Wilfrid Lupano : « Ça va peut-être vous surprendre, mais mon auteur de référence, c’est Dostoïevski. »

19 mai 2011 0 commentaire
  • Grosse actualité printanière pour Wilfrid Lupano avec la sortie de {L'homme qui n'aimait pas les armes à feu}, {L'honneur des Tzarom} et {Le droit chemin}. Le scénariste d'{Alim le Tanneur} et de {Sarkozix} creuse son sillon dans le paysage du 9ème art. Retour avec lui sur son parcours et sa pratique du métier de scénariste.

Comment êtes-vous devenu scénariste de BD ?

C’est totalement un concours de circonstances. Pendant 15 ans, j’ai travaillé dans des bars ou tenu des bars moi-même. Dans l’un de ceux-ci passaient pas mal de groupes de musique. Et dans un de ces groupes jouaient deux dessinateurs, Fred Campoy et Roland Pignault. Qui sont devenus des copains, vu que je les programmais souvent. De fil en aiguille, on a pas mal discuté de BD. Ils ont vu que j’étais un gros lecteur depuis toujours. Et que j’écrivais. D’abord pour les jeux de rôle. J’étais maître de jeu et j’écrivais beaucoup de scénarios. Et puis j’écrivais aussi des nouvelles. Avec dans l’idée plutôt d’être auteur de romans. Bizarrement, je n’avais jamais fait le parallèle entre mes lectures de BD et le fait que j’aimais bien écrire. Eux m’ont proposé de les aider sur le scénario d’un personnage qui s’appelait Little Big Joe qu’ils avaient créé. Je l’ai fait comme un exercice. J’ai rouvert mes albums préférés en essayant de les lire de manière plus analytique, pour voir comment ça fonctionnait. Et puis le projet a été pris par Delcourt. Je me suis pris au jeu et tout de suite j’ai enchainé avec le scénario d’Alim le Tanneur.

Où vous retrouviez le monde des jeux de rôle.

Oui, c’était plus mon univers de référence. Mais je ne voulais pas faire d’heroic fantasy. Dans Alim le Tanneur, il n’y a pas de magie, pas de surnaturel. C’est juste un monde imaginaire mais dans lequel tout répond aux lois de la physique la plus élémentaire. Précisément, la série parle de ça. Tout le monde parle d’un Dieu, d’un prophète, et au quotidien, on ne peut pas dire qu’il leur crève les yeux. J’avais envie de parler de religion et le passage au monde imaginaire me paraissait opportun pour traiter la religion en général sans en stigmatiser une en particulier. C’est aussi une manière de botter en touche par rapport à certaines sensibilités. C’est toujours une matière un peu difficile à aborder. La fiction permet ce recul. Pour parler du fait religieux. En fait, Alim parle de la relation entre foi et pouvoir. De la façon dont on utilise la foi pour asseoir un pouvoir.

Wilfrid Lupano : « Ça va peut-être vous surprendre, mais mon auteur de référence, c'est Dostoïevski. »
Une planche de L’homme qui n’aimait pas les armes à feu
(c) Lupano/Salomone/Pieri/Delcourt

Et justement, comment vient votre inspiration ? J’ai lu que vous la puisiez dans les bars.

Oui, c’est le cas pour des personnages, des choses comme ça. C’était mon biotope. On voit passer des personnalités, des tronches, des personnages qu’on serait bien en peine d’imaginer. La réalité est toujours beaucoup plus créative que n’importe quel auteur. Donc ça c’est évident que ça nourrit. Mais ça fait maintenant un paquet d’années que je ne fais plus ça. Mon inspiration aujourd’hui, c’est quand même pas mal la presse. Je pars souvent de personnages et de thèmes. Exemple, les armes à feu. Le rapport particulier qu’entretiennent les Américains depuis toujours avec les armes à feu. Pourquoi eux, pourquoi pas nous ? Je commence à creuser ça, et puis après, je trouve l’angle et les personnages pour en parler. Ça vient souvent d’une lecture d’un article, d’un reportage. En fait, je n’ai pas de problème d’inspiration. J’ai plutôt du mal à faire le tri. Les idées viennent assez facilement. Mais après, ça ne suffit pas. Il faut se retrousser les manches pour écrire le scénario.

Il y a des scénaristes prolifiques qui restent dans un genre bien défini. Vous, c’est plutôt l’inverse. Vous avez un besoin de variété ?

C’est naturel. Je ne suis pas un obsessionnel. J’ai fait beaucoup de sports. Pendant mes études, c’était une véritable angoisse de choisir une branche alors que j’avais envie de tout étudier. Je suis curieux de tout. Je pourrais faire des séries sur n’importe quel sujet. Je trouve qu’il n’y a ni bon genre ni mauvais genre. Pareil pour les thèmes. Avec tout et n’importe quoi on peut faire œuvre géniale ou médiocre. L’autre élément qui va entrer en ligne de compte, c’est la rencontre avec un dessinateur qui a un univers de prédilection ou inversement un univers qu’il a envie d’aborder. Dans ces cas là, j’essaye de m’y conformer. J’ai envie de lui donner le meilleur cadre possible pour s’exprimer. Avec parfois des petits délires, comme dans Alim le tanneur, où j’avais écrit qu’il y aurait des montures, mais pas de chevaux. Ce qui a un peu frustré Virginie Augustin qui aime bien dessiner les chevaux.

