Xavier Duvet : « La plateforme numérique personnelle est une source de revenus non négligeable pour l’auteur »

20 janvier 2019 0 commentaire
  • Xavier Duvet est l’un des auteurs érotiques les plus connus en France. Dans une réflexion qui va bien au-delà de la bande dessinée adulte, il nous explique comment sa plateforme numérique lui a permis d’agrandir son lectorat tout en contrôlant sa production et en augmentant ses revenus. Un modèle économique qui, en ces temps où l'on évoque la paupérisation des auteurs, mérite de l'attention.

Xavier Duvet : « La plateforme numérique personnelle est une source de revenus non négligeable pour l'auteur »Xavier, quel est le point de départ de vos récits érotiques ?

Cela reste un chemin universel : au fil des années, chacun est capable de se redécouvrir, ce qui permet de relancer la libido en se rendant compte qu’on peut apprécier des éléments inattendus... Je fonctionne de la même façon dans la création de mes bandes dessinées. J’essaye de faire monter la thématique en puissance au fur et à mesure du récit pour arriver au paroxysme à la fin de celui-ci.

En dépit du sujet assez précis que vous évoquez, vous parvenez à vous renouveler en permanence !?

C’est justement une de mes appréhensions : comment ne pas raconter toujours la même histoire ? Je procède un peu comme Woody Allen qui conserve globalement son sujet tout en changeant de point de vue. C’est ce que j’essaye de réaliser : modifier l’angle d’approche. Alors, je change de narrateur ou justement, je ne fais pas intervenir de pensées de personnages, car j’estime que c’est au lecteur à faire ce travail, afin qu’il puisse mieux ressentir ses émotions.

Un mot sur votre graphisme : vous avez beaucoup employé l’aérographe, et vous semblez maintenant revenir au crayon ?

J’ai arrêté l’aérographe en 2000. Mes derniers albums sont maintenant réalisés de manière traditionnelle : crayon, puis encrage. Autrefois, je travaillais le nylon à l’estompage, et depuis quelques années, j’applique simplement un filtre grisé, en aplat. Puis, toujours en numérique, je renforce les zones sombres et j’allègue les parties plus claires pour donner le volume nécessaire. Cela paraît simple, mais rien que pour une planche normale où il y a quelques paires de bas, c’est une demi-journée de travail juste pour réaliser cet effet. Beaucoup de travail donc, mais apporter ce petit supplément dans mon travail répond à mon côté fétichiste.

Catlady - Par Xavier Duvet - Tabou Editions
(c) Tabou Editions

C’est donc plus un plaisir personnel qu’une réponse à l’attente de vos lecteurs ?

Cela répond effectivement au désir de mes lecteurs, sinon le travail considérable que cela demande m’aurait imposé de cesser ces effets. Je mets pourtant mes ambitions personnelles au niveau du public : si cela me plaît à moi, je pense alors que ce sera également le cas des lecteurs. Mais ce n’est pourtant pas incontournable. Lorsque j’ai sorti l’album des Maîtresses chez Tabou, toutes les planches étaient prêtes, mais l’éditeur a craint qu’on vende moins bien l’album car les grisés sur les bas étaient absents. Or à mes yeux, c’était secondaire par rapport au propos du récit, qui s’oriente plus sur le latex. Et finalement, il s’est écoulé plus vite que les autres titres ! Et cette tendance se poursuit : avec mes premiers albums (Féminisation, tranSFancisCo), il fallait deux ans pour que le tirage soit épuisé. Et avec les nouveautés, un an suffit pour écouler le fonds et il faut réimprimer.

Est-ce lié à la thématique ou le public a-t-il appris à vous connaître ?

Je pense que le travestissement représente moins une niche que la transsexualité, malheureusement au grand dam des amateurs qui me le reprochent. J’explique alors que je ne ferais plus de nouvel album papier sur le sujet, mais qu’il y aura bien des albums numériques disponibles sur mon site internet. Ce qui m’impose une difficulté supplémentaire lorsque j’écris mes nouveaux récits : je dois penser à deux récits en parallèle, et réfléchir ce qui va fonctionner sur l’un et comment l’adapter sur l’autre.

