Xavier Dorison & Joël Parnotte : « Tous les personnages du "Maître d’armes" sont bousculés dans leurs croyances, ce qui les pousse à des actes extrêmes pour défendre leur vérité »

23 octobre 2015 0 commentaire
  • Ce récit dense de 94 pages se lit d'une traite, et rappelle qu'au XVIe siècle, les esprits étaient aussi fermés que les livres pendant ces derniers soubresauts du Moyen-âge français. Un des livres-chocs de la rentrée !

Est-ce que ce projet du Maître d’armes est né de votre envie mutuelle de travailler le XVIe avec un personnage au caractère fort ?

Xavier Dorison & Joël Parnotte : « Tous les personnages du "Maître d'armes" sont bousculés dans leurs croyances, ce qui les pousse à des actes extrêmes pour défendre leur vérité »Xavier Dorison : J’avais proposé ce projet à Yves Schlirf [NDLR : Éditeur chez Dargaud], et il m’a directement dit : « Bouge pas, j’ai le gars qu’il te faut ! » Yves a donc une nouvelle fois fait office d’entremetteur avec succès ! Je connaissais le travail de Joël pour avoir lu les Aquanautes, ainsi que Le Sang des Porphyre, et j’ai donc répondu à Yves qu’il conviendrait parfaitement au Maître d’armes…s’il parvenait à le convaincre !

Sans le connaître, qu’est-ce qui vous a plus dans le dessin de Joël ?

Xavier Dorison : Si vous regardez ma bibliographie depuis vingt ans, vous remarquerez que le dessin qui s’y retrouve est surtout réaliste à semi-réaliste, très dynamique et versé dans l’aventure. C’est le type de dessin que j’apprécie essentiellement, même si je n’aime pas que cela.

Le Maître d’Armes - Par X. Dorison & J. Parnotte (Dargaud)

L’ambiance du Maître d’armes est très particulière : assez sombre, elle s’appuie surtout sur la personnalité de votre héros. Est-ce un défi que de faire tenir 96 pages dans cette continuité ?

Xavier Dorison : Le challenge de Joël était double : il fallait beaucoup de cases à grand spectacle, tout en laissant les personnages exprimer des sentiments très nuancés. La nuance est très difficile dans le dessin semi-réaliste !

Joël Parnotte : Pour bien comprendre l’émotion que doit exprimer le personnage, je m’appuie bien entendu sur les dialogues. À force, j’en viens même à les connaître par cœur ! Régulièrement, je prononce le texte à haute voix, pour tenter de ressentir ce que je dois traduire dans le dessin. Ce jeu d’acteur que je dois diriger est la partie qui me plaît le plus : aller chercher le ton juste, la bonne attitude et la bonne expression afin de créer la proximité avec le lecteur.

Le Maître d’Armes - Par X. Dorison & J. Parnotte (Dargaud)

Votre héros suit en effet plusieurs courbes ascendantes et descendantes : ces points d’inflexion rendent-ils le personnage plus humain ?

Xavier Dorison : Dès le départ, j’écris deux évolutions du personnage. D’un côté, celle du regard du lecteur sur le personnage : il croit le connaître, mais il continue à découvrir des éléments au fur et à mesure du récit. D’autre part, il y a une seconde évolution, à savoir celui du personnage lui-même : notre héros débute le récit avec des convictions (sur lui-même, le monde, et les autres). Ensuite il les confronte à l’histoire et ses propres expériences, quitte à changer par la suite de point de vue face à ce qu’il a vécu. Voilà comment je construis un personnage.

Cette double évolution est critique dans Le Maître d’armes : a-t-elle imposé la longueur de ce gros one-shot de 94 pages ?

Xavier Dorison : Joël et moi avions prévu de réaliser un diptyque, et autour de la page quarante, nous nous sommes rendus compte qu’on profiterait mieux de ces évolutions en un gros album. Nous voulions procurer au lecteur un sentiment de plénitude en ayant vécu cette aventure de A à Z.