La première planche du Droit chemin
(c) Lupano/Tanco/Lorien/Delcourt

Mais pour en revenir au besoin de variété, c’est aussi la peur de m’ennuyer. Et puis c’est un petit défi à chaque fois. Tiens, un polar ? Ça ne doit pas être facile la structure d’un polar. Alors, je commence à m’y intéresser et puis une fois que j’ai mis le doigt dedans, j’ai envie d’en faire un. Pour Sarkozix c’est un peu venu comme ça. J’ai toujours eu cette curiosité des gags en une page. J’avais essayé et je m’étais rendu compte que les histoires en une page, c’est chaud. J’en ai lu toute ma vie, du Gaston, du Boule et Bill, etc. Et je n’ai jamais pris la mesure de la difficulté de trouver une situation, de la développer et de trouver une chute inattendue en une page. C’est très technique. En faire une, c’est déjà pas mal, mais les enchaîner sans qu’elles se répètent…

Donc en fait, quand Guy Delcourt m’a proposé de travailler sur Sarkozix avec lui, je me suis dit que c’était un domaine dans lequel je n’étais jamais allé et où je risquerais bien d’apprendre mon métier. En changeant de genre, j’ai l’impression à chaque fois d’apprendre un petit peu plus. Avec Sarkozix, Le droit chemin, L’assassin qu’elle mérite, je change complètement d’ambiance et de genre. A chaque fois, j’ai l’impression d’être un peu neuf. Du coup je l’aborde humblement. Pour les gags en une page, c’était ça. Vue la montagne de tueurs qu’il y a eue avant. Les Goscinny, les Franquin, etc. Un de mes auteurs préférés c’est Bill Watterson, l’auteur de Calvin et Hobbes. Alors, le strip, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus dur au monde. Charles Schultz, etc. Tous ces gens ont créé une autre forme de bande dessinée. Quelle efficacité ! C’est à la fois drôle, philosophique, émouvant, intriguant. Arriver à poser tout ça en quatre cases… C’est l’Everest pour moi. C’est une forme d’excellence. J’aimerais bien essayer ça.

En parlant de références. J’ai lu que les vôtres ne venaient pas vraiment de la BD.

D’abord, j’en lis beaucoup moins maintenant que j’en fais. J’ai du mal à être lecteur. J’ai du mal à lire des BD simplement détendu. Je commence à disséquer, à essayer de comprendre pourquoi il a fait ça, pourquoi sa page est construite comme ça. Ça ne me détend pas (rires). Ou alors je lis des trucs très différents de ce que je fais. Et ça me donne des envies pour plus tard. Alors mes références en BD ne sont pas très originales. C’est Goscinny, Franquin, les classiques. Je goûte aussi énormément l’humour de Ferri. J’adore ce qu’il fait, et de plus en plus. Il est comme le bon vin. Je sais qu’il est très exigeant. Pour un gag qu’il a dessiné, il en a jeté trois ou quatre. Et ce que j’aime dans ce travail là, c’est l’apparente facilité qui cache en réalité un énorme travail. Comme chez Sempé par exemple. On a l’impression d’une esquisse, et puis quand on connaît le personnage, on sait qu’il a refait 40 fois le dessin. C’est d’une grande précision avec une impression finale de facilité.

Où doit-on chercher vos références majeures alors ?

Alors, ça va vous surprendre parce que c’est différent de quasiment tout ce que je fais, mais en fin de compte, j’y pense à chaque fois, c’est Dostoïevski. Depuis toujours, j’ai une admiration sans bornes pour cet auteur. Je le relis régulièrement. Il a écrit sur l’être humain comme personne, avant la psychanalyse, avant tout ça. C’est hallucinant. C’est même effrayant. Ça ne se voit pas forcément, mais dans toutes mes constructions de personnages, il y a souvent des petits clins d’œil à des personnages de ses romans. Ou en tout cas, à sa façon de traiter ses propres intrigues et de changer de point de vue dans ses récits. J’ai beaucoup appris en lisant Dosto. Parce que je l’appelle Dosto (rires).

Une page de L’honneur des Tzarom
(c) Lupano/Cauuet/Delcourt

A travers la variété de votre production, est-ce qu’il y a un point commun, quelque chose qui pourrait définir tous vos albums ?

