Willis de Tunis ("Prix Couilles au cul" à Angoulême) : "Tous les Tunisiens qui contestent le système actuel qui devraient avoir ce prix."

30 janvier 2016 1 commentaire
  • La dessinatrice tunisienne Nadia Khiari, alias Willis de Tunis, a reçu aujourd'hui au Off of Off de la BD d'Angoulême le prix «couilles-au-cul» récompensant «le courage artistique d'un auteur».

Comment devient-on dessinatrice en Tunisie ?

On le devient quand un dictateur promet la liberté d’expression à condition de rester au pouvoir. J’ai toujours dessiné mais j’ai pu enfin faire de la satire politique lors de la révolution en janvier 2011. Ben Ali est parti mais j’ai continué à publier mes dessins sur les réseaux sociaux.

Quels sont vos supports ?

Mon principal support, c’est le Net. Même s’il y a pas mal de talents en Tunisie, on a du mal à bosser dans la presse et surtout à se faire payer ! Depuis peu, je travaille avec un nouveau journal électronique tunisien, 360.tn.

Est-il possible d’en vivre ?

Personnellement non. Je suis prof d’arts plastiques à mi-temps dans un collège. C’est mon seul revenu régulier.

Willis de Tunis ("Prix Couilles au cul" à Angoulême) : "Tous les Tunisiens qui contestent le système actuel qui devraient avoir ce prix."
Willis de Tunis avec Yan Lindingre au Off of Off à Angoulême
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Le dessin de presse est-il libre dans votre pays ?

Les limites sont celles des lois et il y en a pas mal qui les fixent : dans la nouvelle constitution post-révolutionnaire, il y a un article qui interdit l’atteinte au sacré, toutes religions confondues ; il y a aussi la loi contre le trouble à l’ordre public qui peut être utilisée quand ça arrange le pouvoir, l’atteinte aux bonnes mœurs, etc. Quand je fais des dessins pour la dépénalisation des drogues douces, contre la criminalisation de l’homosexualité, je peux avoir des soucis, par exemple.

Je fais des dessins contre l’instrumentalisation de la religion par certains partis politiques. Je pointe du doigt la manière dont ils divisent la population entre bons et mauvais musulmans. Je dénonce l’hypocrisie du conservatisme assez présent dans les mentalités. Les limites sont floues.

Comment la situation a-t-elle évolué à l’aune de l’évolution politique avant, pendant et après ce que les médias ont appelé le "Printemps arabe", car le dessin politique, si j’ai bien compris, est devenu votre vocation à partir de ce moment-là ?

Oui, je suis tombée dans le dessin satirique lors de la révolution. Depuis, je continue parce que j’éprouve le besoin, en tant que citoyenne, de témoigner de ce que je vis au jour le jour, de dénoncer ce que je trouve absurde, de défendre nos droits, de revendiquer un avenir meilleur. La situation actuelle ne nous permet pas d’être optimistes : les mouvements sociaux sont occultés par les divers gouvernements qui se sont succédés depuis cinq ans. Pourtant c’est le besoin de justice sociale, de l’égalité des chances, de dignité et de travail qui étaient déjà le mot d’ordre lors des soulèvements qui ont entraîné la révolution.

© Willis de Tunis

Avez-vous été personnellement inquiétée ?

On n’est jamais à l’abri de commentaires fielleux sous nos dessins. Mais bon, en même temps, on n’est pas obligés de tous penser pareil, bien au contraire. On a vécu des décennies de pensée unique. Après, les artistes, intellectuels, universitaires, journalistes, activistes ont tous eu des problèmes depuis la révolution. La liberté d’expression n’est jamais acquise.

Est-ce que le fait d’être une femme dans cette situation est un facteur aggravant pour vos détracteurs ?

Durant les premiers mois où je publiais mes dessins, j’étais anonyme (sorte de réflexe dû à la dictature) mais lorsque j’ai révélé mon identité, le fait d’être une femme n’a pas été une contrainte, au contraire. L’accueil a été très positif.

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris les événements de Charlie Hebdo ?

L’effondrement. Au delà de la tragédie atroce, j’ai perdu un pote : Tignous. Malheureusement, ici, la mort est notre quotidien et on ne s’y habitue jamais.

© Willis de Tunis

Pour nous ce n’est pas clair : les extrémistes qui vous pourrissent la vie en Tunisie sont les mêmes que ceux de Daech ?

C’est une même idéologie qui tue nos potes de partout. Le lendemain de la tuerie de Charlie, nous avons appris ici, que deux journalistes tunisiens Sofiane Chourabi et Nadhir Ktari avaient été exécutés en Lybie. On ne sait pas encore si c’est vrai. Nous n’avons aucune confirmation de l’info.

Qu’avez-vous pensé de la polémique sur l’absence de femmes dans la sélection du Grand Prix d’Angoulême ? En avez-vous entendu parler en Tunisie ?

Oui, j’ai vu ça. Finalement il n’y a pas que chez nous que les femmes sont mises de côté dans les postes de responsabilité, dans les événements importants. Ici, on a toujours utilisé le statut évolué de la femme tunisienne comme paravent à la dictature. Mais il n’y a jamais eu de réel courage politique pour faire évoluer les choses. Les femmes sont toujours sorties dans la rue pour défendre leurs droits et leurs acquis et en arracher de nouveaux. Elles vont continuer à le faire. Et c’est une lutte qui se fait avec les hommes. C’est pour ça que j’ai apprécié le fait que les dessinateurs aient décidé de se retirer de la liste pour dénoncer l’absence des femmes.

© Willis de Tunis
Récemment paru : Le Manuel du parfait dictateur

Que pensez-vous de recevoir un "Prix Couilles-au-cul" à Angoulême ?

Ma première réaction a été un grand éclat de rire (rapport au "titre"). Après, je considère que je ne suis pas plus courageuse que d’autres ici. Les hommes et les femmes mettent en péril la seule chose qui leur reste : leur vie. Les mouvements de contestation qui sévissent dans le pays depuis une dizaine de jours son dus à la misère, au chômage, à la corruption, au retour des anciennes pratiques. Les gens ont le courage et la force de sortir dans la rue pour crier leur détresse. Tous les Tunisiens qui contestent le système actuel qui devraient avoir ce prix.

Vous avez publié Chroniques de la révolution. Vous avez d’autres projets en France ?

Je viens de publier à compte d’auteur le "Le Manuel du parfait dictateur" : un petit bouquin où j’explique comment fonctionne une dictature. C’est un moyen de rafraîchir la mémoire aux nostalgiques de l’ancien régime et de montrer que le retour des anciennes pratiques est toujours d’actualité. et ça ne se limite pas qu’à la Tunisie. Sinon, je continue à bosser pour Siné Mensuel et dans le nouveau journal électronique tunisien dont je vous ai parlé, 360.tn.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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