Le Maître d’Armes - Par X. Dorison & J. Parnotte (Dargaud)

Comme il s’agit principalement d’une très longue séquence qui court tout au long de l’album, on constate le soin que vous avez apporté au cadrage. Joël, avez-vous particulièrement travaillé cela lors du story-board pour maintenir une unité dans le récit ?

Joël Parnotte : J’ai reçu tout le scénario, et je travaille planche par planche. Je pars des indications de cadrage de Xavier, et je réalise un story-board qui nous sert de base de discussion. Sur une séquence, on retravaille l’ensemble en fonction des remarques de l’un ou de l’autre, jusqu’à ce que nous en soyons tous les deux satisfaits, et que je passe au propre. Cette étape est un vrai travail d’équipe, et cette interaction explique que cet album est le fruit d’une réelle collaboration entre nous, du début à la fin.

Xavier Dorison : Cela se confirme aussi pour le scénario ! Lorsque je suis dans la phase de développement d’un récit, et que j’écris le contenu des scènes, j’use d’une de mes grandes qualités qui est aussi l’un de mes gros défauts : je possède une grande imagination ! Je finis par disposer de tellement de pistes attirantes à mes yeux que j’ai du mal à me décider. Joël m’aide alors à me retrouver en me suggérant de me focaliser sur des pistes fortes, ce qui m’a été très utile pour identifier les éléments qui structurent le récit.

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Cela signifie que cette collaboration est essentielle pour traduire l’émotion ?

Xavier Dorison : Pour passer une émotion, on part bien entendu de l’écriture, et ce signal passe ensuite par le réseau de l’image pour atteindre le lecteur. Une entente parfaite entre les auteurs est donc nécessaire ! Par exemple, si je propose un zoom sur un visage pour accentuer cette émotion, un sourcil un peu trop levé, une plongée ou une contre-plongée vont pouvoir modifier totalement l’objectif initial. On comprend alors que l’interprétation prend toute sa mesure dans le dessin : avec un même scénario, une planche peut être mauvaise, bonne voire géniale.

Est-ce que le fait de travailler à deux apporte alors du recul sur une intention première ?

Xavier Dorison : Le rapport de recul que chacun peut avoir sur le travail de l’autre est fondamental !

Joël Parnotte : Lorsque je travaille le story-board, je réalise en effet chaque planche selon mon propre ressenti, mais les indications que Xavier va me donner par la suite sont cruciales pour modeler la planche finale : il peut en effet m’éclairer sur des éléments qui manquent de lisibilité ou qui ne traduisent pas le sens du récit.

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La touche particulière de votre histoire tient également dans cette course-poursuite sans temps mort au milieu des montagnes. Cela évoque presque First Blood à la fin du Moyen-âge…

Joël Parnotte : Tout-à-fait ! C’était notre référence, l’impact que nous voulions faire passer au lecteur.

Xavier Dorison : C’est exactement ça : Le Maître d’armes est mon hommage à First Blood [1] ! D’ailleurs, j’ai eu la très grande joie de rencontrer le réalisateur Ted Kotcheff, et je veux lui envoyer notre album. Mais il faut que je le traduise car il ne parle pas un mot de français.

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Outre la mise en scène de votre récit, l’autre grand élément est la question des valeurs. Vouliez-vous évoquer le choc que provoque cette Bible vernaculaire ?

Xavier Dorison : Tous les personnages de cette histoire sont des individus de foi : une croyance dans l’épée ou la rapière, dans ce que doit faire un chef pour diriger un village, croyance dans ce qu’est la liberté et comment on doit la respecter, croyance dans une discipline, etc. Tous ces gens sont prêts à tout pour défendre leur vérité, ce qui les pousse au fanatisme. Selon moi, le grand danger de ces fois si importantes réside dans le fait qu’elles se confondent avec l’ego. Critiquer la croyance devient une critique de l’ego, et donc une attaque directe vers l’autre. Ce provoque les actes les plus dangereux ou les plus fous, au nom de causes avec lesquelles ils n’ont finalement plus aucun lien. La rivalité qui opposait Catholiques et Protestants (et qui a fait des millions de morts) reposait-elle sur la nécessité d’un clergé ou de savoir si le Christ est bien transsubstantiel à l’hostie ?

