hugo Pratt notamment. Quand son maître américain, Milton Caniff, fit mourir l’une d’entre elles, Raven Sherman, ce dernier reçut pendant des années, dit-on, des lettres de protestation de la part de ses lecteurs ! C’est donc à dessein que Carrie Stetko, pour sa part, ne se distingue pourtant pas par une plastique avantageuse, ce qui tranche assez radicalement avec ce qui se fait habituellement dans le monde de la bande dessinée. Où la gent masculine, dominante parmi les dessinateurs, s’ingénie à cantonner la femme dans un rôle de faire-valoir, trop souvent érotique, en la dotant d’appas adaptés à cette relégation…

Aller voir le film pour mieux apprécier la bande dessinée

Ceci fait d’autant plus regretter que Greg Rucka, producteur exécutif du film Whiteout, n’ait pas pu y imposer pleinement ses spécificités. Même si ce long-métrage mérite cependant d’être vu, ne serait-ce que pour mieux apprécier la bande dessinée. En souhaitant que son succès, malgré le peu de salles le mettant à l’affiche sous nos latitudes, puisse octroyer davantage de liberté sur grand écran à l’avenir à Greg Rucka, par rapport aux simplifications et aux standardisations impliquées par Hollywood.

Passons rapidement sur la séquence d’ouverture de la douche, qui nous permet de nous assurer que Kate Beckinsale constitue une plus jolie protagoniste que la Carrie Stetko initiale. Voire sur l’inversion de la main mutilée : celle de droite devant manifestement absolument continuer à manier un gros pistolet. Ne sommes-nous pas dans une production de Joel « L’Arme fatale » Silver ? D’autant que le générique de fin nous cueille un peu à froid, normal me direz-vous quand il est question de Pôle Sud, en nous apprenant que le film a été tourné, économies obligent, au… Manitoba et au Québec. En revanche, il est plus dommageable d’avoir supplanté l’agent féminin du MI6 britannique Sharpe, prototype de l’entêtante Tara Chace de Queen & Country, autre série au personnage principal féminin remarquable de Greg Rucka, par un enquêteur masculin de l’ONU. Ses rapports avec Carrie Stetko, alias Kate Beckinsale, restant en définitive sous-exploités sur le plan narratif…

D’Atticus Kodiak à l’intérêt du père de Corto Maltese pour les films et les romans policiers noirs

Ceux qui seraient, éventuellement, déçus par le film, auront toujours le loisir, outre ses bandes dessinées, de se rabattre sur les romans de Greg Rucka, dont la série des Atticus Kodiak (Le Masque et en poche). Ce garde du corps new-yorkais est d’ailleurs doté de deux anneaux à l’oreille gauche : un détail physionomique à la Corto Maltese. Un tel rapprochement et le fait de revenir à Hugo Pratt n’ayant, ici, rien de saugrenu. Si l’on sait quel était l’intérêt du père du célèbre matelot à la boucle dans le lobe de l’oreille gauche pour les films et les romans policiers noirs. N’oublions pas qu’il a tâté du genre dans le neuvième art : en publiant, avec Héctor G. Oesterheld, Ray Kitt (1951), en Argentine ; puis, tout seul, en produisant Luck Star O’Hara (1968), en Italie.

Je peux attester de cet engouement pour avoir partagé diverses discussions à ce sujet en compagnie de cet admirateur du détenteur initial du titre de « roi du triller » : Edgar Wallace, qui avait en prime participé à l’écriture de King Kong (1933), révéré par Hugo Pratt. Au surplus, j’ai recherché pour son compte, à Londres, à la fin des années 1980, les cassettes à voir et à revoir au moyen du magnétoscope de sa maison de Grandvaux (Suisse) des films de gangsters interprétés par l’un de ses acteurs cultes, James Cagney. Parmi lesquels il faut citer d’abord : L’Ennemi public (The Public Ennemy, 1931), de William A. Wellman ou Les Anges aux figures sales (Angels with dirty faces, 1938) de Michael Curtiz. À propos de la passion suscitée chez Hugo Pratt par Dashiell Hammett, mentionnons simplement son association, aussi, au scénario de certains épisodes de la série Red Barry (1934), dessinée par Will Gould, l’une des références graphiques majeures d’Hugo Pratt. Cependant que, d’un Raymond Chandler, rendu éminemment sympathique par ses origines irlandaises, cet amoureux de la verte Érin prisait tout spécialement The Long Good-Bye (1953). Ce qui fait soudain mieux comprendre pourquoi il arrive à Corto Maltese, à l’imitation de Sam Spade ou de Philip Marlowe, de « salement dérouiller » et de se retrouver couvert de plaies et de bosses ; comme, par exemple, dans La Ballade de la Mer salée (Casterman). Avant de, néanmoins, toujours s’en remettre, pour repartir en quête de nouvelles aventures…

Carrie dérouille
Carrie éprouvée, dans un Pôle Sud hostile.
© Greg Rucka & Steve Lieber – Akileos.

Quant à Greg Rucka, dont il faut se ruer sans hésitation sur les livres ou les bandes dessinées, en plus de renouveler avec brio une certaine tradition du roman policier noir à l’américaine, il semble également y instaurer et y cultiver cette distance ironique salutaire envers ses œuvres qui fait la marque des grands auteurs. Car les initiés auront sans doute remarqué que le titre Whiteout, ce « Grand Blanc » qui serait, à l’en croire, la désignation d’un phénomène météorologique antarctique extrême, rappelle aussi une marque de correcteur liquide (Wite.Out®), d’usage fort répandu et présente sur tous les bureaux aux États-Unis ! Comme quoi, apparemment, de remarquables inspirations peuvent trouver leur point de départ dans un matériau plutôt insignifiant, présent quotidiennement sous les yeux du créateur…

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Whiteout T1 – Par Greg Rucka & Steve Lieber – Akileos – 80 pages, 13 euros

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En médaillon : couverture de la réédition de Whiteout T1, reprise de l’affiche du film. Toutes les illustrations sont © Greg Rucka & Steve Lieber – Akileos.

 
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1 Message :
  • Pour ma part, je suis allé voir ce film au cinéma. Brrr !! le pole sud est vraiment glacial.... et cette intrigue policière est intéressante.

    La jeune femme du film est en effet plus sexy que celle de la BD (rapidement feuillettée), je me suis cru un moment à Ushuaia séquence froid du chantre de l’ecolo-bobo hulolant !!

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