Xavier Dorison : « Taillefer ne croit absolument pas au patriotisme. »

8 mai 2009 0 commentaire
  • Un super héros à la française, c'est possible ? Avec Les Sentinelles, Xavier Dorison relève le défi en plongeant ses personnages dans l'enfer de la Grande guerre. Le scénariste revisite les épisodes marquants de la guerre de 14 en prenant le parti du réalisme et de la nuance.

Le tome 1 des Sentinelles décrit la genèse de Taillefer. Vous n’avez pas eu envie de garder cet épisode pour plus tard, comme dans certains comics ?

Si j’ai bonne mémoire, le premier Spiderman racontait ses origines. Les premiers Daredevil, Thor et Fantastic Four aussi. Mais ce que vous dites est assez juste, il y a plein de contre exemples. Souvent parce qu’on rencontrait les personnages au détour d’une histoire, comme pour Serval par exemple. J’y ai pensé. Mais l’approche des Sentinelles est chronologique par rapport à la première guerre mondiale et j’avais donc envie de les suivre dès leur origine. Pour montrer comment la guerre même a créé ces personnages. Taillefer n’existerait pas sans la guerre. C’était un choix lié à la chronologie et à ce que j’avais envie de montrer sur mon personnage principal. Mais il y aura d’autres sentinelles. A la fin du tome 2, on comprend que De Clairemont va rejoindre Taillefer et Djibouti. On ne sait pas encore ce qu’il va devenir mais je peux déjà vous dire qu’il va s’appeler Pégase. Et il y en aura encore d’autres après. Je raconterai peut-être leurs origines à un moment.

On comprend bien que le dessin très classique d’Enrique Breccia est un parti pris. A aucun moment vous n’avez eu l’idée de travailler avec des dessinateurs au trait plus moderne ?

Pour moi, ça aurait manqué de chair, manqué de vie peut-être, trop léger. Mais peut-être qu’à terme je travaillerais sur des spin offs, sur des histoires à part des Sentinelles, avec des dessinateurs plus modernes. Mais je pense que c’était important d’ancrer cette série dans l’époque. Et le dessin d’Enrique permettait vraiment ça.

Xavier Dorison : « Taillefer ne croit absolument pas au patriotisme. »

Visiblement, il y a un gros travail de documentation. Toutes les anecdotes que vous mettez sont vraies ? Le petit garçon fusillé pour avoir lancé un caillou sur les Allemands par exemple.

Oui, c’est vrai, il y en a eu. Il y a même une image de propagande dans l’album. Quand les Allemands sont arrivés dans le Nord, après avoir traversé la Belgique, ils avaient très peur de ce qu’on appelle les francs-tireurs. Comme toujours dans ces conditions là, il y a des débordements, des dérapages.

Inversement, vous présentez Galliéni comme un militaire un peu différent des autres, fin stratège et fin psychologue.

Oui, je pense. Au mois de juillet 1914, il est à la retraite. Joffre organise le replis, le gouvernement de Paris rejoint Bordeaux et on laisse Paris à Galliéni avec la mission de défendre la ville mais de résister assez pour que la ville ne soit pas détruite. Et c’est Galliéni qui voit une brèche entre la première et la deuxième armée allemande, et qui envoie des hommes là-bas en prenant le risque de se retrouver devant le conseil de discipline puisqu’il n’avait pas d’ordres pour ça. Il a littéralement désobéi à Joffre en risquant la cour martiale. Il faut préciser que Galliéni avait été le supérieur de Joffre, il l’appelait par son nom alors que Joffre devait l’appeler mon général. Galliéni en jouait, ce qui faisait enrager Joffre. Finalement, cette contre-offensive a réussi et Joffre, que je considère comme un stratège lamentable, a récupéré tout le prestige de la victoire. Heureusement, Galliéni a eu sa station de métro. (rires)

Féraud est un héros malgré lui. Je l’ai ressenti comme le prototype du poilu, qui fait son boulot, au front, mais qui aimerait bien rentrer faire les moissons au pays.

C’est très juste. Sachant que, à la différence de beaucoup de poilus, dès le départ il ne veut pas y aller. En France, on sait que beaucoup de poilus, au moins dans un premier temps, très court à mon avis, se sont dits, on est prêt, on y va. Lui jamais. C’est quelqu’un de beaucoup plus éduqué que ne le sont les gens à l’époque. Il a un recul sur tout ça. En plus, ce n’est pas un patriote. Il est assez différent du poilu, mais il partage leur sort. C’est vrai qu’au bout d’un moment, il va avoir les mêmes motivations qu’eux par rapport à la guerre.

Page 32 du T2 des Sentinelles

Vous n’avez pas peur de tomber dans ce qu’on peut reprocher à certains comics, c’est-à-dire un patriotisme appuyé ?

Ça ne vous aura pas échappé que le héros, Taillefer, est un pacifiste, un anti-militariste, disciple de Jean Jaurès. Vous savez, le super héros, c’est le porte-étendard des valeurs d’un pays. Moi, je vais essayer de faire de Taillefer le porte-étendard des valeurs françaises. Ses valeurs ne sont pas le patriotisme. Lui ne croit absolument pas au patriotisme. C’est quelqu’un qui est en doute par rapport à sa mission. Qui est en doute par rapport à la légitimité de la guerre. Et qui va en fait essayer de se faire ses propres valeurs. Si je prends les deux maîtres qui sont Alan Moore et Stan Lee, j’essaierais plus de regarder le travail d’Alan Moore, même si j’adore les deux. On est européen, donc on est dans une approche beaucoup plus nuancée, beaucoup plus dans le doute. Pour un même sujet, les super héros, il est intéressant de voir que des auteurs de différents pays ont une approche différente.

Contrairement au tome 1 qui présente la création des sentinelles, le tome 2 a un côté Ernie Pike, avec un témoin qui assiste à un court épisode de la guerre.

Oui, on va essayer de voir la grande histoire par des petites lorgnettes. Le principe des Sentinelles c’est qu’on suit la première guerre mondiale par une lorgnette qui est celle de super héros.

C’est une vision différente du soldat de base.

Eux ils peuvent être partout. Ils peuvent être sur le terrain, dans l’état-major… En fait, je fais un zoom différent suivant ce qui m’intéresse. Il y a des moments où il est intéressant d’être avec les soldats, d’autres d’être à l’arrière, d’autres enfin d’être dans l’état-major. Je peux les envoyer où je veux. Le tome 3 se passera à Ypres, en avril 1915, pour la première utilisation des gaz. Le tome 4 se déplacera dans les Dardanelles, fin 1915. Tous les épisodes auront des missions très différentes. J’ai envie de me balader pendant la guerre avec ces personnages là.

(par Thierry Lemaire)

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Photo en médaillon © Olivier Roller

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