Prenons un exemple : Les Soumises n’est pas un album qui mettait initialement en scène deux femmes, mais deux travesties. Et lorsque j’ai adapté le récit pour cette publication papier, je me suis rendu compte que j’avais vingt pages qui ne fonctionnaient pas avec cette relation hétéro-lesbienne. J’ai donc refait les planches, en réagençant des cases et en redessinant d’autres pour maintenir une cohérence de l’album au propos. De même pour les dialogues, cela paraît sans doute couler de source, mais je les retravaille énormément pour qu’ils conviennent à la scène et aux personnages.

Vous avez fonctionné de la même façon avec l’une de vos dernières parutions : Cloitrée ?

Pour Cloitrée, j’ai directement pensé l’album à deux niveaux en parallèle, avec beaucoup de clarté. Après, il a bien entendu fallu en terminer un avant de l’adapter pour la seconde version, mais cela m’a tout de même nécessité quinze jours de réécriture, toujours pour respecter mon propos. Le volume de vente ne permet pas de publier les deux versions, mais le site Internet y pallie.

Le Journal d’une soubrette (réédition) - Par Xavier Duvet - Tabou

Voilà un sujet qui doit interpeller pas mal d’auteurs : vous publiez donc avec votre éditeur, mais vous vendez vous-mêmes vos albums sur votre plateforme. Pour des questions de rentabilité ?

Pour moi, l’album papier n’est plus suffisamment rentable. Sans que cela soit la faute des auteurs ou des éditeurs, la multiplicité des produits liée à une croissance moins importante des lecteurs et de leurs volumes d’achat démontre que l’album à 10-15 € n’est plus viable, ni pour l’auteur, ni pour l’éditeur, surtout pour les petits tirages. Soit le produit doit devenir plus luxueux, et on pourra alors le vendre plus cher, soit on doit se tourner vers le numérique comme outil de distribution. Il a deux avantages : il permet de tester le produit avant une éventuelle publication papier, et c’est une source de revenus non négligeable pour l’auteur. J’engage donc mes collègues à ne pas signer les clauses numériques avec leur éditeur papier.

Nous allons revenir au numérique, mais abordons tout d’abord le premier point : rendre l’album plus luxueux. Est-ce ce que vous avez réalisé en rajoutant vingt pages de crayonnés dans vos dernières rééditions ?

Xavier Duvet a réalisé pas mal de couvertures de magazines, dont les originaux sont bien entendu en vente sur son site internet.

Tout-à-fait ! Comme tous les auteurs, je me demandais comment pourrais-je augmenter ma rémunération sur mon album. Je suis au même pourcentage que mes collègues, si ce n’est que mes avances sur droit sont ridicules par rapport aux grosses maisons d’édition. Bref, en dédicace, j’ai demandé à mes lecteurs s’ils étaient prêts à payer un album plus cher (et jusqu’à combien) s’il contenait des bonus (et alors lesquels ?). J’ai alors eu un retour très clair : 20-22 euros nous paraît honnête avec vingt pages de crayonnés complémentaires. Nous avons lancé l’expérience éditoriale l’année dernière, et le bilan est positif ! Pour l’éditeur, l’auteur et le lecteur. Et cela profite à toutes les étapes de la distribution, même si je continue à penser égoïstement que c’est l’auteur qui est à l’origine de la création et qu’il reste le moins bien payé de toute la chaîne.

D’où votre implication dans le numérique et la plate-forme que vous avez créée ?

Non seulement, cela me permet de mieux gagner ma vie, mais je contribue plus aux impôts, car la taxation sur les produits électroniques est à 20%, alors qu’on est qu’à 5,5% sur le livre. À mes yeux, le numérique remplace d’une certaine manière la publication en magazine, en termes de coût pour le lecteur, et dans l’idée d’essayer un nouvel album, par épisodes, quitte à l’acheter en papier par la suite s’il lui a vraiment plu.