Oui, spontanément, quand je commence à écrire une histoire - bon l’exception serait Sarkozix parce que c’est très spécial – mon personnage principal m’échappe pour devenir très rapidement un élément constituant d’un groupe de personnages. J’ai tendance à travailler des histoires collégiales. Dans L’honneur des Tzarom, L’homme qui n’aimait pas les armes à feu, Le droit chemin... Même dans Alim le Tanneur, je me suis rendu compte que je m’intéressais autant à plusieurs personnages.
Et puis, souvent, ce sont des anti-héros. Ils ne sont pas porteurs d’énormément de valeurs traditionnellement très positives, et qui en général ne m’intéressent pas tellement. Le héros de divertissement typique de l’ère capitaliste, le héros à l’américaine qui s’est imposé, un peu justicier, le plus beau, le plus fort, le plus intelligent, sans défauts, sans aspérités, finalement sans humanité, c’est un personnage dont je veux systématiquement m’éloigner. D’où mon amour des frères Cohen, de Terry Gilliam et aussi de Dostoïevski, parce que ses personnages sont des portraits de failles, de troubles voire de folies, et c’est ce qui les rend humains. J’essaie à mon petit niveau de suivre cette voie.

Vous n’êtes pas le genre de scénaristes portés sur la provocation, le trash, mais est-ce qu’il vous arrive quand même de vous mettre des barrières ?

Non, ça ne m’est jamais arrivé. Si, sur Sarkozix, parce qu’on est sur un registre très particulier d’humour grand public, donc il m’est arrivé de faire des gags qui étaient un peu de mauvais goût. Et dans ces cas là, Guy Delcourt est là pour me dire qu’on s’éloigne de la charte, même si parfois ça peut le faire rire. Sinon, dans mes BD, je ne me refuse pas grand-chose, mais je n’ai pas une attirance particulière pour la provoc. Le gore, ça m’ennuie. Et j’essaie de ne jamais mettre de violence gratuite ou esthétisée. Je déteste ça. J’essaie de montrer la violence conforme à la réalité, c’est-à-dire insupportable. Pour cette raison, je ne peux pas en mettre trop, parce que sinon ça fait des albums insupportables. Donc j’essaie de la doser. Dans le cas de L’homme qui n’aimait pas les armes à feu, elle est tournée en dérision, et puis surtout, dans un deuxième mouvement de l’histoire, on va être amenés à réfléchir sur tout ça. Pour l’instant, je pose le sujet.

Oui, parce que pour l’instant, on ne comprend pas bien le titre. On ne sait pas bien qui n’aime pas les armes à feu.

Si, Byron dit qu’il n’aime pas les armes à feu, mais compte tenu du contexte dans lequel il évolue, c’est-à-dire le Far West du XIXème siècle, il est un petit peu obligé de s’adapter. Mais c’est vrai que dans ce premier tome, ça n’est pas flagrant. On comprend le truc au suivant. On voit déjà qu’on ne prend pas l’histoire au début, qu’il y a un passif. Là encore, je me suis essayé à une histoire moins linéaire, plus complexe.

Et pour l’instant, vous n’avez pas versé dans le récit autobiographique.

C’est en cours. C’est un projet dont je ne parle pas trop pour l’instant. J’ai construit un récit dans lequel il y a énormément d’éléments de ma propre vie et de la vie de gens que j’ai croisés. Avec tout ça, j’ai fait un récit de fiction. Pour autant, il y a beaucoup d’authenticité. Et ça va faire l’objet d’un one-shot. Mais il n’est pas signé pour l’instant.

Et quelque chose d’un peu plus documentaire, sur un événement historique ?

Ça aussi, j’en ai dans les cartons. Des choses qui sont en préparation. Je travaille de plus en plus sur l’historique. Des périodes dans lesquelles je vois un écho par rapport à aujourd’hui.

Donc en résumé, vous ne vous interdisez absolument rien. Même une histoire érotique ?

Aussi. Avec une grande naïveté, je vais vers tout. Tout m’intéresse. Après, je vois ce que ça donne. Mais je fais tous mes projets avec le même enthousiasme et la même rigueur.

Le fait de passer d’un genre à l’autre, ce n’est pas un risque par rapport au lectorat ?

Il y a des gens qui aiment bien être bousculés, surpris, et puis d’autres pas du tout. C’est un prix que je paye volontiers. Je pense au lecteur bien sûr, mais je pense à moi aussi. Je sais très bien que si j’en étais à ma sixième série qui ressemble de près ou de loin à Alim le Tanneur, je serais profondément dépressif (rires).

En même temps, cette variété n’est pas trop disqualifiante non plus.

Je pense qu’en faisant ça, je mets plus longtemps à émerger, si l’on peut dire, à avoir une visibilité. Mais en revanche, sur le long terme, ce n’est pas forcément stupide.

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu chez Amazon ou à la FNAC

Commander L’honneur des Tzarom chez Amazon ou à la FNAC

Commander Le droit chemin chez Amazon ou à la FNAC

  Un commentaire ?