YVES FRÉMION - Au Quai Boumeurre (épisode 7) : Wolinski embauche

2 février 2021 4 TRIBUNE LIBRE A... par Yves FREMION
  • (Flow de rap) - Au quai Boumeurre- Où je demeure - Mes souvenirs s’y pressent - Comme pécheresse - À confesse - Ou à la messe... Dans les premiers Charlie mensuel dirigés par Georges Wolinski (rédacteur en chef après Delfeil de Ton quelque temps), un jeune garçon à peine sorti de l’adolescence et venu de Grenoble, Jacques Glénat-Guttin (ainsi signe-t-il alors) et fanzineux émérite avec son Schtroumpfanzine, y tient une brève rubrique souvent d’une seule colonne, où il fait surtout le répertoire des publications alternatives, les rares fanzines d’alors.
YVES FRÉMION - Au Quai Boumeurre (épisode 7) : Wolinski embauche
Wolinski a été le rédacteur en chef génial de Charlie Mensuel

Mais cette rubrique, alors unique dans une revue pro, est éloignée des autres rubriques, plus engagées esthétiquement et littérairement. Un jour, Glénat est écarté. Cela sera la chance de sa vie, qui le conduira, comme on sait, à devenir un des plus importants éditeurs de BD français et un businessman qu’on ne devinait pas en gestation à l’époque.

Le renvoi de Glénat ne me convient guère, je commence à collecter les fanzines et lui seul nous les signale avec leur adresse. Je ne doute de rien en cette époque qui ne doute de rien . Je décroche mon téléphone, appelle Charlie : « - Allo ? Pourrais-je parler à Wolinski s’il vous plaît  ? ». On me le passe aussitôt (essayez aujourd’hui avec un rédac’ chef !). Wolinski à l’appareil, je le tutoie (essayez aujourd’hui !) et je l’engueule, sans qu’il raccroche (idem). Genre : « - Ouais, t’as viré Glénat, c’est nul, on avait plein d’infos avec lui, pour une fois qu’on parlait de BD… »
Sans un mot, Wolin me laisse causer puis, au bout de ma diatribe, fait remarquer : « - Tu es qui ? » Merde, je ne m’étais même pas présenté avant de l’engueuler ! « - Je m’appelle Frémion, je fais un fanzine qui s’appelle Le Petit-Miquet qui n’a pas peur des gros…  ». « - Ah ! C’est toi qui fait ça ! », suivi d’un compliment dont la teneur m’échappe aujourd’hui. Surpris qu’il connaisse ce truc à 100 exemplaires mal fichu (cf. une précédente chronique), mais me souvenant que je le lui ai envoyé, je change de ton.

Lui change de conversation : « - Tu sais qu’il va y avoir un salon de la BD à Angoulême ?  » (nous sommes fin 1973, la première édition – narrée ici dans une autre chronique – se prépare). « - Oui  ». « - Tu y vas ?  ». « - Non ». « - Eh ben vas-y et ramène nous un article. »

Voilà, en ces années, on pouvait se faire embaucher dans le meilleur magazine BD français au téléphone en 10 minutes en engueulant le rédac chef prestigieux, en étant un inconnu nullissime. Essayez aujourd’hui !

La première rubrique du "Petit Mickey" illustrée par Gotlib en mars 1974. Au centre, un portrait de Frémion assez ressemblant (y compris les oreilles).
© Gotlib - Charlie Mensuel

J’allai à Angoulême et en ramenai un article. Ayant connu Gotlib entretemps comme raconté et ne doutant toujours de rien, je lui demandais d’illustrer ce papier où je parlais notamment de l’affaire des contre-prix et de l’ALDPM (cf. chroniques précédentes). Ce qu’il fit.

Or, à cette époque, Cavanna et Choron faisaient des pieds et des mains pour amener Gotlib à Charlie-hebdo, mais il avait toujours refusé, n’étant ni un politique ni un dessinateur de presse – ou en tout cas dans leur équipe de Hara-Kiri. Et voilà qu’un petit con inconnu, tout juste embauché quasiment à l’essai, leur amenait Gotlib tout chaud sans avoir rien négocié, pas même le montant de la pige. Inutile de dire que je fus immédiatement respecté dans l’équipe, d’autant que, nous l’avons vu, Choron avait aimé mon fanzine.

Hommage de Gotlib à Calvo, en illustration de la rubrique de "Charlie Mensuel". Le partimoine intéresse déjà le jeune Frémion.

Ma rubrique, "Les petits-miquets font les grandes oreilles", à partir de mars 1974, parut chaque mois jusqu’à la mort du magazine. Cette rubrique, une des premières régulières dans la grande presse, ne se contentait pas de causer de parutions, mais aborda tout de suite le patrimoine, souci qui ne m’a jamais quitté depuis.

Gotlib, débordé par son propre magazine qui venait de naître (Fluide glacial), cessa rapidement d’illustrer mes pages, désormais enrichies plus classiquement d’extraits des œuvres dont je parlais. Mais il eut le temps d’y glisser quatre illustrations sur Harvey Kurtzman, reprises depuis dans la plupart des bouquins sur l’humour dessiné, la BD moderne ou sur Mad, expliquant la révolution que fut cet auteur, après qui tout a changé. Après ces quatre dessins, tout le monde comprend (presque tout).

(à suivre)

Avant et après Kurtzman par Gotlib dans Charlie Mensuel
© Gotlib - Charlie Mensuel
Gotlib explique Kurtzman dans la rubrique de Frémion dans Charlie Mensuel
© Gotlib - Charlie Mensuel

(par Yves FREMION)

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4 Messages :
  • "On me le passe aussitôt (essayez aujourd’hui avec un rédac’ chef !)"

    En même temps, rédac’chef est un métier en voie de dispartition et la presse spécialisée BD, c’est quasiment fini.

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  • YVES FRÉMION - Wolinski embauche
    2 février 13:48, par Michel Dartay

    Au début des années soixante-dix, on parlait surtout des zines dans les fanzines (échange de presse et solidarité entre les fan-éditeurs). Mais dans les journaux, Willem avait créé sa revue de presse dans Charlie-Hebdo dès 1969. Quant à Spirou, il publia la rubrique "et les fanzines" à partir de 1972...

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  • YVES FRÉMION - Wolinski embauche
    6 février 18:45, par Prog

    Le lien de l’épisode 6 n’est pas le bon (il renvoie à l’Exposition "La BD africaine francophone")

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