Attention, je ne dis pas que ce système constitue une panacée, car je travaille des récits adultes, et la demande par Internet est plus importante que dans d’autres domaines. Mais je sais que même si les débouchés peuvent être moins importants, c’est un petit plus qu’on ne refuse pas. Pour l’auteur, il vaut mieux quelques téléchargements légaux et payants, que des diffusions pirates.

Cela demande tout de même un investissement : en temps, en argent pour créer la plate-forme, etc. ?

L’une de ses nombreuses affiches

Pour ma part, cela fait dix ans que je pratique ce type de vente, via des Américains qui m’ont mis le pied à l’étrier. Rappelons qu’actuellement, les gros éditeurs ne possèdent pas non plus leur propre plate-forme. Ils sous-traitent à des sociétés qui abusent de la situation en demandant un pourcentage colossal, arguant le fait qu’ils doivent réaliser le fichier PDF, avoir les machines, les entretenir, etc. Or pour moi, localement, ce n’est pas un travail énorme. Et les auteurs ne reçoivent qu’un très faible pourcentage sur ces ventes numériques, car les éditeurs ne sont plus que des agents. Or le pourcentage qu’ils prennent dépassent largement celui d’un agent. Bien entendu, cela ne représente pas encore un énorme marché en volume, mais l’avenir tendant à l’explosion numérique, il faut rétablir l’équilibre maintenant.

Vous-mêmes, vous travaillez tout-de-même avec des plateformes de distributions numériques, dont La Digibidi ?

Oui, mais je ne leur fournis pas toute ma production, j’en garde une partie pour mon site, car je trouve qu’ils ne se remettent pas assez en question. Par exemple, ils n’évoluent pas avec le format des écrans. Ce qui pose des problèmes à la lecture après quelques années. Ils ne cherchent pas vraiment non plus de débouchés à l’étranger ou à améliorer leur visibilité sur les moteurs de recherche. Or, cette évolution somme toute légitime pourrait justifier le pourcentage important qu’ils revendiquent.

Pour parler concrètement, quel est votre ratio entre vos ventes papier et vos ventes numériques ?

Pour un album tiré à deux mille exemplaires, je vais réaliser environ deux cents ventes numériques. Mais même 100 ventes sur lesquelles je vais gagner un pourcentage beaucoup plus important que mes ventes en livre, cela me contente.

Vous avez creusé le sujet, mais un auteur qui ne s’y connaît pas va devoir sous-traiter la construction de son site ?

En effet, il y a alors un investissement de base, mais qui peut être gagnant en fonction du marché que vous pouvez rencontrer. Mon marché érotique est moins porteur que celui du grand public. Tout dépend aussi du prix que vous demandez. Par exemple, après plusieurs années, je baisse le prix de certains albums car je trouve qu’ils ont été rentabilisés, un processus honnête selon moi pour le lecteur.

Actuellement, vous proposez donc vos albums en priorité à la vente numérique ?

Oui, j’ai plusieurs albums d’avance, par rapport à l’édition papier, qui sont disponibles sur mon site. Mon éditeur me demande bien entendu de les lui confier pour en réaliser le tirage papier. J’ai une série complète que je lui soumettrai lorsque les ventes papier seront plus rémunératrices. Cela génère une certaine frustration pour des lecteurs, car ils voient mes originaux, et constatent que je suis revenu à des techniques plus traditionnelles d’encrage, qui leur plaisent beaucoup.

Ce qui vous amène d’autres débouchés ?

Oui, mes originaux noir et blanc ont fasciné la maison d’édition Original Watts, et donc ils m’ont demandé de réaliser des récits de super-héros. Bien entendu, tout dépend toujours des contrats qu’on vous propose. Il faut rester vigilant. Finalement, j’ai d’ailleurs réalisé un crowfunding pour cette série The White Ghost.