Vous développez les causes réelles dans le livre, dont la réponse est essentiellement : le pouvoir !

Xavier Dorison : Je pense que c’est tout de même une réponse limitée. Les guerres de religion sont bien entendu des guerres politiques, ce qui explique l’implication des dirigeants. Mais cela n’explique pas pourquoi les peuples se sont tellement massacrés. Sauf si l’on se dit que la personne qui n’a pas la même croyance que moi met en question ma propre foi, et donc mon être substantiel. Comme l’autre me met en danger via cette attaque personnelle, il doit être détruit. Et Dieu n’a rien à voir là-dedans ! Notre ego ne supporte pas cette agression, car cette différence de point de vue met en cause notre moi profond. Le Maître d’armes tourne autour de ce questionnement des croyances, qui semblent fondamentales pour l’ensemble des personnages.

Fallait-il dès lors introduire cette rivalité entre l’épée à deux mains et la rapière pour symboliser l’opposition entre les deux maitres d’armes ?

Xavier Dorison : On a l’habitude d’associer la foi à la religion, mais la foi réside dans tout ce qu’on peut estimer être une vérité absolue ! Comme deux chirurgiens qui divergent sur la façon de faire une opération compliquée, et qui pourrait en venir aux mains car la technique du premier semble dangereuse pour le patient selon le second, ce qui l’attaque dans ses fondements personnels. Idem chez les scénaristes : les premiers vous diront qu’il faut d’abord se documenter avant d’écrire une seule ligne, tandis que d’autres proposeront de vous lâcher sur une page blanche avant de le faire correspondre au cadre historique, etc.

Joël Parnotte : Dans notre cas, nous avons incarné cette opposition, qui peut entraîner une violence sourde, par la rivalité des techniques à l’épée. Mais il s’agit d’une problématique universelle.

Vous démontrez pourtant que l’entraînement à la rapière est plus simple, et que c’est pour cela qu’ils vont en armer les soldats du royaume. Une forme d’évolution inéluctable : passer d’une armée de professionnels, mesurée mais aguerrie, à une armée de masse…

Xavier Dorison : C’est la vérité politique de l’époque. Mais notre novice explique au maitre d’armes que le temps et la discipline pour apprendre son métier dans l’honneur sont une chose, mais le but de l’épée était de défendre son roi et des valeurs. L’importance réside donc dans la cause qui nous pousse à agir, pas le moyen qu’on utilise. Or l’ensemble des personnages reste focalisé sur le moyen, qu’il s’agisse d’une épée ou d’une religion. C’est terriblement d’actualité.

Joël Parnotte : Le seul qui échappe à cette réflexion étriquée, c’est Casper, ce jeune apprenti qui entre dans l’histoire d’une manière très anodine, voire discrète.

Le Maître d’Armes - Par X. Dorison & J. Parnotte (Dargaud)

Vous mettez d’ailleurs du temps à le nommer. Une façon de le faire doucement évoluer au cours du récit ?

Joël Parnotte : Le type de format que nous avons choisi nous permet de réaliser une construction plus longue, et plus pertinente. L’amorce de cette introduction lente aurait été sacrifiée s’il aurait fallu attendre 10 à 12 mois entre les deux tomes. Lorsqu’on a l’habitude de travailler sur des 46 ou 54 planches, il faut une énergie décuplée pour un travail de plus longue haleine. Cette perspective de la pertinence du format par rapport au propos a été très motrice. Les personnages eux-mêmes imposent ce choix du passage en one-shot, comme s’ils ressentaient qu’on ne pouvait pas les couper dans leur élan.

Auriez-vous envie de continuer à travailler ensemble ?

Xavier Dorison : Nous voulons effectivement prolonger notre collaboration sur un récit plus long, mais il s’agira cette fois d’une série…

Joël Parnotte : Une vraie !

De g à d : Xavier Dorison & Joël Parnotte, à l’unisson
Photo : CL Detournay

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : CL Detournay

[1First Blood est le titre du premier Rambo un film d’action américain réalisé par Ted Kotcheff, sorti en 1982. Il est interprété par Sylvester Stallone.

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