Xavier Fourquemin & Pierre Dubois : « Scrubby, comme Peter Pan, vient nous avertir que l’on fait fausse route. »

26 juin 2008 0 commentaire
  • « La Légende du Changeling » (Le Lombard) est le dernier maître-ouvrage du grand elficologue Pierre Dubois, l’auteur de « La grande encyclopédie des Lutins ». Il s’est associé au très talentueux dessinateur de Miss Endicott, Xavier Fourquemin, pour raconter les aventures d’un « enfant changé », un nouveau-né substitué par les Fées dans une famille pour y placer l’un des leurs.

Xavier, Vous êtes allé « chercher » Pierre Dubois. Pourquoi ?

Xavier Fourquemin & Pierre Dubois : « Scrubby, comme Peter Pan, vient nous avertir que l'on fait fausse route. »
La légende du Changeling par Pierre Dubois et Xavier Fourquemin
Le Lombard

Xavier Fourquemin  : Je connaissais son travail que j’avais découvert dans Spirou avec Laïyna dessiné par René Hausman.Tout l’album était passé dans un seul numéro [1]. Ça m’a fait racheter Spirou. C’était l’époque où cet hebdomadaire, dirigé par Philippe Vandooren, était plus ado. Il y avait Blueberry [2]… Après, c’est retombé dans les gags pour enfants, genre Cédric.

Qu’est-ce qui vous a plu dans Laïyna ?

XF : Le côté fantastique, Heroïc-Fantasy.

Vous êtes né à Neuilly, en région parisienne. La campagne, ça vous fait rêver ?

XF : J’étais comme Pierre, j’ai développé un monde imaginaire. Je n’aimais pas trop le football, pas trop l’école non plus. J’aimais l’école en maternelle, parce qu’on me demandait de dessiner ! Je lisais Spirou, les BD de Franquin, de Peyo. Je les ai regardées avant de savoir lire. J’ai très vite dessiné des histoires que je reliais moi-même. J’embauchais mon frère, mes cousines, je dessinais, ils coloriaient, c’était le studio Peyo, je faisais de la production en plus, comme si on avait le journal à rendre ! (rires) Je faisais des BD, je racontais des histoires… C’était un échappatoire.

Pierre, vous devez être ravi d’avoir trouvé un dessinateur comme celui-là. C’est un scénario depuis longtemps dans vos cartons ?

Pierre Dubois : J’avais deux versions du Changeling. Une plus sombre et qui n’aurait fait qu’un seul album et une version plus romanesque, plus à dessiner que littéraire. J’ai plein d’histoires comme cela sous le coude, que je sors en nouvelles ou en romans quand on me le demande. Je connaissais Xavier depuis très longtemps. J’ai même fait des bancs-titres sur Outlaw et Alban pour mon émission sur France 3. Il avait son Moyen-Âge à lui, nimbé de fantastique, et son Western très décalé, très moderne.

Xavier Fourquemin et Pierre Dubois
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Xavier, Vous arrivez chez Pierre dans un univers qui est très symbolique, très habité. Comment l’avez-vous appréhendé ?

XF : Il y de ma part une recherche de sécurité. J’avais connu quelques déconvenues éditoriales [3] et il me fallait un projet, tout simplement pour manger.

Mais il y a Miss Endicott avec Derrien au Lombard, un joli petit succès…

XF : Oui. Mais le tome 1 avait été retardé pour être publié avec le tome 2. J’étais très embêté car ce choix commercial faisait que je me retrouvais sans travail pendant un certain temps. Or, négocier un nouveau projet alors que je n’avais rien publié depuis deux ans, en discuter avec un scénariste, cela prend du temps avant même de commencer à dessiner. Il fallait que je trouve un scénariste qui ait une énergie et avec lequel je ne commence pas à discuter pendant six mois pour monter un projet. Je connaissais Pierre Dubois, son travail sur les lutins, sa réputation… J’en ai parlé avec Pôl Scorteccia, mon éditeur au Lombard, en lui exprimant mon désir de faire une BD d’Heroïc Fantasy du genre Dark Cristal. J’ai découvert la Fantasy quand j’étais adolescent avec Conan le barbare. Je pensais à Pierre. J’ai lancé son nom et mon éditeur m’a dit OK. C’est une vraie collaboration : Pierre met en place les ambiances et je les interprète.

Pierre, dès les premières pages, Jack l’éventreur est là. C’est le Londres terrible de Dickens…

PD : Oui… Ah, mince ! Vous l’avez trouvé tout de suite… Oui, Xavier a réussi à rendre la sauvagerie du temps. C’est une collaboration fertile. Je retrouve avec Xavier le même état d’esprit que j’avais avec René Hausman et Joann Sfar [4] Ils me donnent des pistes que je n’avais pas vues au départ. Il y a une collaboration qui se fait pour ainsi dire… magiquement, légèrement, de façon aérienne.

XF : Il y a une confiance réciproque.

Ce thème des lutins et des elfes… Il y a comme un rejet du modernisme, une peur du futur… L’idée que le passé est toujours meilleur que le présent.

PD : Tu crois que Whitechappel, c’est « le joli temps passé » ? Ils en chiaient. Tu imagines que Londres au temps de Charles Dickens avec ces enfants dans des usines de boîtes à cirage que Jack London décrit comme « le peuple de l’abîme » ? Non, ce qui est en cause ici, c’est le côté spirituel, initiatique de ce récit. Ce sont ces choix qu’a faits l’homme, toujours mauvais d’ailleurs, non pas à cause de l’humain, mais à cause de ses dirigeants. Cet enfant venu d’ailleurs plonge dans une société moderne, aveuglée par le scientisme et le matérialisme. C’est une parabole d’aujourd’hui qui dit « oui » à l’universalité et « non » à la mondialisation. Cet enfant élu vient, comme Peter Pan, nous avertir que l’on fait fausse route.

XF : Nous sommes en Angleterre à la fin du 19ème Siècle, l’Empire le plus puissant du monde. Il y aurait dû y avoir énormément de richesse. Or, à Londres même, il y avait des gosses qui crevaient de faim.

Propos recueillis par Didier Pasamonik.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Publié en 1985. Deux volumes dans la collection Aire Libre chez Dupuis.

[2Authentique. Il s’agissait de l’épisode La dernière carte. en 1983.

[3Sa série Alban avec Dieter, commencée au Téméraire, avait été reprise par Soleil, puis brutalement arrêtée. NDLR.

[4Pierre Dubois a scénarisé Petrus Barbygère pour Sfar chez Delcourt.

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