The White Ghost, le comics de Xavier Duvet
La nouvelle édition de ces albums comprennent vingt pages de crayonnés complémentaires.

Votre contrat vous garantit tout de même la promotion de vos albums, un avantage non négligeable !?

Dans les grandes maisons d’éditions, vous êtes un parmi tant d’autres, il ne faut donc pas s’attendre à une très grande promotion. Vous serez mieux soigné dans les petites maisons d’éditions, bien qu’ils n’aient pas toujours les finances nécessaires pour cette promotion.

D’où l’intérêt de posséder son propre site web, de détenir sa vitrine personnelle ?

En effet, tant au national qu’à l’international. Si je ne suis qu’un tout petit auteur sur le marché français, j’ai des lecteurs réguliers aux quatre coins du monde grâce au site Internet. Puis, cela me permet aussi de m’affranchir du format album. Ainsi, j’étais invité dans une soirée, et cela m’a donné des idées pour des courts récits que j’ai réalisés et proposés sur mon site internet. Et comme cela a plu aux lecteurs, j’ai continué dans cette voie. Cela fera peut-être un album dans le futur.

Discipline : Soumise Anna L. - Par Xavier Duvet - Tabou

Vous allez encore vous documenter en soirée ?

Oui, car initialement, je n’avais découvert le fétichisme que dans les BD d’Éric Stanton ou de John Willie. En réalisant mes premiers albums, des lecteurs m’ont contacté en expliquant que j’avais raconté leur vie sans le savoir, et m’ont invité à différentes soirées, alors que j’ignorais que cela existait. Cela me permet de nourrir mon imagination de manière générale.

À d’autres occasions, des amis m’ont demandé d’inventer un scénario que je devais leur soumettre. J’étais d’abord étonné de pouvoir ainsi jouer le maître de cérémonie ! J’ai accepté en leur proposant de prendre des photos avec leur accord afin de retranscrire le tout en bande dessinée par la suite, une scène que l’on retrouve dans Maîtresse par exemple. Une autre séquence du même album est tirée d’une soirée Démonia où j’étais invité et lors de laquelle j’étais étonné de ce que j’y ai découvert. N’allez pas croire que je passe mes nuits à cela, ça n’arrive en moyenne qu’une fois par an !

Vous tentez de désinhiber vos lecteurs ?

Mon but est d’apporter du plaisir aux gens, en désamorçant quelques inhibitions, sans que cela tombe dans la vulgarité. Pas mal de lecteurs m’ont écrit en m’expliquant le soulagement que mes albums leur ont procuré, le fait de savoir qu’ils n’étaient pas seuls. Je leur réponds toujours avec une pointe d’humour que les scènes décrites sont faites par des professionnels de la cascade. Et que tout doit se faire avec le consentement de tous les partenaires. En effet, quoiqu’on en pense, je ne raconte pas ma vie, juste l’expression de quelques fantasmes. À mes yeux, notre société craint le regard de l’autre. Mais les autres font la même chose chez eux ! Assumons-nous pour mieux vivre avec nous-mêmes et ainsi mieux comprendre les autres.

L’anthologie de Xavier Duvet regroupe tous ses travaux dans l’érotisme, mais également pour ses illustrations réalisées pour le marché américain.

Rappelons aussi que vous n’évoluez pas que dans l’érotisme ?

En effet, le fait de réaliser la grosse anthologie de mon travail publiée chez Tabou il y a quelques années, m’a permis de ressortir de mes cartons des anciens travaux. Et j’ai retrouvé une série de comics réalisés il y a trente ans, que j’ai eu tellement de plaisir à lire que je m’y suis remis. Même si j’ai dû tout reprendre depuis le début. L’exercice est intéressant, car la façon de travailler, de rythmer, de cadrer est bien différente de celle de la BD adulte. Le tout est donc disponible sur mon site internet…

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire nos chroniques et des extraits des albums suivants :
- Le Journal d’une soubrette
- Les Soumises
- Catlady
- Discipline : Soumise Anna L.

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